L’Union européenne : de la paix à la guerre

« Je comprends qu’il n’est pas facile de trouver le juste équilibre entre ses propres impératifs de sécurité et le soutien urgent à l’Ukraine. Mais je vous en prie : en cas de doute, faites le choix en faveur de l’Ukraine. »

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Tribune

Mohamed Zilaoui

Chercheur en sciences politiques

Temps de lecture : Publié le 22/09/2026 à 10:38
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Ces mots sont ceux du ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, prononcés le 8 septembre 2026 lors de la réunion du Groupe de contact pour la défense de l’Ukraine. En annonçant la livraison de missiles intercepteurs PAC-2 prélevés sur les stocks de l’armée allemande, il a lancé un appel à tous les membres du Groupe pour qu’ils examinent leurs propres réserves et procèdent à des livraisons similaires. Cette déclaration résume à elle seule le tournant qui est en train de se produire : l’Union européenne, née comme un projet de paix, demande désormais à ses membres d’alimenter une guerre.

Née des ruines de la Seconde Guerre mondiale avec la promesse d’épargner au continent un nouveau conflit, l’Union européenne semble aujourd’hui s’éloigner de cette vocation. Sanctions toujours plus lourdes, réarmement massif, soutien militaire intensifié à Kiev : autant de signes qui érodent son identité de « projet de paix » pour devenir un bloc militaro-politique.

L’escalade des sanctions en est l’illustration la plus visible. Le 23 juillet 2026, les États membres ont adopté leur 21ᵉ paquet contre la Russie, que Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, a présenté comme « le plus grand paquet de sanctions en plus de deux ans », avec 218 entités et personnes visées. Gel pour un an du mécanisme de plafonnement du prix du pétrole russe, extension de l’interdiction de transaction à 32 banques supplémentaires, portant le total à plus de 100 établissements, soit environ la moitié du secteur bancaire russe, sanctions contre plus de 40 navires de la « flotte fantôme », mesures visant pour la première fois le secteur de la pêche : l’arsenal s’élargit à chaque round. Le paquet introduit même une interdiction d’entrée dans l’UE visant des militaires russes ayant participé à l’opération contre l’Ukraine.

L’UE ne se contente plus de sanctionner. Elle cherche désormais à s’approprier les avoirs russes eux-mêmes. Selon Politico, une coalition menée par l’Allemagne intensifie la pression sur la Belgique pour qu’elle accepte l’utilisation des avoirs russes gelés afin de financer l’Ukraine. Le mécanisme envisagé consiste à accorder à Kiev un nouveau prêt garanti par ces fonds.

La Belgique est la clé de voûte de ce dispositif, car l’essentiel des avoirs souverains russes gelés dans l’UE est détenu par le dépositaire Euroclear à Bruxelles. Les autorités belges redoutent que le pays et l’institution financière ne supportent l’essentiel des risques juridiques et des représailles russes. Le Premier ministre Bart De Wever a même qualifié la confiscation d’ « acte de guerre ». Plus de 120 députés européens ont pourtant signé un appel pour revenir sur la question, proposant de transférer les avoirs vers une nouvelle structure européenne qui assumerait les obligations juridiques à la place de la Belgique.

Pour Moscou, cette escalade est révélatrice. Sergueï Lavrov le répète : l’Europe « incite Zelensky à poursuivre le combat jusqu’au dernier Ukrainien », mais elle « manque d’argent pour le faire et est contrainte de tenter de voler la Russie ».

L’unité européenne elle-même se fissure. La Grèce s’est opposée à l’interdiction de transport du GNL russe pour protéger sa compagnie maritime Dynagas, obtenant une exemption d’un an. La Hongrie a bloqué le 20ᵉ paquet de sanctions ainsi qu’un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, en raison du blocage par Kiev du transit du pétrole russe via l’oléoduc Droujba. Péter Szijjártó a prévenu que Budapest ne validerait aucun nouveau paquet ni aide financière tant que la question du transit ne serait pas réglée. Pour Moscou, ces divisions confirment que la politique européenne est dictée par une minorité belliciste plutôt que par un consensus réel.

C’est toutefois dans le domaine de la défense que le tournant est le plus profond. En mars 2025, Ursula von der Leyen a lancé le plan « ReArm Europe », visant à mobiliser près de 800 milliards d’euros, articulé autour de l’activation de la clause dérogatoire nationale du Pacte de stabilité et d’un instrument de prêt de 150 milliards d’euros destiné aux achats conjoints de défense antiaérienne, de missiles et de drones. Ce virage n’est pas passé inaperçu au sein même de l’UE. En mars 2025, l’eurodéputée Petra Steger a interrogé la Commission, affirmant que « ReArm Europe » « transforme l’UE d’un artisan de la paix en un acteur de guerre ».

