Casablanca réduit les frictions de la finance anglophone vers l’Afrique francophone

Pendant longtemps, Casablanca Finance City a été présentée comme la base depuis laquelle les groupes marocains partaient vers l’Afrique. Sanlam renforce son ancrage, Ghana Reinsurance dispose d’un bureau régional et Standard Chartered a ouvert une représentation, tandis qu’Access Bank étudie une implantation. Casablanca vend moins la taille de son marché qu’une fonction de réduction des frictions entre finance anglophone et marchés francophones. Les détails.

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Tribune

Gabriel Gervais

Etudiant à l’ESSEC Business School

Temps de lecture : Publié le 12/09/2026 à 10:30
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Une place financière ne se mesure pas seulement au volume des transactions sur son marché domestique. Elle peut être une infrastructure de coordination. Londres relie des capitaux étrangers à des actifs étrangers. Singapour connecte l’Asie du Sud-Est aux marchés mondiaux. Casablanca cherche une fonction comparable à son échelle. La question n’est donc pas de devenir plus grande que Johannesburg ou Lagos, mais d’identifier quelle friction africaine elle peut réduire mieux qu’eux.

Le premier récit de CFC, Casablanca Finance City (place financière destinée aux entreprises exerçant des activités régionales ou internationales depuis le Maroc), était simple. Banques, assureurs, industriels et cabinets marocains utilisaient Casablanca avant de se développer au sud du Sahara. Cette fonction demeure. Mais une place devient réellement régionale lorsque des institutions qui ne sont ni marocaines ni principalement tournées vers le marché marocain choisissent aussi de s’y installer pour piloter des opérations ailleurs.

Sanlam fournit le cas le plus tangible. Le groupe sud-africain est présent depuis plusieurs années au Maroc, mais la fusion entre Sanlam Maroc et Allianz Maroc en 2026 change l’échelle de l’ancrage. L’AMMC, Autorité marocaine du marché des capitaux (régulateur chargé notamment des opérations sur titres et de l’information financière), a visé le prospectus de la fusion. L’opération regroupe capitaux, contrats et risques dans une seule entité. Le Maroc devient ainsi une pièce d’une architecture panafricaine combinant capitaux sud-africains et européens.

Standard Chartered suit une logique différente. La banque britannique a ouvert en mai 2025 un bureau de représentation à CFC après l’accord de Bank Al Maghrib (banque centrale du Maroc). Un bureau de représentation ne collecte pas des dépôts comme une banque complète. Il sert surtout à couvrir les clients, entretenir les relations avec les institutions financières et originer des opérations, c’est-à-dire identifier et structurer des financements exécutés ensuite par le réseau du groupe. Cette implantation légère dit beaucoup sur la fonction recherchée à Casablanca.

Le troisième signal est encore un projet et doit rester présenté comme tel. Access Bank, groupe bancaire nigérian à forte présence panafricaine, a été cité depuis 2025 parmi les banques étudiant une implantation au Maroc. Son intérêt est cohérent avec une stratégie visant à accroître les activités hors Nigeria. Pour un groupe venant d’un immense marché anglophone, Casablanca offrirait moins un nouveau marché domestique qu’un point d’accès à des banques, entreprises et conseils déjà implantés dans plusieurs économies francophones.

Ces mouvements ne font pas de Casablanca la nouvelle capitale financière de l’Afrique. Johannesburg dispose d’un marché de capitaux plus profond. Lagos bénéficie de la taille du Nigeria. Nairobi concentre une partie importante de l’innovation financière d’Afrique de l’Est. L’intérêt de Casablanca est ailleurs. La ville peut devenir le lieu où ces univers se connectent à l’Afrique francophone et au réseau d’entreprises marocaines déjà implantées sur le continent.

Pour un groupe nigérian ou sud-africain, entrer dans des économies francophones cumule des frictions. Il faut comprendre régulateurs, pratiques de crédit, règles de change et droit des affaires. Une partie de l’Afrique de l’Ouest et centrale relève de l’OHADA, Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (cadre commun à dix-sept États), qui harmonise sociétés, sûretés et procédures collectives. Un investisseur venant de common law doit intégrer cette architecture dans ses contrats et modèles de risque.

Le rôle de CFC est moins de remplacer les marchés locaux que d’abaisser leur coût d’accès. La CFCA, Casablanca Finance City Authority (autorité chargée d’administrer et développer la place), propose un guichet unique d’installation et un accompagnement régional. S’y ajoutent les banques marocaines présentes en Afrique francophone et des cabinets d’audit, d’avocats, de fiscalité et de conseil travaillant entre Casablanca, Abidjan et Dakar. La place vend ainsi réseau, compétences et simplification.

Standard Chartered l’explique dans les termes mêmes de sa stratégie. Lors de l’ouverture du bureau marocain, la banque a présenté la position du Maroc comme un pont entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne et comme un moyen de servir des entreprises internationales dans l’agro-industrie, l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables. L’intérêt de Casablanca tient donc à sa capacité à connecter des chaînes de valeur plutôt qu’à absorber toutes les opérations sur place.

Cette fonction est particulièrement importante dans la finance d’entreprise. Une banque qui suit un groupe asiatique, britannique ou nigérian peut utiliser Casablanca pour dialoguer avec les banques marocaines qui financent déjà ses fournisseurs ou partenaires en Afrique de l’Ouest. Les opérations de trade finance, de cash management, de change ou de financement d’infrastructures exigent précisément ce type de réseau de correspondants et de relations institutionnelles.

