AMO : une avancée sociale qui alourdit la facture des médicaments

profil ElMedhi El Azhary

Temps de lecture :

AMO ACHAMIL : ne laisse pas à la maladie le pouvoir de décider !Image d'illustration AMO © CNSS

A
A
A
A
A

Le marché pharmaceutique marocain s’est profondément transformé depuis l’extension, à partir de 2022, de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO). Dans son avis sur l’état de la concurrence dans les marchés de la distribution des médicaments, le Conseil de la concurrence dresse un constat sans ambiguïté : la généralisation de la couverture santé a entraîné une hausse soutenue, et désormais massive, des dépenses de médicaments prises en charge par les régimes publics, faisant passer la facture de quelques centaines de millions à plusieurs milliards de dirhams en l’espace d’une décennie.

Selon les données rassemblées et analysées par le Conseil, les dépenses d’origine CNSS ont connu une progression remarquable. En effet, elles sont passées de 1,17 milliard de dirhams en 2014 à 8,28 milliards en 2024, soit une multiplication par sept.

Dans le même temps, le nombre de personnes couvertes par la CNSS a fortement augmenté. Entre 2021 et 2024, la caisse est passée d’environ 8,6 millions d’assurés à 24,7 millions, un bond lié directement aux étapes successives du chantier de généralisation de l’AMO.

Sur le versant des organismes de prévoyance, les dépenses supportées par la CNOPS sont également en hausse, quoique dans des proportions plus modestes : de 1,97 milliard à 3,58 milliards sur la même période. Le total des dépenses remboursées par les gestionnaires de l’AMO (hors médicaments en vente libre) avoisine 11,86 milliards de dirhams pour 2024.

Lire aussi : Médicaments : le Conseil de la concurrence plaide pour le droit de substitution

Comment l’explosion des dépenses s’est-elle produite ?

Plusieurs mécanismes expliquent cette explosion comptable, selon le rapport. D’abord, la multiplication des bénéficiaires fait mécaniquement augmenter la demande et, par conséquent, les volumes consommés et les dépenses.

Ensuite, l’intégration progressive de populations jusque-là couvertes par l’aide publique (RAMED) dans un régime contributif a modifié le profil de consommation : des personnes qui n’accédaient que rarement au système formel commencent à consulter et à se soigner via des prescriptions prises en charge.

Enfin, la structure même du marché (forte dépendance aux importations, concentration des intermédiaires et rigidités réglementaires) amplifie les pressions sur les prix et les coûts de distribution.

Le Conseil attire également l’attention sur l’architecture de la distribution pharmaceutique. En 2024, le marché pèse près de 26 milliards de dirhams et se caractérise par une concentration marquée des acteurs en amont et en aval.

Six grands groupes contrôlent une part écrasante de la distribution en gros, et une part significative des flux transite par un nombre réduit d’opérateurs, principalement situés dans les grands bassins urbains.

Ces caractéristiques structurelles peuvent limiter la pression concurrentielle sur les prix et réduire l’efficacité des marges tout au long de la chaîne (importateurs – répartiteurs – officines). Le Conseil met en garde contre les effets cumulés d’une demande croissante et d’un marché faiblement concurrentiel.

Le rapport identifie aussi des déséquilibres extérieurs. En 2024, les importations pharmaceutiques dépassent 10,6 milliards de dirhams contre environ 1,6 milliard pour les exportations, traduisant un déficit commercial structurel qui pèse sur la dynamique de prix et la résilience du secteur face aux chocs internationaux (taux de change, ruptures d’approvisionnement, hausse des coûts logistiques).

Cette dépendance augmente la vulnérabilité du système de santé à des facteurs exogènes et complique la maîtrise des dépenses publiques dédiées aux remboursements.

Que recommande le Conseil ?

À la lumière de ces constats, le Conseil de la concurrence propose plusieurs pistes d’action destinées à rééquilibrer le marché et à protéger à la fois l’accès aux soins et la viabilité financière du système : réviser en profondeur le mécanisme de fixation des prix et de rémunération des distributeurs, instaurer des systèmes de rémunération mixtes mieux adaptés aux réalités économiques (notamment pour les médicaments coûteux), réduire les délais d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour favoriser la concurrence, renforcer la digitalisation et la transparence des flux, et distinguer clairement le traitement réservé aux produits locaux et aux produits importés. L’objectif affiché est d’améliorer la disponibilité, l’accessibilité et la soutenabilité financière des traitements.

Ces recommandations s’accompagnent d’un constat politique : le chantier de la généralisation de la protection sociale, voulu comme un pilier de l’État social, a des retombées budgétaires massives qu’il faudra piloter finement.

Les autorités publiques, souligne le rapport, doivent anticiper l’évolution de la demande et calibrer les ressources publiques en conséquence, sous peine de voir l’effort d’inclusion sociale perdre de son efficience si les coûts ne sont pas maîtrisés.

Le rapport rappelle enfin la nécessité d’une gouvernance sectorielle renforcée, incluant régulation des prix, contrôle des marges et suivi des pratiques commerciales.

