Rhita Nattah, la fabrique d’un son singulier
Rhita Nattah, la fabrique d’un son singulier © CAPSMOTION
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Il y a, dans le parcours de Rhita Nattah, une certaine manière de prendre les chemins de traverse. La musique, d’abord, apprise sans école ni méthode officielle, en suivant des voix, des rythmes et des obsessions. La carrière, ensuite, construite à rebours du parcours que lui promettait son diplôme. Puis les chansons, qui ne répondent ni à un calendrier ni à un public imaginé, mais surgissent lorsqu’une mélodie rencontre quelque chose qui demande à être dit. Chez cette chanteuse autodidacte, l’indépendance n’est pas une posture que l’on adopte une fois sur scène. Elle est le principe même de la création.
« Je ne pars pas d’un genre musical, d’une règle ou d’un public précis. Je crée simplement ce que je ressens », explique-t-elle. La phrase dessine une ligne de conduite autant qu’une esthétique. Dans un paysage musical où l’identification rapide à un genre peut conditionner la circulation des morceaux, Rhita Nattah préfère ne pas savoir d’avance où sa musique doit aller. Elle ne cherche pas à fabriquer une signature reconnaissable à tout prix. Elle cherche plutôt à laisser la sienne apparaître.
Cette liberté a une histoire. Elle commence à Fès, au contact de la musique aïssaoua écoutée avec ses grands-parents, se poursuit dans les chambres d’écoute où se succèdent les voix du jazz et les compositions d’artistes anglo-saxons, puis prend forme dans des chansons qui portent autant la trace de ses influences que celle de ses préoccupations. Elle se prolonge enfin dans un choix de vie, celui de faire de la musique son métier au Maroc, sans renoncer à ce qu’elle a envie de dire ni à la manière dont elle souhaite le dire.
« C’est, je pense, l’un des avantages du fait d’être une artiste autodidacte », reconnaît-elle. « Il y a bien sûr des aspects négatifs, mais l’avantage, c’est que j’ai le sentiment que mon art est libre. » À entendre la chanteuse, l’absence de formation académique n’est donc pas seulement une lacune à compenser. Elle est aussi un espace qui demeure ouvert, un territoire où les règles ne précèdent pas nécessairement le geste.
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Une vocation construite à l’oreille
Rhita Nattah n’a pas suivi le parcours classique de la musicienne formée au conservatoire. Elle obtient un master en didactique du français à Rabat, mais ses études ne lui donnent jamais le sentiment d’avoir trouvé sa place. « Je n’ai jamais eu le sentiment que c’était ce que je voulais faire de ma vie », raconte-t-elle. La musique, en revanche, est déjà partout : elle écoute, reprend des chansons et partage ses interprétations sur Internet. Elle sait qu’elle veut en faire quelque chose, sans encore disposer des moyens de transformer ce désir en profession.
À travers Internet, elle se lie à des musiciens au Royaume-Uni et découvre leurs compositions. Leur trajectoire la fascine, autant qu’elle suscite chez elle une forme de jalousie. Ils ont pu étudier la musique dès la sortie du lycée, là où elle a suivi un cursus universitaire différent. « J’aurais aimé être à leur place et avoir eu la même possibilité », confie-t-elle. Mais ce qui aurait pu devenir un regret se transforme en méthode car, à défaut de recevoir une formation musicale, elle se forme elle-même, morceau après morceau.
Amy Winehouse lui sert de première porte. En cherchant les artistes qui ont nourri l’univers de sa chanteuse préférée, elle découvre Sarah Vaughan et Dinah Washington. Elle écoute leurs voix, étudie leur musique à sa manière, prête attention aux nuances et aux rythmes. Sa culture musicale se construit moins par des cours que par un mouvement de curiosité ; aimer un morceau, vouloir comprendre ce qui l’a rendu possible, remonter le fil jusqu’à d’autres artistes.
