Abstention électorale : la « majorité silencieuse » devient le principal acteur du jeu politique, selon le CAESD

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Un rapport du CAESD analyse la montée de l’abstention au Maroc, estimant que 16 millions de citoyens restent hors du processus électoralImage d'illustration © DR

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À l’approche des prochaines échéances électorales, une étude du Centre africain d’études stratégiques et de digitalisation (CAESD) interroge la capacité du système partisan marocain à renouer avec les citoyens éloignés des urnes. Le rapport met en lumière le poids croissant de l’abstention, analysée non comme un simple désintérêt, mais comme le symptôme d’une crise plus profonde de confiance et de représentation. Entre évolution historique de la participation, fragilités des partis et pistes de réforme à l’horizon 2035, l’étude appelle à repenser les mécanismes de médiation politique.

La scène politique marocaine ne se résume plus uniquement aux résultats des urnes et aux rapports de force entre formations partisanes. Un nouveau rapport du Centre africain d’études stratégiques et de digitalisation (CAESD) place au centre de son analyse une réalité qui pèse de plus en plus sur le fonctionnement démocratique, à savoir le poids des citoyens qui restent en dehors du processus électoral. Baptisée « la catégorie silencieuse », cette population est présentée comme le principal défi posé aux partis politiques et aux institutions à l’horizon 2035.

Intitulée « Le paysage partisan et électoral au Maroc : crise de la médiation, catégorie silencieuse et enjeux de la démocratie moderne à l’horizon 2035 », l’étude propose une lecture critique de six décennies d’histoire électorale marocaine. Son point de départ est un changement de perspective ; la question centrale ne serait plus seulement de savoir quel parti remporte une élection, mais de comprendre pourquoi une partie importante des citoyens choisit de ne pas participer.

Une majorité invisible qui redessine le paysage électoral

Selon les données de l’étude, la participation officielle aux élections législatives de 2021 s’est établie à 50,35% des inscrits sur les listes électorales. Toutefois, les auteurs soulignent que ce chiffre ne reflète pas l’ensemble de la population ayant l’âge légal de voter.

Sur près de 25,23 millions de citoyens potentiellement concernés, environ 8,8 millions seulement auraient effectivement participé au scrutin. Le rapport estime ainsi qu’environ 16 millions de personnes sont restées en dehors du processus électoral, soit par absence d’inscription, soit par abstention.

Pour les auteurs de l’étude, cette réalité ne constitue pas simplement un phénomène statistique. Elle traduit une crise plus profonde de la médiation politique. « La catégorie silencieuse n’est pas la cause de la crise, mais plutôt le résultat de cette crise », estime le rapport, considérant que la restauration de la confiance ne peut pas passer uniquement par des campagnes de communication avant les élections. Elle nécessite, selon les auteurs, une transformation du rôle des partis, de leur fonctionnement interne et de leur capacité à proposer des projets répondant aux attentes sociales et économiques des citoyens.

Lire aussi : Élections 2026 : entre défiance démocratique et espoir de remobilisation citoyenne

Une érosion progressive de la participation

Le document retrace également les grandes étapes de l’évolution électorale marocaine depuis l’indépendance. Il distingue une première période allant de 1956 à 1970, marquée par la construction institutionnelle et un rapport de force dominé par l’État, puis une phase de tensions entre 1970 et 1990, caractérisée par une baisse progressive de la participation et une érosion de la confiance.

La période 1990-2011 est présentée comme celle de l’ouverture politique progressive, avant l’entrée dans une nouvelle étape après l’adoption de la Constitution de 2011, qui a renforcé le rôle des institutions élues mais sans parvenir totalement, selon l’analyse, à réduire l’écart entre les textes et la pratique politique.

