Samedi 25 avril, au Mali, une offensive coordonnée frappe simultanément plusieurs villes : Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré, Mopti ou encore Bourem. Les attaques sont revendiquées par le JNIM, affilié à Al-Qaïda, en coordination avec les rebelles du Front de libération de l’Azawad (FLA). Une voiture piégée détruit la résidence du général Sadio Camara, ministre de la Défense, qui périra avec ses proches. Les combats atteignent même les abords de l’aéroport de Bamako. L’offensive est la plus coordonnée depuis la chute du Nord du Mali en 2012, qui avait déclenché l’intervention française Serval (2013-2014) pour stopper l’avancée terroriste vers Bamako, suivie de Barkhane (2014-2022), une opération antiterroriste étendue à l’ensemble du Sahel. Et dans son communiqué, le JNIM invite les Russes d’Africa Corps (héritiers du groupe Wagner) déployés au Sahel après le départ des forces françaises, à ne pas intervenir « afin de préserver toute future coopération ».
Hier, à Bamako, où Assimi Goïta a affirmé, après trois jours d’absence, qu’un « coup d’arrêt a été donné aux assaillants » et que « la situation est maîtrisée », le JNIM a, lui, annoncé le siège de la capitale : « À partir d’aujourd’hui, nous bloquons Bamako (…). Personne n’y entrera plus ».
Kidal : début d’un basculement ?
C’est à Kidal que la séquence avait pris, lundi, un tournant décisif. Dans ce bastion rebelle historique, une longue colonne de véhicules russes a quitté la ville sans tirer un seul coup de feu. Sur le fort qui domine la cité, le drapeau indépendantiste de l’Azawad a remplacé celui que les mercenaires du groupe Wagner avaient symboliquement hissé fièrement en novembre 2023 aux côtés du drapeau malien. Cette fois, la ville est tombée sans combat. Le FLA annonçait sur X avoir conclu « un accord avec des éléments de l’Africa Corps afin de garantir leur retrait sécurisé ». Autrement dit : ceux qui étaient censés défendre la junte ont négocié leur départ avec ceux qui l’attaquent. Un mercenaire reste un mercenaire.
Le contraste est brutal avec les promesses initiales. Lorsque Assimi Goïta prend le pouvoir lors des coups d’État de 2020 puis 2021, la junte promet de restaurer la souveraineté nationale et de tourner la page de la présence occidentale. Les forces françaises quittent définitivement le pays en août 2022 après neuf ans d’opérations, tandis que la mission de l’Organisation des Nations Unies se retire en 2023. Les Russes prennent alors le relais. D’abord sous la bannière de Wagner, puis sous celle d’Africa Corps après la mort d’Yevgeny Prigogine. Environ 2.500 hommes sont déployés. Leur présence est financée en partie par des licences minières dans un pays qui est l’un des principaux producteurs d’or d’Afrique. Le pacte semblait simple, une protection militaire contre des ressources et de l’influence.
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Mais l’offensive de ce week-end révèle une autre réalité. Les Russes, confrontés à une coalition de forces rebelles renforcées, paraissent désormais chercher à éviter l’humiliation militaire. Comme le résume la chercheuse Niagalé Bagayoko, ils ne semblent plus prêts à mourir pour la junte malienne. L’épisode de Kidal illustre ainsi le renversement d’alliances qui peut se produire lorsque la sécurité d’un régime repose sur des partenaires purement transactionnels.
Car en face, une alliance de circonstance s’est formée. Le FLA et le JNIM poursuivent des objectifs radicalement différents mais possèdent un ennemi commun : la junte de Bamako. Les premiers défendent, depuis l’indépendance du Mali en 1960, un projet d’État touareg indépendant, l’Azawad, né du découpage colonial français. Les seconds portent un projet terroriste transnational sous bannière d’Al-Qaïda. Tout les oppose idéologiquement mais leur stratégie est simple : il faut multiplier les attaques au sud pour occuper l’armée, pendant que le nord échappe progressivement au contrôle du pouvoir central. Une fois la junte abattue, ces alliés de circonstance n’hésiteront pas à se retourner l’un contre l’autre, mais pour l’instant, le calcul tient.
Toute la région concernée
Cette séquence dépasse largement le Mali. L’Alliance des États du Sahel, créée en septembre 2023 entre les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, constitue le pivot du projet expansionniste russe en Afrique de l’Ouest. Pourtant, les résultats restent fragiles. Au Niger voisin, les éléments d’Africa Corps ont mis plus de deux heures à intervenir lors d’une attaque contre l’aéroport de Niamey en janvier dernier. Et la violence terroriste continue de se diffuser dans la région, notamment au Nigeria, où des attaques attribuées à Daesh ont fait des dizaines de victimes ce week-end également. Dans cet environnement hostile, si Moscou ne parvient pas à sauver son allié malien, c’est tout le projet sahélien qui s’effondre.
Quatre ans après le départ des forces françaises, le bilan est donc paradoxal. En 2012, le nord du Mali était tombé aux mains des terroristes. En 2026, une partie du nord leur échappe à nouveau, tandis que Bamako elle-même est menacée. Entre les deux, l’enlisement des opérations Serval puis Barkhane a nourri des frustrations populaires, facilitant la désinformation, le populisme, les putschs militaires et le basculement de la région vers Moscou. Dans le même temps, le chef de la junte Assimi Goïta s’est octroyé un mandat présidentiel prolongé jusqu’en 2030. Mais à mesure que ces États se fragilisent et que leurs territoires se morcellent, le pouvoir réel de ces chefs de junte apparaît de plus en plus incertain.
Le paradoxe est cruel. En remplaçant un partenaire imparfait mais durable par une relation purement transactionnelle avec des mercenaires, la junte malienne a peut-être découvert une vérité simple : les alliés de circonstance ne défendent que leurs propres intérêts. Et ceux qui, dans la région, comme ailleurs, misent sur des alliances de circonstance plutôt que sur des partenariats durables pourraient bien, eux aussi, en payer le prix.
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