La guitare arrive pendant sa troisième année d’études. Sa mère, qui enseigne le Coran, accepte de lui en acheter une avec l’argent d’une amie, estimant qu’il aurait été haram de l’acheter avec son propre argent. Rhita Nattah apprend ensuite à en jouer sur YouTube. Entre l’écoute, les reprises et les tutoriels, elle se forge une pratique qui ne sépare pas nettement l’apprentissage de l’expérimentation.
Ce parcours n’a rien d’une légende romantique de l’artiste qui réussirait grâce au seul instinct. Rhita Nattah reconnaît que l’autodidaxie a ses limites. Mais elle estime que ce chemin lui a aussi épargné certaines contraintes. Là où une formation peut transmettre des techniques indispensables, elle peut également installer des règles et des modèles à suivre. La chanteuse, elle, a découvert les codes en les écoutant, sans en faire des frontières infranchissables.
Son itinéraire rappelle que les filiations musicales ne passent pas toutes par des institutions. Elles se nouent aussi dans l’intimité de l’écoute, dans le temps consacré à un disque, dans la découverte presque archéologique des influences d’un artiste. Une chanson en entraîne une autre, une voix en révèle une nouvelle. Rhita Nattah apprend ainsi par circulation, curiosité et appropriation.
Après l’obtention de son master, un groupe suisse la contacte, ayant découvert ses reprises sur Internet, et lui propose de chanter avec ses membres. L’occasion arrive au moment où elle ne veut plus attendre que sa vie musicale commence. « C’était l’occasion que j’attendais, car je ne voulais pas exercer un métier traditionnel avec mon diplôme », explique-t-elle. Elle se lance et devient artiste à plein temps au Maroc.
Le choix ne garantit ni revenus réguliers ni reconnaissance immédiate. Il implique de renoncer à la sécurité relative d’une trajectoire professionnelle déjà balisée. Mais l’alternative lui paraît plus coûteuse encore : différer indéfiniment la musique au nom de ce qui serait raisonnable. « On ne devrait pas renoncer à ses objectifs ni à ce que l’on ressent au fond de soi au nom du capitalisme et de l’argent. Je refuse de faire ce choix », affirme-t-elle. Elle sait que cette décision lui a valu de nombreuses difficultés. Elle ne la considère pas pour autant comme une erreur.
Ne pas faire de la tradition un décor
Écouter Rhita Nattah raconter ses influences, c’est entendre une géographie musicale qui refuse de rester en place. À la musique aïssaoua de son enfance répond le jazz découvert par ses recherches, puis le reggae qui l’accompagne durant ses années universitaires. À ces univers s’ajoutent le rock et le metal, particulièrement présents dans le travail de Samir, son mari et producteur. Ces références ne forment pas une liste de genres destinée à définir la chanteuse. Elles composent plutôt un paysage intérieur où les sons peuvent se transformer au contact les uns des autres.
La musique aïssaoua demeure une présence particulière. Rhita Nattah l’a écoutée avec ses grands-parents, et ses rythmes ont laissé une empreinte durable. « C’est une forme de thérapie. On se retrouve dans la musique », dit-elle. La tradition ne constitue donc pas, pour elle, un répertoire qu’il suffirait de convoquer pour donner à une chanson une couleur marocaine. Elle est une mémoire musicale, liée à l’enfance et à une expérience intime, qui continue de travailler la création au présent.
Cette distinction est importante. Dans son approche, être inspirée par une musique traditionnelle ne signifie ni la reproduire ni la présenter comme un objet patrimonial figé. « Pour moi, puiser son inspiration dans la musique traditionnelle ne revient pas à faire du folklore », explique-t-elle. Ce qui l’intéresse, c’est la possibilité de partir de ces rythmes et de leurs codes pour inventer une forme nouvelle.
Rhita Nattah et Samir se sont d’ailleurs fixé une limite : ne pas utiliser le sampling de morceaux traditionnels dans leurs compositions. Même si elle aime profondément la musique aïssaoua, la chanteuse préfère créer une nouvelle matière musicale plutôt que d’extraire un fragment d’un chant existant pour poser sa voix dessus, ou de reprendre directement une mélodie ancienne. « Je préfère créer quelque chose de nouveau en suivant les codes de ce genre musical », explique-t-elle. L’ambition est de conserver une atmosphère marocaine sans transformer l’héritage en simple matériau décoratif. « Nous créons une musique imprégnée de l’atmosphère marocaine, mais qui nous appartient intrinsèquement ».
