Pourquoi 86% des assassinats de journalistes restent-ils impunis ?
La chaîne de télévision qatarie Al Jazeera a affirmé lundi qu’un de ses journalistes a été tué à Gaza © (Archive-AFP)
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Informer peut coûter la vie. Dans de nombreuses régions du monde, les journalistes continuent d’être pris pour cible en raison de leur travail, tandis que les responsables de ces crimes échappent fréquemment aux poursuites judiciaires. Pour la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, célébrée ce lundi 2 novembre 2026, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. À travers sa campagne mondiale « Les menaces évoluent. L’impunité persiste », l’organisation entend attirer l’attention sur la multiplication des dangers auxquels sont exposés les professionnels des médias et sur les insuffisances persistantes des systèmes judiciaires.
Les chiffres publiés à cette occasion illustrent l’ampleur du phénomène. Entre 2006 et 2024, plus de 1.700 journalistes ont été tués dans le monde. Près de neuf assassinats sur dix n’ont toujours pas fait l’objet d’une résolution judiciaire. Une situation qui, selon l’UNESCO, favorise la répétition des violences et fragilise davantage les institutions chargées de garantir l’État de droit.
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Une impunité qui atteint un niveau record
Le constat dressé par l’UNESCO dans son rapport 2026 sur la sécurité des journalistes et le danger de l’impunité est particulièrement préoccupant. Pour la première fois depuis le début du suivi de cet indicateur en 2012, le taux mondial d’impunité a progressé d’un point de pourcentage pour atteindre 86%. Autrement dit, seule une minorité des assassinats recensés aboutit à une résolution judiciaire.
Cette évolution témoigne des difficultés persistantes rencontrées par les autorités pour enquêter sur les crimes commis contre les professionnels des médias, identifier leurs auteurs et les traduire devant la justice. Elle met également en évidence les limites des dispositifs de protection existants, notamment dans les pays confrontés à des conflits armés ou à une forte instabilité institutionnelle.
Pour l’organisation onusienne, l’impunité ne constitue pas uniquement une injustice envers les victimes et leurs proches. Elle représente également une menace pour l’ensemble de la société. Lorsque les responsables d’assassinats échappent aux sanctions, les violences risquent de se reproduire et les atteintes aux droits fondamentaux de rester dissimulées.
L’absence de poursuites peut aussi favoriser la dissimulation d’autres infractions, notamment la corruption et les activités criminelles. En fragilisant la liberté de la presse, cette situation réduit la capacité des médias à jouer leur rôle de contrôle, d’information et de transparence.
Les conflits armés et les drones redéfinissent les menaces
Au-delà de la persistance des assassinats, l’UNESCO relève une transformation des moyens utilisés pour s’en prendre aux journalistes. Les nouvelles technologies et l’évolution de l’armement modifient les conditions d’exercice du métier, particulièrement dans les zones de guerre.
Au cours des années 2024 et 2025, 189 journalistes ont perdu la vie dans des attaques violentes. Parmi eux, 67% ont été tués dans des zones de conflit. Un chiffre qui confirme l’exposition particulièrement élevée des professionnels des médias travaillant au cœur des affrontements armés.
L’un des éléments les plus préoccupants concerne le recours aux véhicules aériens sans pilote, communément appelés drones. Cinquante journalistes ont été tués par ce type d’équipement dans six zones de guerre seulement au cours de cette période. Cette donnée illustre l’apparition de nouvelles formes de danger auxquelles les mécanismes traditionnels de protection ne sont pas toujours adaptés.
La transformation des conflits impose ainsi de repenser les dispositifs destinés à garantir la sécurité des reporters, photographes et correspondants de guerre. Leur exposition aux frappes et aux attaques technologiques vient s’ajouter aux risques déjà connus sur le terrain : enlèvements, détentions arbitraires, menaces physiques et violences ciblées.
Les femmes journalistes sont également confrontées à des risques spécifiques. Aux dangers liés aux conflits et aux violences physiques s’ajoutent les agressions fondées sur le genre, les campagnes de harcèlement en ligne et différentes formes d’intimidation. Ces menaces peuvent entraver leur travail et limiter leur présence dans certains environnements professionnels particulièrement hostiles.
