D’une religion sans Église à un Islam administrativement encadré : lecture critique du « Guide des musulmans d’Occident » de la Grande Mosquée de Paris

Le 10 février, la Grande Mosquée de Paris a accueilli une conférence de presse au cours de laquelle son recteur a présenté l’ouvrage « Musulmans d’Occident », fruit du travail de deux commissions, l’une religieuse et l’autre civile, publié par les éditions Al Bouraq dans un volume d’environ mille pages.

A A A A A

Tribune

Dr Abdellah Boussouf

Secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l'étranger

Temps de lecture : Publié le 10/02/2026 à 17:53
favoris

Lors de cette présentation, le recteur a exposé la méthodologie qui a guidé l’élaboration du guide, résumée en trois notions : l’adaptation, la nécessité et l’ijtihâd collectif. Il a également évoqué la « Charte de Paris » ainsi qu’un « glossaire terminologique » accompagnant l’ouvrage. L’objectif affiché est d’apporter des réponses pratiques permettant aux Musulmans de vivre leur religion dans le plein respect des règles des sociétés dont ils sont désormais membres et citoyens, notamment sur des questions sensibles comme la relation entre l’homme et la femme, le mariage civil, le port du voile et d’autres sujets du quotidien en France.

L’importance de cette initiative dans le contexte actuel ne peut être niée. Les Musulmans d’Europe ont besoin de réponses claires pour concilier leurs engagements religieux avec les exigences de la citoyenneté. Toutefois, l’importance du projet n’exclut pas une interrogation méthodologique, car le débat ne porte pas ici sur les intentions mais sur la structure intellectuelle qui sous-tend ce guide et sur les effets possibles de cette structure dans la manière dont l’islam sera pratiqué en France à moyen et long terme.

La base du guide repose sur les notions d’adaptation et de nécessité. Or, dans la tradition juridique islamique, ces deux principes ont été conçus pour traiter des situations exceptionnelles et des contraintes particulières, non pour fonder une vision stable et durable de la pratique religieuse. Lorsque la nécessité devient une règle générale, la solution proposée devient par nature provisoire, liée à un contexte donné plutôt qu’à une conviction intellectuelle cohérente. À terme, cela peut générer chez le fidèle le sentiment que sa pratique religieuse relève davantage d’un ajustement circonstanciel que d’une adhésion profonde, ce qui peut produire une forme d’inconfort intérieur. Le fait que le recteur ait précisé, lors de la conférence de presse, qu’il ne s’agit ni d’une réforme ni d’un renouvellement de l’Islam mais simplement d’une adaptation, renforce cette impression : les réponses proposées semblent davantage relever d’un réaménagement que d’une production interne issue des ressources propres de la tradition islamique.

Le problème central tient au fait que l’Islam n’y est pas envisagé comme un système de savoir capable de produire ses propres solutions à partir de ses fondements, mais comme une matière à réajuster pour correspondre au cadre républicain. La religion cesse alors d’être un acteur dans la production de solutions pour devenir un objet d’encadrement et de normalisation. Le centre de gravité se déplace de l’intérieur — l’ijtihâd, la pluralité des écoles, l’histoire du fiqh — vers l’extérieur, c’est-à-dire vers une régulation centralisée et une unification de la référence. Or, historiquement, la vitalité de l’Islam a reposé sur la pluralité encadrée, non sur l’uniformité.

La tendance du guide à proposer des réponses normatives unifiées risque d’affaiblir cette pluralité. L’histoire montre pourtant que la diversité des approches juridiques n’a jamais été un facteur de faiblesse, mais une source de stabilité et d’adaptabilité. Fermer l’espace du pluralisme ne fait pas disparaître les lectures extrêmes ; cela peut au contraire les repousser vers la périphérie, où elles se transforment en discours protestataires plus radicaux. Lorsque l’espace reconnu ne permet plus l’expression légitime de la diversité, d’autres espaces émergent en dehors du cadre institutionnel.

Un autre aspect préoccupant réside dans l’implicite d’un modèle ecclésial. L’imam y apparaît moins comme un savant évoluant dans un champ intellectuel ouvert que comme une figure insérée dans une hiérarchie fonctionnelle. Or, l’Islam s’est historiquement distingué par l’absence d’une Église monopolistique du sens. Le savoir religieux s’est construit à travers des écoles, des débats et des lectures multiples, régulés par des principes méthodologiques qui organisaient la divergence sans l’abolir. L’existence d’un document normatif centralisant la pratique religieuse s’éloigne de cette tradition.