Cette manière de travailler s’accorde avec sa conception plus générale de la création. Chacun, estime-t-elle, possède une empreinte personnelle, mais ne prend pas toujours le temps de la chercher. « Je suis convaincue que si chacun cherche au fond de lui-même, il trouvera sa propre manière de créer », explique-t-elle. Elle se méfie de la répétition, de cette tendance à reprendre des formes déjà éprouvées plutôt qu’à explorer ce qui pourrait être singulier.
Le reggae, lui, n’apparaît pas nécessairement sous la forme d’un morceau identifiable. Rhita Nattah cite Bob Marley, Capleton, Sizzla ou Queen Omega parmi les artistes qu’elle écoutait beaucoup à l’université. « Je n’ai pas de chanson reggae à proprement parler, mais cette musique influence peut-être ma manière de chanter », précise-t-elle. C’est toute la différence entre juxtaposer des références et les laisser sédimenter. Les influences ne se signalent pas toujours dans une production par un son immédiatement reconnaissable ; elles modifient aussi les réflexes, les intonations et la manière d’habiter une mélodie.
« Je passe beaucoup de temps à faire des recherches et à écouter de la musique », raconte-t-elle. Les choix se font alors presque inconsciemment, au croisement de ce qu’elle a entendu et de ce qu’elle ressent. La composition ne consiste pas à afficher les références accumulées, mais à les laisser nourrir quelque chose qui n’existait pas encore.
L’anglais s’est imposé de la même manière. Rhita Nattah a grandi en écoutant essentiellement des musiciens britanniques et américains ; lorsqu’elle commence à écrire, la langue vient naturellement. Pas de stratégie d’exportation préméditée, donc, mais la continuité d’un univers sonore et culturel qui a participé à la formation de son imaginaire. C’est par ce même processus que ses chansons les plus récentes, à l’instar de KANBOUNI, prônent le Darija sans détours.
La rébellion commence par une chanson
Chez Rhita Nattah, le refus des étiquettes musicales et celui des conventions sociales procèdent d’une même méfiance envers les attentes imposées. Le choix de devenir artiste à plein temps au Maroc, alors qu’elle ne fait ni de la pop ni du rap, des genres qu’elle décrit comme les plus populaires dans le pays, est déjà une manière de s’écarter des chemins battus. « Je fais ce qui me ressemble », résume-t-elle.
« Le simple fait d’avoir fait ce que je voulais constitue aussi une forme de rébellion », poursuit-elle. Elle ne réduit donc pas la contestation aux chansons explicitement politiques ou aux textes qui nomment les responsables d’une injustice. Elle la situe aussi dans une façon de vivre, de composer et de rester fidèle à un désir qui ne trouve pas forcément sa place dans les catégories disponibles.
Cette conception se retrouve dans son regard sur le milieu musical marocain. « Parler des injustices qui existent au Maroc, de manière générale, n’est pas quelque chose que beaucoup d’artistes font, à l’exception de certains rappeurs underground », observe-t-elle. Elle avance une explication : « Je pense que tout le monde a peur de perdre des contrats publicitaires et des opportunités professionnelles. » Une analyse qui relève de son appréciation du milieu, mais qui éclaire le risque qu’elle associe à la prise de parole.
L’un de ses morceaux, L’Ghafline, s’intéresse ainsi à ceux qui détiennent le pouvoir et sont censés protéger la population, mais qui, selon elle, font le contraire de ce qui est attendu d’eux. « Une grande partie de ma musique s’inspire de ce qui se passe autour de moi et dans la société en général, notamment en ce qui concerne la jeunesse », explique-t-elle. Ses chansons puisent dans le sentiment d’être parfois « emprisonnés ici », dans les frustrations individuelles et les contradictions collectives. L’engagement ne vient pas s’ajouter artificiellement à la musique mais émerge du monde dans lequel elle est écrite.