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Des progrès enregistrés hors des zones de conflit
Malgré ce bilan préoccupant, les données de l’UNESCO font apparaître certaines évolutions positives. Dans les pays qui ne connaissent pas de conflit armé, le nombre de journalistes tués est tombé à 62, soit son niveau le plus bas depuis 18 ans.
Les avancées concernent également le traitement judiciaire de ces affaires. Dans ces mêmes pays, le taux d’impunité a reculé de 17 points de pourcentage depuis 2012, pour s’établir à 77%. Cette diminution témoigne des progrès réalisés dans certains systèmes judiciaires, même si la proportion de crimes non résolus demeure particulièrement élevée.
Ces résultats montrent que des améliorations sont possibles lorsque les mécanismes d’enquête et de poursuite sont renforcés. Ils soulignent aussi les disparités entre les contextes nationaux et les difficultés supplémentaires rencontrées dans les territoires marqués par les affrontements armés.
Pour l’UNESCO, ces progrès ne doivent toutefois pas masquer l’ampleur du problème. La baisse des assassinats dans les pays hors conflit ne suffit pas à compenser les violences observées dans les zones de guerre, où les journalistes restent particulièrement vulnérables.
Le 2 novembre, une mobilisation internationale contre l’impunité
La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes trouve son origine dans une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2013. Lors de sa 68e session, l’instance a proclamé le 2 novembre comme journée internationale consacrée à cette problématique, à travers la résolution A/RES/68/163.
Le choix de cette date rend hommage aux deux journalistes français assassinés au Mali le 2 novembre 2013. À travers cette décision, les États membres ont été appelés à adopter des mesures concrètes pour combattre la culture de l’impunité et garantir que les crimes visant les professionnels des médias fassent l’objet d’enquêtes sérieuses.
Pour l’édition 2026, l’UNESCO prévoit une mobilisation mondiale articulée autour de la campagne « Les menaces évoluent. L’impunité persiste ». L’objectif est notamment de sensibiliser les gouvernements, les médias et la société civile à la nécessité d’adapter les dispositifs de prévention et de protection aux nouvelles formes de violence.
Une commémoration internationale est organisée au siège de l’organisation, à Paris. Elle doit notamment accueillir la présentation du rapport 2026 du Directeur général sur la sécurité des journalistes, suivie d’un dialogue politique consacré à cette question.
Des représentants des États membres, des responsables gouvernementaux, des magistrats et des membres des forces de l’ordre sont également appelés à participer aux échanges. Des coalitions formelles et informelles engagées dans la protection des journalistes doivent prendre part aux discussions afin de renforcer la coopération et le suivi du Plan d’action des Nations unies sur la sécurité des journalistes et la question de l’impunité.
En parallèle, l’organisation encourage les acteurs locaux et nationaux à organiser leurs propres initiatives, en présentiel ou en ligne, pour adapter cette mobilisation aux réalités de leurs territoires.
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Faire de la protection des journalistes une responsabilité collective
Au-delà de la commémoration, l’enjeu consiste à transformer les engagements internationaux en mesures concrètes. L’UNESCO appelle les gouvernements, les organisations médiatiques et la société civile à évaluer les avancées réalisées et à renforcer les mécanismes destinés à prévenir les attaques, protéger les journalistes exposés et poursuivre les responsables.
La lutte contre l’impunité suppose notamment des enquêtes indépendantes et efficaces, un meilleur accompagnement des victimes et des dispositifs judiciaires capables de traiter les affaires sans interférence. Elle nécessite également une coopération entre les institutions nationales et les organisations internationales.
Le rapport 2026 doit ainsi servir de référence pour orienter les politiques publiques et renforcer les coalitions déjà mobilisées. Pour l’UNESCO, la sécurité des journalistes ne relève pas uniquement de la protection d’une profession. Elle constitue une condition essentielle au fonctionnement des sociétés démocratiques et à la défense du droit à l’information.
Avec 86% des assassinats toujours sans résolution judiciaire, le message porté par cette journée reste sans équivoque : les moyens de cibler les journalistes évoluent, mais la réponse judiciaire ne progresse pas suffisamment. Tant que les auteurs de ces crimes pourront agir sans craindre d’être poursuivis, la liberté de la presse continuera de subir les conséquences de cette impunité.
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