L’étude rappelle que la participation électorale a connu une tendance baissière sur plusieurs décennies. Après des niveaux élevés dans les années 1970, elle a progressivement reculé pour atteindre 37% en 2007, son niveau le plus faible avant le redressement enregistré en 2021. Mais le rapport met en garde contre une interprétation trop optimiste de cette remontée. Celle-ci ne traduirait pas nécessairement un retour durable de la confiance, mais plutôt une recomposition du paysage partisan.

Les auteurs reviennent notamment sur le scrutin de 2007, considéré comme un moment révélateur. Selon eux, la faible mobilisation électorale de cette année-là constituait davantage « un message politique silencieux » qu’un simple désintérêt. Le contexte était pourtant celui d’une ouverture politique et de réformes institutionnelles. Pour le rapport, cet épisode démontre que l’élargissement de l’espace démocratique ne suffit pas si les citoyens ne perçoivent pas d’enjeu réel dans leur participation.

La crise de la médiation au cœur du malaise partisan

Le diagnostic porté sur les partis politiques est particulièrement sévère. Le rapport considère que la crise de la médiation est devenue l’une des caractéristiques majeures du système partisan marocain. Les partis de la majorité seraient confrontés à des difficultés de communication avec les citoyens et à une concentration excessive sur les équilibres politiques, tandis que l’opposition souffrirait d’un manque d’influence et de difficultés organisationnelles empêchant l’émergence d’une alternative convaincante.

L’étude cite également des données issues du « Baromètre arabe » concernant la confiance institutionnelle. Selon ces résultats, la confiance envers les partis politiques ne dépasserait pas 18%, contre environ 38% pour le Parlement et 33% pour le gouvernement. Les auteurs y voient le signe d’une fragilisation du lien entre citoyens et formations partisanes.

Un autre phénomène relevé est la volatilité électorale. Le rapport prend comme exemple les résultats de 2021, marqués par l’effondrement du poids électoral du Parti de la justice et du développement (PJD), passé de 125 sièges en 2016 à 13 sièges, tandis que le Rassemblement national des indépendants (RNI) est passé de 37 à 102 sièges. Pour l’étude, ces transformations ne reflètent pas uniquement une évolution idéologique des électeurs, mais aussi un vote sanction et une faiblesse de l’ancrage partisan durable.

Le rapport souligne également l’impact des changements dans le système électoral, notamment la modification du mode de calcul du quotient électoral en 2021, qui a contribué à redistribuer les sièges. Les résultats électoraux doivent donc, selon lui, être analysés à la lumière des évolutions juridiques autant qu’à travers les choix des électeurs.

Lire aussi : Partis politiques : les Marocains n’y croient plus

Réconcilier citoyens et politique : le défi démocratique de 2035

Au-delà des institutions, l’étude pointe plusieurs facteurs structurels expliquant la distance entre citoyens et partis dont la proximité des discours politiques, la difficulté à distinguer les programmes, le poids des considérations locales, la faiblesse de la démocratie interne au sein des formations politiques, le renouvellement limité des élites ou encore le maintien d’une logique d’influence basée sur les notables.

Face à ce constat, le CAESD avance plusieurs objectifs pour 2035. Le rapport propose notamment d’atteindre un taux de participation électorale de 65%, de réduire la taille de la « catégorie silencieuse » à 40% des citoyens en âge de voter, mais aussi d’accompagner cette dynamique par des objectifs économiques comme une baisse du chômage à 5% et une croissance annuelle autour de 6%.

La transformation numérique et l’intelligence artificielle sont également présentées comme des leviers potentiels, non seulement pour moderniser l’administration, mais aussi pour renforcer la transparence, l’accès à l’information et la participation citoyenne.

Le rapport estime que l’avenir de la démocratie marocaine ne dépendra pas uniquement des prochains résultats électoraux, mais de la capacité des acteurs politiques à convaincre ceux qui restent aujourd’hui à distance du jeu institutionnel. La véritable bataille démocratique serait ainsi moins celle des urnes que celle de la reconquête de la confiance de millions de citoyens qui, selon l’étude, constituent désormais le « premier parti » du pays.

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