Dans les états-majors politiques, le réveil est un peu moins rude. Après des semaines de meetings, de déplacements, de poignées de mains et de nuits écourtées, le retour définitif à l’heure légale GMT tombe comme un cadeau. Une heure de sommeil gagnée, dans une campagne qui n’en accordait presque plus. Militants, candidats et chefs de partis sont à bout de souffle.
Mais le calendrier, lui, n’attend personne. Demain à minuit, la campagne sera officiellement terminée. Les candidats devront ranger les banderoles, couper les micros et laisser les électeurs seuls avec leurs bulletins.
Toutefois, une question turlupine les leaders des partis. A une semaine du scrutin, une nouvelle séquence s’est en effet invitée dans cette dernière ligne droite. Et elle n’a rien à voir avec les promesses habituelles de la campagne.
Le relèvement du niveau de représentation diplomatique entre le Maroc et Israël, avec l’ouverture d’ambassades, est venu placer la politique étrangère au milieu d’une campagne qui, jusqu’ici, était surtout dominée par les préoccupations quotidiennes des électeurs. Une décision qui intrigue.
D’autant que le ministère des Affaires étrangères n’a, pour l’heure, livré aucune communication officielle permettant d’éclaircir cette évolution. Sur un dossier aussi sensible, ce silence est inintelligible et laisse forcément une place considérable aux spéculations. Et en période électorale, les silences officiels ont parfois une fâcheuse tendance à être remplis par les réseaux sociaux, les commentaires et les interprétations.
Le sujet est d’autant plus délicat que la normalisation avec Israël demeure fortement contestée dans l’opinion marocaine. Il ne s’agit donc pas d’un simple épisode diplomatique susceptible de passer inaperçu. Les chefs de partis se retrouvent dès lors face à un exercice d’équilibriste : comment commenter une information qui n’a pas encore été officiellement confirmée, tout en sachant qu’elle peut difficilement être ignorée ? Certains ont choisi de ne pas prendre le risque.
Le premier secrétaire de l’USFP a ainsi refusé de se prononcer sur le fond. « Sur les questions souveraines et les grands dossiers nationaux, je ne peux pas me permettre de fonder mon appréciation sur des sources extérieures », a-t-il déclaré. Une position prudente, qui revient à attendre que l’Etat parle avant que les partis ne commentent.
Le PJD, lui, a choisi une autre voie. Le parti a réaffirmé via un communiqué son « rejet constant et ferme » de toutes les formes de normalisation avec Israël. Une position ancienne, répétée au fil des années et inscrite dans son programme électoral. Mais même en prenant position, le parti garde un œil sur l’horloge électorale : il demande à ses militants de ne pas se perdre dans les polémiques qui circulent et de rester concentrés sur « le devoir du moment », à savoir poursuivre la campagne et défendre son programme.
Le communiqué du PSU et la FGD, réunis au sein de l’Alliance de gauche, a lui aussi été sans ambages. Les deux formations politiques ont rejeté le passage à un échange d’ambassadeurs ainsi que toute forme de normalisation avec Israël.
Sur les réseaux sociaux, les appels à la mobilisation circulent déjà parmi ceux qui refusent la normalisation. L’un d’eux appelle notamment à « participer avec force » à l’expression de cette opposition et insiste sur la nécessité de ne pas sous-estimer le poids de la mobilisation numérique : « Que ce soit une campagne coordonnée et continue ».
Voilà donc la campagne électorale rattrapée, dans ses dernières heures, par un sujet qui dépasse largement les frontières de la compétition entre partis. Les électeurs, eux, parleront le 23 septembre. Reste alors une question plus fondamentale : pourquoi voter lorsque l’offre politique ne convainc pas ?
La tentation de rester chez soi est réelle. Aucun candidat n’est parfait, aucun parti ne correspond intégralement aux attentes de chacun et, à force de promesses électorales, l’électeur finit parfois par développer une certaine allergie au discours politique. Mais une élection n’a jamais vraiment été un concours de perfection.
Un philosophe norvégien l’a montré à travers ses réflexions sur le choix électoral : dans certaines situations, voter consiste moins à désigner le meilleur qu’à empêcher qu’un résultat jugé pire ne se produise. C’est moins romantique. Mais c’est peut-être plus proche de la réalité.
Il reste surtout une donnée très concrète, beaucoup moins philosophique : l’argent. Plus la participation est élevée, plus l’achat de voix devient difficile à organiser à grande échelle. Il faut convaincre davantage d’électeurs, mobiliser davantage de moyens et, surtout, dépenser davantage. Or les budgets électoraux ont une limite que le nombre de citoyens, lui, n’a pas.
La participation, elle, ne coûte rien à l’électeur. Et c’est précisément ce qui la rend difficile à contourner. L’abstention peut être une manière de protester. Elle peut aussi être un choix parfaitement assumé. Mais elle produit une conséquence mécanique : ceux qui ne votent pas ne participent pas au rapport de force qui déterminera les résultats. Pendant ce temps, les autres votent.
C’est finalement tout le paradoxe du scrutin du 23 septembre. On peut ne trouver personne à qui confier son enthousiasme. Mais une démocratie ne demande pas nécessairement d’idolâtrer un candidat ou un parti. Elle demande d’abord de choisir ce que l’on accepte — et ce que l’on refuse. Après des semaines de campagne, de promesses et de slogans, il ne restera bientôt plus qu’un bulletin. Et une urne. Le reste appartiendra aux électeurs.
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