Le Maroc, nouvel « État connecteur » dans un monde fragmenté ?
Port de Tarfaya (Photo d'illustration) © DR
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Le Maroc se distingue désormais comme un « État connecteur » capable de tirer parti des recompositions des chaînes de valeur mondiales, marquées par des fragmentations géopolitiques et un ralentissement de la convergence entre économies développées et émergentes.
Depuis 2022, le Maroc affiche une croissance non agricole moyenne de 4,4%, soit 1,3 point de pourcentage au-dessus de sa moyenne historique, avec une accélération à 4,8% depuis 2024. Une performance qui lui permet de combler progressivement les pertes de production subies durant la pandémie de Covid-19. Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se dessine une interrogation de fond : ce dynamisme est-il durable ou ne constitue-t-il qu’une phase conjoncturelle avant un retour à un régime de croissance plus modeste ? C’est à cette question que tente de répondre une étude récente du Policy Center for the New South (PCNS), intitulée « Morocco as a connector state : A winning strategy in a fragmented world ».
Une reprise portée par l’investissement public
L’un des moteurs principaux de cette reprise est l’investissement, et plus particulièrement l’investissement public. Entre 2022 et 2026, la formation brute de capital fixe (FBCF) a contribué en moyenne à près de 2 points de pourcentage de croissance annuelle, soit environ 50% de la croissance totale sur la période. Ce niveau, historiquement élevé, devrait porter le taux d’investissement à près de 30% du PIB en 2025 et 2026, un chiffre comparativement élevé pour un pays à revenu intermédiaire.
Cette dynamique est portée par les établissements et entreprises publics (EEP), dont l’effort d’investissement s’est nettement accéléré à partir de 2023, selon une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise. L’investissement public, au sens des finances publiques, devrait se stabiliser autour de 19% du PIB sur la période 2025-2026.
« Alors que l’investissement public post-Covid était initialement dominé par le budget général de l’État, une évolution s’est amorcée depuis 2024 en faveur des EEP », souligne le rapport, qui y voit une volonté de réduire le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets.
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La consommation des ménages, deuxième pilier de la croissance
La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à la reprise, avec une moyenne de 2 points de pourcentage par an, soit environ 42% de la croissance. Après avoir été fragilisée par le choc inflationniste de 2021-2022, durant lequel l’indice des prix à la consommation a augmenté en moyenne de 6,3%, la demande des ménages a regagné du terrain à partir de 2023, portée par l’atténuation des pressions sur les prix.
Le revers de cette expansion de la demande intérieure est un creusement des déficits extérieurs. L’accélération de l’investissement s’est mécaniquement accompagnée d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, élargissant le déficit du compte courant.
Sur la période 2022-2026, la contribution négative des exportations nettes à la croissance a atteint en moyenne -1,7 point de pourcentage. Ce constat interroge sur « l’efficacité du multiplicateur budgétaire des dépenses publiques, dans un contexte de fuites extérieures importantes », notent les auteurs.
Le tourisme, moteur principal du côté de l’offre
Du côté de l’offre, c’est le secteur tertiaire qui a tiré la croissance, contribuant en moyenne à près de 3,1 points de pourcentage par an, soit environ 80% de la croissance moyenne sur la période.
Le tourisme s’impose comme le principal moteur. Le secteur a en effet approché les 20 millions d’arrivées, portant sa part dans le PIB à 7,3% en 2024, contre 6,8% en 2019. « Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance témoigne d’un gain d’attractivité relatif », analyse le rapport, soulignant que la performance touristique du Maroc dépasse celle observée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Le secteur de la construction émerge comme un moteur supplémentaire à partir de 2024, soutenu par les grands projets d’infrastructure. En revanche, le secteur primaire a apporté une contribution négative à la croissance, reflétant la stagnation de la valeur ajoutée agricole, pénalisée par des sécheresses récurrentes et une pression croissante sur les ressources en eau.
Un environnement extérieur favorable, mais des risques persistants
La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a renforcé la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans des secteurs à fort potentiel comme les batteries électriques et les composants électroniques.
Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1% du PIB en 2024 et 1,8% en 2025, contre 0,7% en 2023. La Gigafactory Gotion à Kénitra, avec un investissement total pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars, et l’usine de matériaux pour batteries CNGR à Jorf Lasfar, pour 2 milliards de dollars, illustrent cette tendance.
Par ailleurs, les transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE) ont soutenu la demande intérieure, tandis que l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a allégé la facture extérieure et modéré les pressions inflationnistes importées. La crédibilité macroéconomique du Maroc s’est renforcée, comme en témoigne la baisse du spread des CDS souverains à dix ans.
Toutefois, ce contexte extérieur favorable est désormais tempéré par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Depuis le déclenchement du conflit, les prix internationaux de l’énergie ont augmenté d’environ 50 à 60%, alourdissant la facture d’importation et accroissant le risque de résurgence des pressions inflationnistes domestiques.
Le gouvernement a ouvert des crédits budgétaires supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit environ 1% du PIB, pour amortir la transmission de la hausse des prix des hydrocarbures aux prix intérieurs.
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« État connecteur », un défi de transformation structurelle
La question centrale qui se pose aujourd’hui est celle de la soutenabilité de ce rythme de croissance. « Maintenir un taux de croissance aussi élevé nécessite un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites principales : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique », écrivent les auteurs.
L’efficacité de l’investissement, mesurée par le ratio incremental capital-output (ICOR), s’est en effet détériorée au fil du temps, passant d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de s’établir à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce régime de croissance reste largement extensif, reposant sur l’accumulation des facteurs de production plutôt que sur des gains de productivité totale des facteurs (PTF), dont la contribution a été négative sur la période 2001-2023 (-0,3%).
« Le principal défi pour l’économie marocaine réside désormais dans sa capacité à maintenir ce rythme de croissance au-delà du cycle d’investissement actuel », souligne le rapport. Cette dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond d’endettement implicite, qui limite la capacité à prolonger le rythme actuel d’accumulation du capital ; d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à diminuer.
Les auteurs mettent en évidence un effet d’éviction financière : « Sur un horizon de quatre trimestres, un choc de financement public réduit la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage. Cet effet s’accroît à moyen terme, atteignant 2,31 points de pourcentage sur un horizon de douze trimestres. » Ce phénomène s’explique par la réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme plus sûrs, au détriment du crédit au secteur privé.
Une transformation structurelle inachevée
La faiblesse des mécanismes de transmission entre investissement public et investissement privé révèle une contrainte plus profonde, celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. La main-d’œuvre libérée par l’agriculture a été faiblement absorbée par l’industrie manufacturière et s’est orientée vers des activités à faible valeur ajoutée, comme le commerce de détail et les services divers.
La part des secteurs non échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9% en 2000 à 67,1% en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables a reculé de 36,1% à 32,9%.
Le tourisme et les services liés aux technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent toutefois comme des filières prometteuses au sein du tertiaire. « Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent servir de canaux crédibles de transformation structurelle, à condition qu’ils ne soient pas considérés simplement comme des substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emploi et capables de soutenir des gains de productivité », concluent les auteurs.
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