Dépression : faut-il qu’elle coûte 21 milliards de dollars pour devenir une priorité nationale ?
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Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature Medicine pourrait toutefois changer la donne en parlant le langage que les décideurs écoutent le plus : celui de l’économie. Selon cette étude, la dépression pourrait coûter au Maroc 21,2 milliards de dollars entre 2025 et 2050, soit près de 0,5% du PIB cumulé du Royaume sur cette période. Plus qu’une crise sanitaire silencieuse, les troubles dépressifs apparaissent désormais comme un frein au développement économique du pays.
L’étude de Nature Medicine, menée dans près de 170 pays, montre que la dépression réduit durablement la croissance économique. Les pertes ne proviennent pas uniquement des dépenses de santé, mais surtout de la baisse de la participation au marché du travail, de l’absentéisme, de la diminution de la productivité et de l’affaiblissement du capital humain.
Pour le Maroc, les chercheurs estiment ces pertes à 21,232 milliards de dollars d’ici 2050. Le coût moyen est évalué à 493 dollars par habitant, tandis que la dépression représenterait une perte de 0,504% du PIB cumulé sur vingt-cinq ans. Les auteurs soulignent que les conséquences économiques sont principalement liées à la sortie prématurée du marché du travail et à la baisse de la capacité productive des personnes souffrant de dépression, bien davantage qu’aux seules dépenses médicales.
Une crise pourtant connue depuis longtemps
Ces chiffres donnent une nouvelle dimension à un problème que le Maroc connaît depuis des années. Dans son diagnostic consacré à la politique publique de santé mentale, fondé notamment sur l’Enquête nationale sur les prévalences des troubles mentaux (ENPTM) et les travaux du Conseil économique, social et environnemental (CESE), il apparaît que 48,9% des Marocains âgés de 15 ans et plus ont présenté au moins un trouble mental au cours de leur vie.
La dépression majeure touche à elle seule 26,5% de la population, ce qui en fait la première cause d’invalidité et d’absentéisme professionnel. Les troubles anxieux concernent entre 9% et 10% des Marocains, tandis que les troubles bipolaires affectent jusqu’à 6% de la population.
Quant à la schizophrénie et aux psychoses sévères, elles concernent environ 350.000 personnes, nécessitant un suivi psychiatrique lourd et continu. Autrement dit, l’ampleur du phénomène n’a jamais été ignorée. Ce qui manque, ce n’est pas le diagnostic, mais la réponse publique.
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Le contraste entre les besoins et les moyens disponibles est particulièrement frappant. En effet, le Maroc ne compte qu’entre 306 et 454 psychiatres pour une population dépassant 37 millions d’habitants. Cela représente moins de 1,2 psychiatre pour 100.000 habitants, alors que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) recommande un minimum de 2,5 psychiatres pour 100.000 habitants.
Les infrastructures souffrent des mêmes insuffisances. Le Royaume dispose de seulement 2.225 à 2.431 lits psychiatriques, répartis dans 34 établissements spécialisés, un niveau inférieur aux standards internationaux. Plus de 60% des ressources psychiatriques sont concentrées entre Kénitra et Casablanca, laissant de nombreuses provinces pratiquement dépourvues de structures adaptées.
À cette faiblesse structurelle s’ajoute un sous-financement chronique. La santé mentale ne représente qu’environ 2% du budget du ministère de la Santé, alors que l’OMS recommande d’y consacrer entre 5% et 10% des dépenses de santé. Cette insuffisance se traduit notamment par des ruptures régulières de médicaments dans les établissements publics et par un recours à des traitements plus anciens, moins bien tolérés par les patients.
Les institutions marocaines ont déjà tiré la sonnette d’alarme
Bien avant l’étude de Nature Medicine, plusieurs institutions nationales avaient déjà alerté sur les conséquences de cette situation. Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a dénoncé la dégradation des infrastructures psychiatriques, la surpopulation des établissements, le manque de personnel spécialisé ainsi que les atteintes à la dignité des patients. Il appelle à moderniser le cadre juridique, toujours fondé sur un Dahir datant de 1959, et à développer des structures de proximité dans les régions les moins équipées.
De son côté, le CESE insiste sur les répercussions économiques et sociales des troubles psychiques. L’institution souligne que leur mauvaise prise en charge entraîne des pertes de productivité, une augmentation de l’absentéisme, un appauvrissement des ménages et une aggravation des inégalités sociales. Elle recommande une approche intégrée fondée sur la prévention, la lutte contre les addictions, la prévention du suicide et la déstigmatisation des maladies mentales.
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L’étude publiée dans Nature Medicine apporte toutefois un argument nouveau : investir dans la santé mentale n’est pas seulement une dépense sociale, c’est un investissement économique.
Les chercheurs rappellent qu’un dollar consacré au traitement de la dépression ou de l’anxiété peut générer jusqu’à quatre dollars de bénéfices grâce à l’amélioration de la santé, du maintien dans l’emploi et de la productivité. Ils préconisent notamment le renforcement des soins de proximité, le développement des thérapies numériques, l’intégration de la santé mentale dans les soins primaires et des campagnes de lutte contre la stigmatisation.
Au Maroc, ces recommandations rejoignent celles formulées dans le cadre de la réforme du système national de santé. La politique publique de santé mentale plaide notamment pour une intégration de la psychiatrie au sein des Groupements sanitaires territoriaux (GST), un renforcement des ressources humaines, une meilleure couverture par l’Assurance maladie obligatoire (AMO) et une politique de prévention impliquant les secteurs de l’éducation, de l’emploi et de la jeunesse.
Les Marocains résidant à l’étranger pourront bientôt établir en ligne une procuration pour permettre à un mandataire au Maroc de voter en leur nom.
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