Pour autant, Rhita Nattah se méfie d’une autre forme de contrainte, celle qui consisterait à faire de ses auditeurs le point de départ de chaque morceau. Elle aime ceux qui viennent écouter sa musique, mais ne prétend pas la composer pour eux. « À la base, je ne crée jamais de musique pour une audience particulière », dit-elle. Même si ce choix ne facilite pas nécessairement la vente des billets, elle préfère préserver le lien entre la création et ce qu’elle ressent.
« Si je devais commencer à créer de la musique pour un public précis, autant exercer un métier en rapport avec mon master », poursuit-elle. La formule est révélatrice ; Rhita Nattah ne veut pas remplacer une profession qui ne lui correspond pas par une autre activité qui obéirait aux mêmes mécanismes de renoncement. À ses yeux, ce serait reproduire, dans la musique, la vie professionnelle qu’elle a justement décidé de quitter.
Ses chansons ne naissent d’ailleurs pas d’un plan soigneusement établi. Le processus peut connaître de longues interruptions. « Je peux passer six mois sans rien créer », explique-t-elle. Elle reste alors chez elle, lit, travaille sa guitare et sa voix, sans parvenir à composer. Puis une instru proposée par Samir entre en résonance avec un sentiment qu’elle porte depuis longtemps. « Je me dis alors que cette musique me donne envie de dire quelque chose. Alors, je me mets à écrire et à en parler. » La chanson arrive lorsque quelque chose se dénoue, pas parce qu’une échéance impose de livrer un morceau.
Cette liberté revendiquée ne la met pas entièrement à l’abri des normes sociales, notamment en tant que femme. Rhita Nattah ne pense pas que son genre détermine sa manière de créer ou de se présenter au public. Elle sait toutefois qu’elle fait figure d’exception. Elle se souvient notamment avoir hésité sur la tenue qu’elle porterait pour se produire à L’Boulevard. Fallait-il renoncer à s’habiller comme elle en avait l’habitude parce qu’elle allait se retrouver devant un public assez spécifique dans ses attentes ?
L’hésitation, même passagère, révèle les limites de la liberté individuelle. « En tant que femmes, nous sommes habituées à cela. C’est quelque chose qui s’est inscrit en nous inconsciemment depuis notre enfance », explique-t-elle. Surveiller ses vêtements, sa façon de parler, la manière dont on se présente aux autres, ces précautions deviennent des réflexes avant même d’être reconnues comme des contraintes. Rhita Nattah dit cependant essayer de ne pas se laisser gouverner par ces considérations. « En général, je ne me préoccupe pas de ces normes », martèle la chanteuse.
Son désir de voir davantage d’artistes libres de prendre position vient aussi d’un manque ancien. En grandissant, elle s’est surtout tournée vers des chanteurs et chanteuses d’autres pays. Les figures auxquelles s’identifier pour leur manière de parler de la société ou de se démarquer lui semblaient peu nombreuses au Maroc. Et même lorsque de telles personnalités existaient, estime-t-elle, elles n’étaient pas suffisamment mises en avant. « C’est justement ce qui nous manque ici », dit-elle. L’enjeu, pour elle, est que les jeunes puissent trouver des modèles qui leur montrent qu’une autre voie est possible.
À deux contre les cases
Cette recherche d’une voix propre a trouvé un partenaire en Samir El Bousaadi, devenu son mari et producteur. Leur histoire commence en 2017, alors que Rhita Nattah chante déjà dans des universités et de petites salles, en parallèle de ses études. Le guitariste avec lequel elle jouait habituellement part dans une autre ville. Elle cherche alors quelqu’un avec qui jouer, mais aussi quelqu’un qui comprendrait sa manière d’aborder la musique.
C’est sur Facebook qu’elle trouve Samir. Ils se rencontrent, jouent ensemble, puis commencent à se retrouver régulièrement pour des sessions jam sessions. Très vite, elle a le sentiment d’avoir trouvé plus qu’un accompagnateur. « J’ai eu le sentiment qu’il me comprenait vraiment et que nous partagions la même sensibilité artistique », raconte-t-elle. Ils viennent de deux univers musicaux différents, mais partagent une même admiration pour les artistes dotés d’un imaginaire singulier, capables de construire leur propre monde plutôt que de se fondre dans un modèle existant.
C’est à peu près à cette période qu’ils se marient. Lorsque Rhita Nattah décide de se consacrer entièrement à la musique, elle demande à Samir de faire le même pari. « Je lui ai demandé d’arrêter de travailler pour que nous puissions nous concentrer sur la musique et nous y consacrer entièrement, afin de créer notre propre univers. » Depuis 2018, explique-t-elle, ils ne font rien d’autre que de la musique.
À deux, ils construisent une manière de travailler qui associe leurs références et leurs sensibilités. Leur indépendance est aussi une charge ; répétitions, production, organisation des concerts, recherche de visibilité et dépenses nécessaires pour faire exister la musique au-delà de l’enregistrement. « Nous avons consenti à des sacrifices énormes, des sacrifices terribles », reconnaît-elle. Mais elle ne présente pas ces renoncements comme une preuve héroïque destinée à embellir leur parcours. Elle les envisage comme le prix d’une décision qu’elle continue d’assumer : « Je crois que cela en valait largement la peine », résume-t-elle.
Le problème est que l’investissement personnel ne suffit pas à garantir un espace de diffusion. Rhita Nattah juge la scène musicale marocaine encore concentrée dans les mêmes circuits, reproduisant souvent les formules qui ont déjà fait leurs preuves. « Il n’existe pas de véritable scène alternative », estime-t-elle. Elle parle depuis son expérience, mais ses exemples dessinent une interrogation plus large : comment une proposition musicale peut-elle trouver son public lorsqu’elle ne correspond pas aux catégories dominantes ?
Elle revient notamment sur son parcours avec Spotify. Au début, la plateforme lui avait apporté une visibilité importante, avec des placements dans des playlists internationales consacrées à la musique alternative, dont certaines rassemblaient, selon elle, des audiences considérables. Puis, affirme-t-elle, cette exposition a disparu avec le développement des bureaux régionaux et l’arrivée de Spotify Maroc. « Je ne figurais plus dans aucune playlist, alors qu’auparavant, j’étais présente dans des playlists à l’étranger », raconte-t-elle.
La chanteuse estime que le fonctionnement actuel impose aux artistes de toucher d’abord le public marocain et d’être repérés par le bureau régional avant d’espérer atteindre des playlists plus internationales. Elle s’interroge sur les critères de sélection et considère qu’ils ne reposent pas toujours sur la qualité musicale ou le mérite.
La situation est comparable, à ses yeux, dans le domaine des concerts. L’Boulevard représente une occasion importante pour les artistes underground et ceux qui veulent porter un message. Mais les possibilités offertes par les festivals lui paraissent insuffisantes. « Même lorsqu’on me contacte, on s’attend à ce que je me produise gratuitement », déplore-t-elle.
Certains organisateurs, analyse-t-elle, ont pris l’habitude de voir des rappeurs se produire en playback et sous-estiment, en conséquence, le travail que suppose un concert joué en direct. « Personnellement, je ne chante pas en playback. J’ai un groupe, nous répétons, nous louons un studio et nous rémunérons des musiciens. Je fais le travail d’un label à moi toute seule. » Ce qu’elle décrit, c’est une économie artisanale de la musique dans laquelle l’artiste doit souvent assumer une grande partie de la chaîne de production tout en peinant à faire reconnaître le coût réel de son travail.
Elle s’interroge aussi sur la place réservée aux musiciens alternatifs dans les médias qui « mettent davantage en avant les musiques qui n’ont pas de message », avance-t-elle. « Ils n’aiment pas les personnes qui ont un message, une personnalité, qui savent ce qu’elles veulent et qui ont quelque chose à dire. » Cette perception contribue, selon elle, à expliquer pourquoi les artistes qui revendiquent une voix propre sont rarement conviés à certains événements.
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Donner à la musique un lieu où grandir
La réponse de Rhita Nattah ne se limite pas à réclamer davantage de festivals ou une meilleure présence dans les playlists. Elle pense que les conditions d’une scène musicale solide doivent être réunies bien avant qu’un artiste cherche à monter sur une grande scène ou à être repéré par une plateforme. La question est aussi celle de l’accès à l’art, de l’apprentissage et des espaces où une pratique peut naître sans être immédiatement soumise à une logique de rentabilité.
« Si nous voulons bâtir une industrie musicale solide au Maroc, indépendamment des questions d’argent et de tout le reste, il faut commencer à la base », affirme-t-elle. Elle imagine des espaces gratuits dans chaque ville, où les enfants pourraient découvrir des instruments, rencontrer des musiciens, expérimenter et explorer différentes possibilités. Elle oppose cette ouverture à un enseignement musical qu’elle juge rigide et peu répandu dans certains endroits.
L’objectif n’est pas seulement de former une nouvelle génération de professionnels. Il s’agit aussi de faire de l’art une composante de la vie quotidienne, accessible à des personnes qui ne se destinent pas nécessairement à une carrière artistique. Rhita Nattah plaide, dans le même esprit, pour davantage d’associations artistiques, des structures de proximité qui permettraient aux habitants de pratiquer, de rencontrer des créateurs et de découvrir des formes d’expression différentes.
« L’art doit être accessible à tous et faire partie du quotidien des gens, plutôt que d’être perçu comme quelque chose d’inaccessible, de difficile ou réservé à certaines catégories de personnes », insiste-t-elle. Cette vision relie son propre parcours à une question collective. Elle a appris sans conservatoire, grâce à des écoutes, à Internet et aux rencontres. Elle souhaite que d’autres puissent trouver, eux aussi, les moyens d’explorer la musique, au lieu de dépendre de possibilités rares ou d’un accès réservé à quelques-uns.
Pour étayer cette réflexion, elle évoque les pays scandinaves et les dispositifs de protection sociale dont bénéficient les artistes. Elle cite notamment la Suède, où cette sécurité aurait contribué à l’émergence de créateurs capables de réussir avant de réinvestir dans leur pays. Son propos ne concerne pas seulement les subventions ou l’aide à la production. Il pose une question plus élémentaire : peut-on demander aux artistes de produire librement lorsque les conditions matérielles les obligent constamment à privilégier la survie économique ?
Rhita Nattah a choisi de ne pas laisser cette contradiction décider à sa place. Cela ne signifie pas qu’elle échappe aux difficultés, ni que son indépendance lui assure une reconnaissance à la mesure de son travail. Elle sait ce que coûte le refus des compromis : des périodes sans composition, des sacrifices personnels, une rémunération incertaine et la nécessité de défendre, parfois seule, chaque étape de la production musicale.
Mais elle ne veut pas que ces contraintes deviennent la grammaire de ses chansons. Elle ne veut ni reproduire la tradition au nom de l’authenticité, ni écrire pour répondre à une demande, ni renoncer à une prise de parole par crainte de perdre des opportunités. La musique reste pour elle un lieu où ce qui est ressenti peut prendre forme sans avoir à se justifier d’avance.
« Je crée simplement ce que je ressens. » Dans la bouche de Rhita Nattah, la formule revient comme un refus de choisir entre l’artiste et la personne, entre l’héritage et l’invention, entre l’expression de soi et le regard des autres. Elle n’offre aucune garantie de succès, encore moins de confort. Elle constitue plutôt une discipline ; écouter beaucoup, chercher longtemps, accepter les silences et ne composer que lorsque quelque chose pousse à parler.
Dans une scène qu’elle juge peu accueillante pour les trajectoires atypiques, Rhita Nattah ne cherche pas seulement à se faire une place. Elle défend la possibilité même de créer en dehors des cases, quitte à en payer le prix. Sa rébellion ne se réduit pas à ce qu’elle chante sur le monde, elle se trouve aussi dans sa manière d’habiter la musique, de la tradition à la scène, sans laisser personne décider à sa place de ce qu’elle devrait être.
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