Lire aussi : Maillon pharmaceutique en tension : comment la distribution des médicaments au Maroc met à l’épreuve accès et concurrence

Quel impact pour l’usager ?

À court terme, la généralisation devrait améliorer l’accès aux traitements pour des millions de Marocains qui, auparavant, renonçaient aux soins ou recouraient à des circuits informels. Mais ce bénéfice risque d’être tempéré si l’augmentation des dépenses se traduit par des restrictions d’accès (liste de médicaments remboursables plus limitée) ou par une pression accrue sur les finances publiques qui imposerait des économies. Le rapport du Conseil appelle donc à concilier équité et efficience : protéger les plus fragiles sans pour autant créer des rentes qui alourdissent indéfiniment la facture collective.

Le secteur privé et les officines sont aussi au cœur du débat. Si la demande croissante est une opportunité commerciale, plusieurs pharmaciens et grossistes alertent sur des marges faibles et des tensions de trésorerie, en particulier pour certains établissements de proximité dont la rentabilité est faible.

Le rôle et la rémunération des différents maillons (importateurs, répartiteurs, pharmacies) doivent être repensés pour garantir à la fois un maillage territorial fiable et une distribution sûre et continue des médicaments, selon le Conseil.

Sur le plan comparatif, la dépense annuelle moyenne par personne au Maroc reste, selon les éléments recueillis par le Conseil, bien en deçà de celle de plusieurs pays développés. La dépense par habitant affichait environ 642 dirhams en 2024, contre des niveaux beaucoup plus élevés en Allemagne, en France ou aux États-Unis.

Ce décalage traduit à la fois un usage encore modéré de certains traitements et un potentiel de rattrapage à mesure que l’accès se densifie, ce qui, à son tour, alimente la hausse globale des dépenses. La trajectoire marocaine devra donc être gérée pour éviter l’« inflation » des consommations sans valeur médicale ajoutée.

La généralisation de l’AMO est donc une avancée sociale majeure, mais elle confronte désormais le pays à un défi industriel, économique et réglementaire : comment garantir l’accès effectif aux médicaments sans fragiliser les équilibres financiers des gestionnaires publics ni installer des oligopoles coûteux ? Le Conseil de la concurrence livre un diagnostic précis et des recommandations opérationnelles ; il appartient désormais aux pouvoirs publics, aux caisses gestionnaires et aux acteurs privés de traduire ces propositions en réformes concrètes, au risque, sinon, de voir la facture continuer d’augmenter, au détriment de la capacité du système à protéger les citoyens.

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
Les Marocains dépensent-ils vraiment plus pendant le Ramadan ?

Consommation - Les paiements par cartes premium ont bondi de 40% durant le Ramadan et l’Aïd au Maroc.

Ilyasse Rhamir - 29 avril 2026
Gazoduc Maroc-Nigeria : l’ONHYM prépare sa première levée

Économie - Le gazoduc Maroc-Nigeria entre dans une phase clef avec une première levée de fonds en préparation. Ce que l’on sait.

Rédaction LeBrief - 29 avril 2026
Barrages : le Maroc profite de 16,3 milliards m³ d’eau en 2026

Économie - Les pluies exceptionnelles de 2025-2026 ont permis au Maroc de mobiliser plus de 16,3 milliards de m³ d’eau dans ses barrages. Une amélioration nette après des années de sécheresse, malgré de fortes disparités entre bassins hydrauliques.

Ilyasse Rhamir - 29 avril 2026
Emploi : le Maroc peut viser 1,7 million de postes d’ici 2035

Économie - Emploi : la Banque mondiale détaille les réformes qui peuvent permettre au Maroc de créer 1,7 million de postes d’ici 2035.

Rédaction LeBrief - 29 avril 2026
HCP : hausse modérée des prix à la production industrielle en mars 2026

Economie - En mars 2026, l'indice des prix à la production industrielle au Maroc montre une légère progression, révélant une dynamique modérée.

Mouna Aghlal - 29 avril 2026
BTP : les ventes de ciment repartent à la hausse en mars 2026

Économie - Les ventes de ciment rebondissent en mars 2026 après un début d’année difficile marqué par les intempéries et le Ramadan. Malgré cette reprise, le premier trimestre reste en recul, contrastant avec la bonne dynamique du secteur du BTP en 2025.

Ilyasse Rhamir - 29 avril 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Pilotage énergétique : pourquoi la data est un levier de compétitivité pour les entreprises ?

Économie – Si on réussit, l’impact est double : compétitivité économique et contribution aux objectifs de transition énergétique du Royaume.

Rédaction LeBrief - 13 mars 2026
Ramadan 1447 : la grande bataille des dattes

Consommation-Production locale, importations, prix, qualité, enquête sur le marché ramadanesque des dattes au Maroc.

Sabrina El Faiz - 21 février 2026
Crise au Moyen-Orient : vers une hausse de la facture d’électricité au Maroc ?

Économie - Fortement dépendant des importations et du charbon pour produire son électricité, le Maroc pourrait voir sa facture énergétique augmenter si la crise perdure au Moyen-Orient.

El Mehdi El Azhary - 11 mars 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire