Donald Trump vient de reporter d’un mois sa visite à Pékin, première rencontre prévue avec Xi Jinping depuis son investiture, malgré les multiples signaux d’ouverture envoyés durant la montée des tensions tarifaires l’année dernière. La raison invoquée est limpide : « Je voudrais savoir si la Chine va aider à débloquer le détroit [d’Ormuz] avant que la réunion ait lieu. » Mais Pékin ne répond pas. Pas plus que Londres, Paris, Berlin, Tokyo, Séoul ou Canberra. Le refus est massif, l’isolement fracassant et la révélation d’une stratégie mal préparée saute aux yeux. Le président américain menace alors l’OTAN d’un « avenir très mauvais » si ses alliés ne participent pas. Pourtant, quand tout le monde vous refuse, deux options s’offrent à vous : soit vous avez tort, soit vous êtes seul.
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Le monde sous pression énergétique
Le détroit d’Ormuz, en conflit depuis le 28 février, met la Chine sous pression. 57% de ses importations de pétrole transitaient par ce passage, soit 12,3 millions de barils par jour. Pékin avait anticipé en augmentant ses achats de 16% en début d’année, mais ses réserves stratégiques (1,2 milliard de barils) ne couvrent que trois à quatre mois de consommation. Et l’été approche, avec son pic de production industrielle et de consommation d’énergie.
Le problème est international et le compte à rebours a démarré partout dans le monde. Les 32 pays membres de l’AIE ont décidé de libérer 400 millions de barils provenant de leurs stocks d’urgence. Mais c’est bien l’Asie qui encaisse le premier choc avec 84% du pétrole d’Ormuz qui lui était destiné. Le Bangladesh ferme ses universités, la Thaïlande impose des économies d’énergie drastiques, les restaurants indiens manquent de gaz. Le Pakistan et le Bangladesh disposent de deux à trois semaines de réserves de gaz naturel liquéfié tout au plus alors que les tensions montent dans la région.
De son côté, Pékin fait face à quatre options. La première consisterait à céder à Donald Trump et à participer à la sécurisation d’Ormuz. Le coût serait immédiat : légitimer une intervention contre l’Iran, allié clef, perdre la face et créer un précédent où la Chine paie pour des crises qu’elle ne déclenche pas. La seconde option implique de traiter avec Téhéran. C’est la ligne actuelle. Certains navires chinois continuent de circuler, dans un équilibre discret. Comme le souligne Adel Bakawan, cette relation repose sur un échange implicite. Mais elle reste fragile et dépendante du rapport de force. Troisième option : contourner Ormuz. Routes alternatives, flux russes, passage par le cap de Bonne-Espérance. Des solutions existent, mais plus coûteuses et incapables de remplacer cette source principale à court terme. Enfin, la Chine pourrait aussi parier sur la durée. Miser sur le temps et l’usure politique américaine. Les coûts augmentent (plus de 15 milliards de dollars aux contribuables américains en 12 jours), les alliés hésitent, les échéances électorales se rapprochent. Pékin s’inscrit dans son silence, une posture de retenue proche de leur culture issue du confucianisme : ne pas se précipiter, laisser l’autre s’exposer. Il reste tout de même la question de combien de temps cette position peut être tenue sans impact important sur l’économie chinoise ?
En face, Trump crée le chaos, mais il en profite, comme nous l’analysions la semaine dernière. Le Brent atteint cent dollars le baril et si le prix se maintient, les pétrolières américaines enregistreront des profits records, comme en 2022 lors de la guerre d’Ukraine où elles avaient engrangé 301 milliards de dollars. Le capital fuit l’incertitude et la dépendance des marchés émergents et se réfugie vers le dollar (nécessaire à l’approvisionnement en pétrole) et Wall Street. Les marchés européens perdent mille milliards de capitalisation. Le Bangladesh, le Pakistan, le Sri Lanka, les Philippines sont endettés en dollars, leurs devises plongent et le risque de défaut apparait. Les banques européennes qui portent cette dette trinqueront. L’Europe paie le prix d’une guerre qu’elle n’a pas voulue.
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Le silence stratégique de Pékin
Pendant que les marchés s’agitent et que les alliances se fissurent à vue d’œil, la Chine, elle, choisit de ne pas bouger. Aucune démonstration militaire, aucun soutien public, aucune réaction immédiate. Le silence. Un silence qui n’est pourtant pas passif. En coulisses, Pékin négocie avec Téhéran, mobilise ses réserves, ajuste ses routes d’approvisionnement. Mais elle refuse d’entrer dans le tempo imposé par Washington. C’est limpide, Trump explosera politiquement avant que la Chine ne manque de pétrole. Tenir trois à quatre mois en absorbant le choc, miser sur l’instabilité américaine, refuser de plier face à la coercition. Dans cette partie d’échecs, celui qui bouge en premier perd. Xi Jinping l’a compris.
L’horloge tourne. Pour la Chine, les réserves fondent, l’été approche, la production ralentit. Pour Trump, les alliés hésitent, les coûts explosent, les midterms se rapprochent. Qui craquera le premier ? Une Chine sous tension énergétique ou une Amérique isolée ? Au fond, l’enjeu dépasse le pétrole. En cherchant à contraindre Pékin, Trump teste sa capacité de résistance. Mais en révélant ses propres limites, il offre aussi à la Chine l’opportunité de démontrer au monde qu’on peut résister à Washington. Le prix sera élevé. Mais pour Pékin, il ne s’agit plus seulement d’argent ou d’énergie. Il s’agit de rang.
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