Autrement dit, Casablanca peut devenir un traducteur financier. Elle traduit le français et l’anglais, mais surtout des pratiques de crédit, de conformité et de documentation. Dans le trade finance (financement du commerce international), une banque doit vérifier client, marchandise, pays, garanties et change. Dans une acquisition, il faut réconcilier droit des sociétés, fiscalité et financement. Plus une opération traverse de frontières, plus un hub capable d’assembler rapidement ces compétences crée de la valeur.

Sanlam montre que le mouvement peut aller du sud vers le nord

Le parcours de Sanlam inverse le récit habituel. Le groupe vient d’Afrique du Sud et traite le Royaume comme un marché important dans une stratégie continentale. Casablanca peut relier deux pôles africains dont les relations financières restent moins développées que leurs relations avec l’Europe. La circulation du capital devient intra-africaine lorsque la décision d’investissement relie Johannesburg et Casablanca sans passer d’abord par un centre européen.

La fusion-absorption d’Allianz Maroc par Sanlam Maroc donne un contenu concret à cette logique. L’actif net apporté par Allianz Maroc a été évalué à environ 2,6 milliards de dirhams. Une fusion-absorption signifie que la société absorbée transmet l’ensemble de son patrimoine à la société absorbante puis disparaît sans liquidation. L’opération unifie donc capital, contrats, équipes et risques dans une seule compagnie. L’objectif annoncé porte sur l’efficacité, la capitalisation et l’innovation digitale, ce qui transforme une alliance panafricaine en intégration opérationnelle sur le marché marocain.

Pour Casablanca, c’est un signal différent de l’arrivée d’une banque occidentale. Lorsqu’un acteur sud-africain renforce son exposition au Maroc, il relie deux pôles africains qui se regardaient historiquement moins que chacun ne regardait l’Europe. La circulation du capital devient alors réellement intra-africaine, même lorsque des partenaires européens restent présents dans l’actionnariat.

Access Bank pourrait prolonger cette logique si son projet marocain se concrétise. La banque nigériane cherche à accroître la part de ses activités hors Nigeria et possède une forte culture de banque d’entreprise et de détail. Son enjeu n’est pas seulement d’ouvrir un bureau supplémentaire. Il est de suivre un client entre Lagos, Londres, Johannesburg et les marchés francophones. Casablanca aurait alors de la valeur comme passerelle vers des banques, entreprises et conseils déjà présents en Afrique de l’Ouest et centrale.

Le groupe revendique plus de 900 agences et points de service, plus de 63 millions de clients et une présence dans 24 pays. Il a conclu avec l’IFC, International Finance Corporation (Société financière internationale du Groupe Banque mondiale), un cadre de financement en monnaie d’environ 500 millions de dollars. Même sans implantation marocaine finalisée, sa trajectoire montre que des banques nées au sud du Sahara ont la taille nécessaire pour construire leurs propres corridors de financement.

Casablanca ne doit pas devenir la plus grande place, mais la plus connectée

La stratégie crédible n’est pas de battre Johannesburg sur la profondeur des marchés ou Lagos sur la taille du marché. Elle consiste à réduire les frictions. CFC offre un statut régional, un guichet unique et un écosystème de services. Sa valeur augmente si une entreprise y trouve banque correspondante, conseil juridique, fiscaliste, audit et partenaires pour plusieurs pays. Le produit vendu par la place est du temps, de l’information et moins d’incertitude.

Cette logique apparaît dans le protocole signé en 2026 entre la CFCA et le NIFC, Nairobi International Financial Centre (hub financier de Nairobi). L’accord porte sur l’accès aux marchés, l’innovation financière et la durabilité. Il suggère une vision en réseau plutôt qu’une compétition où un hub gagnerait. Casablanca connecte l’Afrique francophone et l’Europe, Nairobi l’Afrique de l’Est. La valeur apparaît lorsque les deux réduisent les frictions entre leurs écosystèmes.

Le raisonnement vaut pour Lagos ou Johannesburg. Une entreprise achetant une cible en Côte d’Ivoire peut avoir besoin d’une équipe de financement, d’un conseil connaissant l’OHADA, d’une solution de change et d’une banque travaillant avec l’UEMOA, Union économique et monétaire ouest-africaine (huit États utilisant le franc CFA et partageant une banque centrale). Casablanca devient utile si elle assemble ces fonctions plus vite qu’un montage construit séparément dans chaque pays.

Une concurrence africaine qui se joue désormais entre hubs

Le défi est que cette position n’est jamais acquise. Maurice possède une longue expérience des holdings et des fonds. Johannesburg dispose d’un marché profond. Nairobi bénéficie d’un écosystème est-africain dynamique. Dubaï et Londres attirent encore sièges et équipes de financement africaines. Casablanca doit donc prouver que sa proximité avec l’Afrique francophone produit un avantage opérationnel réel. Talents bilingues, exécution réglementaire et connexions bancaires deviennent alors décisifs. à terme

La montée des acteurs anglophones peut modifier l’écosystème local. Les banques marocaines gagnent des partenaires de syndication, de trade finance et de financement d’acquisitions. Les cabinets doivent renforcer leurs équipes anglophones. Les métiers du M&A (fusions-acquisitions), du financement d’infrastructures, de la conformité et de la trésorerie deviennent internationaux lorsque des transactions sont structurées au Maroc sans acheteur ni actif marocain.

Si ce mouvement se confirme, le succès de Casablanca Finance City se mesurera moins au nombre de membres qu’à la direction des flux. Une place devient africaine lorsque des capitaux d’ailleurs choisissent Casablanca pour financer des actifs ailleurs. CFC devient une infrastructure entre Afriques financières, et non seulement la base des groupes marocains. à terme

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