Le 17 mars, le jury d’appel de la CAF a tranché. Forfait du Sénégal, 3-0, Lions de l’Atlas champions d’Afrique. Les articles 82 et 84 du code disciplinaire sont sans ambiguïté sur ce point : une équipe qui quitte le terrain sans l’accord de l’arbitre perd. La décision tient juridiquement. Politiquement, c’est une autre affaire. Ce qui a suivi le verdict ne ressemble plus à une querelle sportive. Un récit s’est installé, d’abord dans la presse sénégalaise, puis ailleurs – Abidjan, Lagos, Paris.
Taxé au début de « mauvais perdant », le Maroc est désormais accusé sans preuves d’être un « corrupteur ». Certaines personnalités sportives vont même jusqu’à avancer que le Royaume aurait acheté la décision. Un juré aurait été approché. La CAF serait acquise au Maroc depuis longtemps. On a même ressuscité la finale de 1976 contre la Guinée, une vieille histoire d’abandon de terrain supposé que la fédération guinéenne a démentie elle-même, noir sur blanc. Peu importe. Le récit tournait déjà.
Ce qui frappe, dans ce mécanisme, c’est sa prévisibilité. Quelle qu’eût été l’issue de cette finale du 18 janvier 2026, la victoire marocaine était condamnée d’avance. Si Brahim Díaz avait marqué, on aurait crié à l’arbitrage. Si la victoire avait été large, on aurait parlé de match arrangé. Intervenant sur décision réglementaire, elle devient preuve de corruption. C’est une grille fermée sur elle-même. Elle ne cherche pas la vérité – elle part d’une conclusion et remonte vers les faits qui l’arrangent.
Ce qui est gravissime, c’est que le gouvernement sénégalais a cru bon de valider tout ça par communiqué officiel. C’est une erreur, et pas une petite. Pis encore, le 26 mars – au lendemain du dépôt de la Fédération sénégalaise de football du recours devant le TAS –, cette dernière a organisé une conférence de presse en présence de ses avocats. Des propos extra-sportifs acerbes ont été prononcés contre le Maroc avec des accusations de violation des droits humains, de braquage, de prise d’otages des supporters sénégalais (condamnés pour hooliganisme), de chantage diplomatique, etc.
Quant à une certaine presse parisienne, dont la défiance envers le Maroc précède largement cette CAN, elle a fait ce qu’elle fait habituellement. Elle pointe du doigt notre pays et le qualifie de pire modèle du continent africain et va même jusqu’à interroger son attachement à l’unité africaine au motif qu’il impose un visa d’entrée aux citoyens de certains pays africains, alors que ceux de l’Hexagone en sont exemptés.
Le problème est qu’aucune voix officielle marocaine n’a pris la peine d’expliquer, de rassurer, de contrer. La FRMF a publié un communiqué pour saluer la décision du jury d’appel de la CAF – sobre, correct, mais insuffisant. De son côté, le ministère des Affaires étrangères est resté silencieux, avec cette réserve un peu raide des institutions qui confondent modération et inaction.
Pendant que le récit adverse prenait de l’épaisseur heure par heure, Rabat n’occupait aucun terrain. Le vide a été comblé par d’autres, avec ce qu’ils avaient sous la main. C’est là que ça devient sérieux. Le Maroc a mis des années à construire sa réputation en Afrique. Réintégration de l’Union africaine, présence bancaire et commerciale en Afrique subsaharienne, demi-finale de la Coupe du monde en 2022 qui a changé le regard du continent sur le football marocain. Tout ça existe. Tout ça est réel. Et tout ça se fragilise plus vite qu’on ne le pense quand personne ne le défend au moment où il faudrait le défendre.
On ne voudrait pas voir le sport passer de « soft power » à « hard approach ». L’émergence d’un Maroc qui gagne dérange – c’est une donnée, pas une surprise. Ce qui devrait surprendre, c’est qu’on laisse la contestation occuper seule le terrain. Il y a un travail que les cadres du ministère des Affaires étrangères doivent engager sans attendre. Pas de conférence de presse fracassante. Pas de contre-offensive médiatique qui ressemblerait à un aveu. Une diplomatie d’explication discrète, capitale par capitale. Dakar d’abord – parce que ce que des siècles de liens religieux, humains et commerciaux ont construit entre les deux pays mérite mieux qu’un silence institutionnel. Puis Abuja, Abidjan, Accra…
Le Mondial 2030 arrive. Le Maroc en est co-organisateur. Les mêmes acteurs, avec les mêmes méthodes, seront là – mais avec une audience dix fois plus grande et des enjeux autrement plus lourds. Un pays qui ne sait pas défendre son narratif dans une querelle de football continentale aura du mal à le faire dans l’arène d’un Mondial. Ce qui se joue maintenant est ailleurs.
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