Horde et invasion, deux mots revenus très souvent dans l’actualité liée au Maroc ces dernières semaines. Une lecture qui ne laisse pas de marbre.
Le mot horde d’abord, que plusieurs médias véhiculent avec insistance, lors de l’affaire de Sebta, mais aussi dans la presse algérienne lors de la Coupe du monde, où un incident artificiel d’agression d’un jeune Algérien par des « hordes » de supporters marocains mettait déjà la puce à l’oreille.
Ce mot refait surface depuis cette semaine avec cette affaire des 61 « saboteurs marocains » arrêtés par les autorités algériennes. Ils seraient rentrés de Tunis et auraient marché à pied sur 850 kilomètres jusqu’à Oran pour y commettre des actes de sabotage. Plusieurs médias, y compris ceux de l’opposition algérienne, ont débunké l’information. Images générées par intelligence artificielle et récit incohérent : celle-ci s’avère en effet de plus en plus difficile à corroborer par les autorités algériennes.
Le mot invasion ensuite, celui que Ben Bella a proclamé en 1963 sans aucun élément probant. Une invasion se déclare d’abord, or le Maroc n’a jamais déclaré la guerre en 1963. Une invasion s’organise ensuite, or aucun témoignage ni document ne rapporte de vastes mouvements de troupes dans les semaines et les jours précédant les hostilités de 1963. C’est aussi par ce mot qu’est qualifiée l’épopée glorieuse de la Marche verte de 1975. C’est même souvent la version retenue jusqu’à aujourd’hui par certains observateurs d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale. C’est l’unique cas de décolonisation au monde dans lequel le peuple affranchi est qualifié d’envahisseur.
J’aurais été le premier très heureux de parler de l’Agenda 2063, cette date clé qui engage l’ensemble du continent pour placer demain l’Afrique au cœur des enjeux planétaires. Mais malheureusement, c’est plutôt 1963 et 1975 qui sont sans cesse ressassés pour justifier la posture d’arrogance et de boycott que les dirigeants algériens entretiennent sciemment vis-à-vis du Maroc.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. J’entends souvent, lors des conversations privées à Rabat et Casablanca, que le peuple algérien est aujourd’hui biberonné à la haine du Maroc et que plus rien n’est à espérer. Et je pense qu’il y a là, de la part de certains observateurs marocains, une grande faute d’appréciation. Certes, les relations entre les deux peuples ont fini par se dégrader, impactées par l’état des relations entre les chancelleries. Cela étant, le récit qu’Alger cherche à imposer n’est pas destiné à son propre peuple.
Car le peuple algérien sait plus que quiconque qui sont ses dirigeants. Les marcheurs des 54 vendredis du Hirak de 2019 et 2020 dressent un portrait assez fidèle de la réalité de ce peuple. Disciplinés, pacifiques, mais aussi courageux et patriotes, les Algériens aspirent plutôt à des emplois dignes, des salaires à la hauteur de leurs ambitions, des services publics de qualité et un pays où il fait bon vivre. Les billevesées qui leur sont servies à longueur de journée n’y changeront rien.
Comme évoqué plus haut, le récit qu’Alger cherche à imposer s’adresse d’abord à l’opinion publique occidentale, mais aussi, dans une moindre mesure, à l’opinion publique africaine. Du caftan au zellige, en passant par l’Histoire ancienne ou plus récente, comme les performances marocaines en Coupe du monde, tout ce qui fait la force du soft power marocain est l’objet d’attaques systématiques, avec pour objectif celui d’affaiblir le rayonnement du Royaume.
Ainsi, il ne s’agit aucunement de redorer l’image de l’Algérie au détriment de son voisin, comme beaucoup pourraient le penser. Pas plus que ce discours n’est diffusé en permanence pour ménager l’opinion publique algérienne. La diabolisation du Maroc n’a ni permis de redorer le blason de l’Algérie, ni empêché les événements de 1988, ni la décennie noire, ni le Hirak de 2019. Alors, à qui s’adresse-t-elle ?
En réalité, cette propagande cible en priorité les opinions publiques des pays qui comptent. Asseoir le narratif d’un Maroc, terre d’une horde informe, manipulée par une dictature expansionniste et envahisseuse. Que ce récit bénéficie ou non à l’Algérie, cela importe peu.
Et pour beaucoup, déjà, en Occident, le Maroc est devenu une nation coupable. Coupable d’invasion en 1975, coupable d’espionnage avec Pegasus, coupable de son émigration, coupable de défendre ses intérêts stratégiques. Et c’est ce qui compte pour les dirigeants d’Alger et leurs sponsors. Asseoir durablement le réquisitoire à l’encontre du Maroc, en attendant que la mise en accusation se mette en marche et que l’emballement dépasse tout le monde. Mais quand un pouvoir est pyromane, foutre le feu à la région, ça fait rêver.
Hafid Boutaleb est journaliste spécialiste des affaires internationales. Chroniqueur télévision et radio, il est également co-fondateur de "Intiatives pour la communauté économique du Maghreb".
Depuis 2014, Hafid Boutaleb travaille comme consultant en médias. En 2022, afin de perfectionner ses compétences en journalisme et médias, il a intégré et obtenu avec succès un Master of Letters (MLitt) en journalisme numérique à l'Université de Strathclyde Glasgow. Tout au long de sa carrière, Hafid Boutaleb a collaboré étroitement avec des institutions internationales prestigieuses telles que la CCNUCC, l'AIE, l'IPEEC, la BAD et la BERD.
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