Image d’illustration Les mardis du Maghreb © LeBrief
Les mardis du MaghrebHafid Boutaleb Publié le 15/09/26 à 12:11
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Terra nullius : quand le récit est à prendre

Chaque semaine, un regard affûté sur les grands enjeux du Maghreb. "Les mardis du Maghreb", une chronique hebdomadaire pour comprendre ce qui se joue, au-delà des apparences...

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La semaine dernière, deux événements ont marqué l’actualité au Maghreb. Le premier est la rupture, en fanfare, des relations diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats arabes unis.

Qualifiés par le président Tebboune de douwayla (« petit État »), un qualificatif clairement dévalorisant, les Émirats sont depuis sans cesse désignés ainsi par les médias algériens, jusqu’aux porte-voix officiels du régime.

Une affirmation qui sonne comme un déni du droit d’exister de ce pays, mais surtout de toutes les réalisations sans précédent, dans toute la région MENA, que les Émirats ont réussi à accomplir en un temps record. Un travail de titan que les dirigeants algériens, incapables de reproduire et pourtant pourvus des mêmes ingrédients que ceux des Émirats, refusent de reconnaître.

Ce déni a une origine : celle de ce que l’Algérie et le peuple algérien ont vécu eux-mêmes dans leur chair et dans leur inconscient, et que je qualifierai de complexe de la terra nullius.

Pendant la période coloniale, l’expression terra nullius était employée pour signifier qu’une terre était vide et sans maître, afin d’en justifier la prédation. Un terme employé notamment en 1830 pour légitimer l’invasion de l’Algérie, et dont l’esprit revient depuis peu chez les ultras en Espagne pour affirmer que le Maroc n’existait pas avant 1956, afin de légitimer encore la présence des comptoirs coloniaux de Sebta, Melilla et autres Plazas de soberanía.

Ce qui me permet d’introduire le second événement marquant de la semaine. Le Cortes espagnol a voté le droit des Sahraouis nés avant 1977 d’acquérir la nationalité de l’ancien bourreau. Le Polisario applaudit des deux mains, et cela en dit long. On voit mal l’OLP manifester de joie pour un vote de Westminster leur attribuant la nationalité britannique. Il est vrai que le Polisario, ce n’est pas un mouvement de libération, mais un mouvement de consécration du découpage colonial de la région.

Préalablement à ce vote, il y a eu le déferlement médiatique en Europe autour de la crise migratoire qu’a vécue le Maroc fin juillet. Une crise certes qui dévoile l’ampleur du mal-être de notre jeunesse en désarroi, mais qui a aussi révélé la survivance en Europe des pires stéréotypes et récits remontant à l’époque coloniale. Et cette observation revêt une importance d’autant plus grande que la région n’en est pas à sa première bataille des récits.

Souvenons-nous de la bataille des couscous ou des caftans sur le Net, ou encore de celle sur la légitimité à attribuer au Maroc la paternité de la fameuse Bab al-Maghariba à Jérusalem al-Qods, qui n’auront finalement été que les révélateurs d’un choc : celui des récits nationaux.

On se souvient, par exemple, de cette affirmation de l’écrivain algérien Boualem Sansal selon laquelle l’ouest de l’Algérie appartenait au Maroc, ou encore de l’ancien candidat à la présidentielle algérienne Rachid Nekkaz, selon lequel la Koutoubia serait un monument algérien en plein Marrakech.

Dans ce contexte concurrentiel, relevant souvent de l’absurde, il est difficile de voir un récit commun s’imposer enfin au Maghreb et barrer la route aux récits héritiers de la période coloniale.

Et méfions-nous des récits lorsqu’ils sont écrits par l’étranger.

Par exemple, lorsque Jules Verne relatait la libération fictive de Mrs Aouda, jeune Indienne prisonnière des horribles coutumes de son peuple, par le brave Européen Phileas Fogg, dans son roman Le Tour du monde en quatre-vingts jours, le peuple indien, lui, vivait concrètement les affres du colonialisme sous le joug du Raj britannique. Les vraies Mrs Aouda de l’époque ne trouvaient dans les 80.000 soldats britanniques stationnés en Inde que très, très peu de Phileas Fogg.

Cette digression est à mettre sur le même plan que ce vote des Cortès espagnoles sur la naturalisation des Sahraouis, ou que le soutien apporté par certains intérêts en France au nationalisme kabyle.

La menace de voir toute l’Histoire de la région rayée du récit global au profit d’un narratif néocolonial est toujours là.

Et de là à conclure que, tant que l’esprit de la Mouradia et de l’état-major militaire algérien empêchera la construction du Maghreb, et au-delà, d’adopter un récit commun, la menace d’un retour à la logique de la terra nullius se profilera encore et toujours.

Hafid Boutaleb est journaliste spécialiste des affaires internationales. Chroniqueur télévision et radio, il est également co-fondateur de "Intiatives pour la communauté économique du Maghreb".
Depuis 2014, Hafid Boutaleb travaille comme consultant en médias. En 2022, afin de perfectionner ses compétences en journalisme et médias, il a intégré et obtenu avec succès un Master of Letters (MLitt) en journalisme numérique à l'Université de Strathclyde Glasgow. Tout au long de sa carrière, Hafid Boutaleb a collaboré étroitement avec des institutions internationales prestigieuses telles que la CCNUCC, l'AIE, l'IPEEC, la BAD et la BERD.

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