Ce mode de gestion rappelle, dans une certaine mesure, la manière dont l’Islam fut administré en Algérie durant la période coloniale, où la religion faisait l’objet d’un encadrement venu d’en haut. Cette continuité historique suggère que le guide dépasse le simple cadre organisationnel pour s’inscrire dans une logique plus ancienne de gestion de l’Islam par régulation verticale plutôt que par dynamisme interne.

Sur le plan des références, le recteur a mentionné la consultation d’institutions telles qu’Al-Azhar, la Zitouna, Dar al-Iftâ en Algérie et la Ligue islamique mondiale, sans évoquer l’Université Al-Qarawiyyîn. Pourtant, cette dernière représente une tradition savante ayant assuré une stabilité religieuse sur plusieurs siècles, et la France compte plus de deux millions de Marocains dont la pratique religieuse s’inscrit majoritairement dans cette tradition marquée par la modération. Ce choix soulève des interrogations quant aux critères de sélection des références.

L’expression même « Musulmans d’Occident » pose problème. Elle suggère une opposition implicite entre « nous » et « eux », une rhétorique souvent exploitée par les discours identitaires. Or, les Musulmans de France sont des citoyens à part entière, appartenant pleinement à la société dans laquelle ils vivent. Cette terminologie, même involontaire, entretient une distance symbolique inutile.

Par ailleurs, la marginalisation du fiqh malikite, auquel se rattachent historiquement la majorité des Musulmans de France, ouvre la voie à une forme de dé-référentialisation dont profitent souvent les courants salafistes. Le malikisme, avec ses principes tels que l’usage (‘urf), la pratique reconnue (mâ jarâ bihi al-‘amal) ou l’istihsân, dispose de ressources internes suffisantes pour produire des solutions adaptées au contexte européen sans recourir à un assemblage éclectique. L’expérience andalouse, marquée par la coexistence et la pluralité, aurait également pu servir de source d’inspiration féconde.

La « Charte de Paris » ne semble pas apporter d’éléments substantiellement nouveaux par rapport aux engagements déjà pris lors de la consultation de 2003 ayant conduit à la création du Conseil français du culte musulman. Quant au glossaire, il reprend en grande partie des traductions déjà établies, alors que le moment exigerait un travail terminologique renouvelé.

Ce guide pourra sans doute offrir des réponses techniques utiles à court terme et contribuer à une meilleure organisation immédiate. Mais il ne semble pas ouvrir un nouvel horizon intellectuel pour l’Islam en France. Le passage d’une religion historiquement plurielle et sans Église à une religion encadrée administrativement peut assurer un ordre momentané, sans pour autant garantir une stabilité durable de la pratique religieuse. Ce dont l’Islam en France a le plus besoin n’est peut-être pas un manuel centralisateur, mais un espace d’ijtihâd ouvert, assumant la pluralité comme condition de vitalité et mobilisant les richesses de sa tradition, notamment malikite, pour produire des réponses enracinées et pleinement compatibles avec la citoyenneté.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié le 09/03Journée mondiale du rein : protéger nos reins, protéger notre vie

Les reins jouent un rôle vital dans l’organisme. Ils filtrent le sang, éliminent les toxines, régulent l’équilibre hydrique et participent au maintien d’une pression artérielle stable. Pourtant, leur fragilité est souvent sous-estimée. Les maladies rénales évoluent fréquemment sans symptômes apparents, et lorsque les signes deviennent visibles, les atteintes sont parfois déjà avancées. Au Maroc comme dans de nombreux pays, deux grands facteurs expliquent l’augmentation des maladies rénales : le diabète et l’hypertension artérielle. Ces maladies chroniques, en constante progression, constituent…

Par Pr Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 27/02Protection et valorisation durable de la darija au sein des modèles d’IA

La littérature et l’écriture en darija connaissent une reconnaissance croissante dans l’espace public et le paysage culturel marocains. Cette production, qui puise sa légitimité dans sa capacité à restituer les réalités contemporaines, se trouve aujourd’hui confrontée à des défis majeurs, liés surtout à l’exploitation non consentie des œuvres à des fins de fouille de textes. Cet usage interroge l’opérabilité du droit d’auteur face à la démesure numérique. Porosité des frontières et opacité des algorithmes posent problème. La protection de l’œuvre…

Par Pr. Mourad Alami, Universitaire, écrivain, poète, essayiste et traducteur. Auteur de 8 ouvrages en Darija, plus de 100 essais en Darija.
Publié le 18/02MRE : 32 ans après sa signature, la convention de sécurité sociale Maroc-Italie, n’est toujours pas appliquée !!!