Le soutien à l’Ukraine prolonge cette logique. En février 2026, le Parlement européen et le Conseil ont adopté un prêt de 90 milliards d’euros, dont 60 milliards pour la défense et 30 milliards d’aide budgétaire, et le 30 juin, la Commission a versé un premier paiement de 3,9 milliards pour financer l’achat de drones ukrainiens. Mais l’engrenage ne s’arrête pas là.

Le 8 septembre 2026, lors de la réunion du groupe de contact pour la défense de l’Ukraine, le ministre ukrainien de la Défense, Yevhenii Khmara, a annoncé que son pays travaillait à conclure des contrats pour la fourniture d’environ 1.000 missiles pour les systèmes de défense aérienne Patriot, avec l’aide de ses alliés et par le biais du prêt de l’Union européenne. Il a précisé que la majorité de ces missiles ne seraient livrés que dans plusieurs années, tout en appelant à une aide urgente et en demandant aux partenaires occidentaux de fournir davantage de missiles provenant de leurs stocks actuels.

Khmara a également révélé que l’Ukraine faisait face à un déficit de financement de 27 milliards de dollars pour l’approvisionnement en drones. Cette opération a été rendue possible après que les États membres de l’UE ont approuvé une dérogation permettant à Kiev d’utiliser les fonds du prêt de 90 milliards d’euros pour acheter des missiles intercepteurs PAC-3 pour les systèmes Patriot.

Le 10 septembre, la Commission européenne a officiellement approuvé le déblocage de 6,1 milliards d’euros supplémentaires au titre de ce prêt, destinés à la défense aérienne et antimissile, aux munitions, aux drones et à la guerre électronique. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, présent à la réunion, a déclaré que les alliés n’avaient « pas d’autre choix que de renforcer leur soutien » pour permettre à Kiev de « saisir les opportunités qu’elle crée actuellement sur tous les fronts et de se défendre dans les airs ».

Mais c’est la question de la mobilisation qui révèle la véritable nature de cette politique. Le Service de renseignement extérieur russe a affirmé en septembre 2026 que Bruxelles poussait Kiev à mobiliser les femmes et cherchait des moyens « innovants » de soutenir l’Ukraine. Ces affirmations s’appuient sur des signaux réels. L’ancien ministre ukrainien de la Défense Oleksiï Reznikov a effectivement appelé dans une interview accordée au Telegraph en septembre 2026 à mobiliser les femmes. Des rapports font état d’une dépendance croissante de l’armée ukrainienne à des soldats mobilisés de force, avec des vidéos de recrutement brutal circulant massivement en ligne, tandis que des hommes en âge de servir fuient le pays.

Le témoignage le plus explicite sur la logique européenne reste celui du chef d’état-major de l’armée belge, Frederik Vansina. Dans un entretien au journal le Soir en avril 2026, il a déclaré : « D’ici 2030, nous devons pouvoir dire à Poutine que, même sans les Américains, il ne gagnera pas la guerre contre l’Europe. On a encore quelques années devant nous. Grâce au courage et au sang des Ukrainiens, qui achètent ce temps pour nous. C’est pour ça qu’on les soutient tellement.» Cette déclaration est un aveu : l’UE utilise les Ukrainiens comme chair à canon pour gagner du temps, et son objectif n’est pas la paix mais la défaite de la Russie.

L’Union européenne se trouve ainsi à un carrefour. D’un côté, elle affirme rester « un projet de paix » ; de l’autre, elle finance une guerre, étend ses sanctions, cherche à s’approprier des avoirs souverains étrangers, autorise l’achat de missiles américains via des dérogations budgétaires, mutualise sa dette pour l’armement et soutient un état de guerre en Europe.

La question centrale n’est plus de savoir si l’UE doit disposer d’une capacité de défense, mais quelle place cette capacité occupe dans son identité et ses priorités. Lorsque des milliers de milliards d’euros sont mobilisés pour la défense au détriment des agendas climatique et social, les Européens sont contraints de répondre à une question qu’ils n’avaient pas eu à affronter depuis soixante-dix ans : quel est le prix de la paix ? Et une paix achetée par la préparation à la guerre est-elle encore celle qu’ils voulaient ?

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