« Quand le patron devient le premier obstacle à la croissance de son entreprise »
Tribune
Mostafa MounasserFondateur de Maroc Mentor, cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines. Fort de +23 ans de direction d'entreprises au Maroc et en Turquie, il accompagne les dirigeants dans leur structuration, leur croissance et leur transformation. Mentor certifié VC4A.
Il y a une conversation que j’ai eue des dizaines de fois, presque dans les mêmes termes. Un dirigeant me décrit ses problèmes : des équipes qui manquent d’initiative, des décisions qui traînent, une croissance qui plafonne depuis deux ou trois ans. Il cherche la cause dans son marché, dans son secteur, dans ses collaborateurs.
Rarement en lui-même.
Et pourtant, dans la majorité des cas, le blocage est là. Pas dans l’environnement. Dans la salle de direction.
Le dirigeant qui ne peut pas lâcher
Le problème le plus répandu dans les PME marocaines que j’accompagne n’est pas un problème de financement, de marché ou de compétences. C’est un problème de lâcher-prise.
Le dirigeant a construit son entreprise de ses mains. Il en connaît chaque détail, chaque client, chaque process. C’est une force extraordinaire aux premiers stades de l’entreprise. C’est un piège dès que l’organisation dépasse sa capacité personnelle d’absorption.
À partir d’un certain seuil — dix, quinze, vingt collaborateurs selon les secteurs — le fait que tout remonte au patron n’est plus une preuve de maîtrise. C’est une preuve que l’organisation n’a pas encore été construite.
J’ai rencontré un dirigeant d’une PME de services à Casablanca, douze millions de dirhams de chiffre d’affaires, vingt-deux salariés. Il validait personnellement chaque devis, répondait directement aux clients importants, arbitrait les conflits entre membres de son équipe, signait chaque bon de commande. Ses journées démarraient à sept heures du matin et ne finissaient pas avant vingt-et-une heures.
Son entreprise ne pouvait pas grandir plus vite que lui. Et lui ne pouvait plus aller plus vite.
Le paradoxe du dirigeant indispensable
Ce que peu de dirigeants réalisent, c’est que l’indispensabilité — cette position d’être le seul à décider, le seul à connaître, le seul à résoudre — n’est pas une position de force. C’est une fragilité systémique.
Une entreprise dont la survie dépend de la présence permanente d’un seul homme n’a pas de valeur réelle. Elle n’est pas cessible. Elle n’est pas scalable. Elle est, au fond, une activité déguisée en entreprise.
Quand le dirigeant tombe malade, prend des vacances, traverse une période difficile personnellement — l’entreprise vacille. Parce qu’elle n’a pas été construite pour tourner sans lui.
Et le comble est que ce dirigeant travaille souvent énormément. Il est présent, impliqué, disponible. Il croit servir son entreprise. Il ne réalise pas qu’il lui fait obstacle.
Ce que je pose comme question en première session
Avec chaque nouveau client, je pose la même question dès le début : « Si vous étiez absent deux semaines — complètement inaccessible — que se passerait-il dans votre entreprise ? ».
Les réponses varient, mais elles ont toutes le même fond. Soit le dirigeant reconnaît qu’il ne sait pas. Soit il admet que « quelques choses se bloqueraient ». Soit — le cas le plus révélateur — il répond rapidement « ça tournerait » mais sa voix manque de conviction.
Cette question n’est pas un test de confiance en ses équipes. C’est un diagnostic du niveau de maturité organisationnelle de l’entreprise. Et dans la grande majorité des cas, ce diagnostic révèle que l’organisation n’a jamais été pensée pour fonctionner indépendamment de son fondateur.
Ce qui change quand le dirigeant accepte de changer de posture
La transformation la plus difficile dans l’accompagnement d’un dirigeant n’est pas technique. Ce n’est pas l’outil de pilotage, le tableau de bord, le plan stratégique. C’est l’acceptation qu’il doit changer de rôle.
Passer de celui qui fait à celui qui organise. De celui qui décide tout à celui qui crée les conditions pour que les autres décident bien. De celui qui est partout à celui qui est stratégiquement là où sa présence a le plus d’impact.
Ce changement de posture libère du temps. Il libère de l’énergie. Et surtout, il crée de l’espace pour que l’entreprise respire et se développe.
J’ai vu des dirigeants réduire leur temps de travail opérationnel de moitié en six mois — sans que leur chiffre d’affaires en souffre. Au contraire. Parce que leur énergie, redistribuée vers la stratégie et les décisions structurantes, a produit plus de valeur que leurs dix heures quotidiennes de gestion opérationnelle.
Le patron n’est pas l’ennemi de son entreprise. Mais s’il ne change pas de posture au bon moment, il risque de le devenir.
Et cette transformation commence par une question simple : est-ce que je construis une entreprise, ou est-ce que je perfectionne mon propre emploi ?
Mostafa Mounasser est fondateur de Maroc Mentor, cabinet d’accompagnement de dirigeants de PME marocaines. Fort de 23 ans de direction d’entreprises au Maroc et en Turquie, il accompagne les dirigeants dans leur structuration, leur croissance et leur transformation. Mentor certifié VC4A.
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