Cet instrument international est très important pour les travailleurs marocains immigrés en Italie et, par réciprocité, pour les Italiens au Maroc. Il s’agit de la protection sociale de ces migrants et des membres de leur famille, notamment pour les aspects suivants : assurer la portabilité des droits sociaux des travailleurs et des membres de leur famille, avec le transfert des prestations non seulement vers le pays d’origine mais même dans un État tiers ; permettre la totalisation des cotisations et…

Par Abdelkrim Belguendouz, Universitaire à Rabat et chercheur en migration
Publié le 16/02L’eau redessine le relief… et l’espace surveille les inondations du nord-ouest du Royaume

Abdelghani Chehbouni a confirmé que, selon les analyses réalisées à partir des images radar des satellites Sentinel-1, capables d’assurer l’observation même en présence de nuages et de conditions météorologiques défavorables, et conduites par les équipes du Centre for remote sensing application (CRSA) de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), une évolution notable des superficies submergées a été constatée entre les 3, 8 et 9 février. Initialement, les zones touchées étaient estimées à environ 33 400 hectares dans la plaine du Gharb…

Par ,
Publié le 04/02Diriger sans intervenir est une compétence managériale

Sachant que plus le manager est présent et plus il est sollicité. Plus il répond et plus toute l’organisation semble attendre de lui qu’il réponde encore. Ce phénomène n’est pas du tout un manque de leadership et même pas un déficit de compétences, mais il est juste le paradoxe de ce que l’on cherche à développer. Le paradoxe de l’intervention managériale Les formations managériales apprennent en effet principalement à agir. À décider, cadrer, motiver, accompagner et soutenir même l’insoutenable. Elles…

Par Yann Karim Chennaoui, Accompagnant dirigeants, managers et organisations sur les questions de posture et de leadership
Publié le 30/01Quand la réputation se joue en défense

Mais au-delà du spectacle, le football rappelle une évidence : les grandes compétitions ne se gagnent pas uniquement grâce au talent offensif. Elles se gagnent par l’équilibre, la capacité à avancer sans se découvrir, à tenir le rythme quand la pression monte, à défendre lorsqu’un match devient instable. Cette logique, on la retrouve aujourd’hui dans le monde de la communication, et plus encore dans l’évolution du rôle des relations presse. Pendant longtemps, les RP ont été pensées comme un outil…

Par Jihane Bram, CEO, Founder, Anawi Agency
Publié le 09/01Transition énergétique en Mauritanie : quels sont les principaux défis ?

Elle est également confrontée aux défis économiques et sociaux d’un pays. Ses contraintes, notamment en termes d’approvisionnement, répercutent d’autant plus vite sur la conduite d’autres secteurs, qu’elle est peu ou prou stockable et la demande varie considérablement au fil du temps. Dans cet article, on abordera sa problématique en Mauritanie sous trois aspects : importance stratégique du secteur de l’électricité; facteurs influençant la demande; défis. Importance stratégique de l’électricité L’électricité est d’une importance vitale pour la vie quotidienne des sociétés…

Par Cheikh Ahmed ould Mohamed, Ingénieur, chef du service Etudes et développement de l’établissement portuaire de la Baie du repos de Nouadhibou en Mauritanie.
Publié le 06/012026 : quelle sorte de lueur éclairera le monde ? Diomaye-Sonko : l’espérance d’un phare !

Une cruelle année 2025 s’est achevée ! Nos pensées vont au grand peuple sénégalais, peuple de foi, à celui déchirant de Gaza, à tous les peuples qui cherchent des poubelles pour manger et qui ne trouvent que des débris d’ogives ou des discours creux aux voix politiques ventrues. Nous pensons aussi à ces milliers d’enfants mourants. On sait de quoi sera enceinte 2026 : de sang, d’excès de pouvoir, de rage de conquêtes, de spoliations, de bave raciale, de risques…

Par Amadou Lamine Sall, Poète, lauréat des Grands Prix de l’Académie française, Grand-Croix de l’Ordre du Mérite du Sénégal.
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub