Les circonscriptions de la mort ou le grand théâtre de l’égo politique

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Les circonscriptions de la mort ou le grand théâtre de l'égo politiqueLes circonscriptions de la mort s’agitent à quelques jours des législatives 2026 © LeBrief

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Bienvenue dans le grand cirque de la démocratie marocaine. Alors que la date des législatives de 2026 approche à grands pas, une étrange frénésie s’empare de nos élites. Oubliez les débats d’idées ou les disputes par audios interposés, ici on préfère le grand frisson des circonscriptions de la mort. De Rabat-Océan à Fès Sud, en passant par Casablanca-Anfa, les pontes du pouvoir, ministres en exercice, héritiers dorés et revenants politiques se bousculent pour arracher l’un des rares sièges disponibles. Un spectacle tragi-comique hautement médiatisé où l’ego des grands fauves pèse bien plus lourd que le bulletin de vote. Analyse d’une boucherie électorale.

Mais pourquoi diable s’infliger un tel traitement ? A première vue, rien ne différencie ces territoires des autres. Les textes juridiques y sont les mêmes, les règles de candidature identiques, et l’indemnité parlementaire n’est pas doublée pour les vainqueurs. Pourtant, certains cercles électoraux héritent du qualificatif de circonscription de la mort.

La clef du mystère est dans la concentration insolente de champions politiques sur un mouchoir de poche. Depuis l’adoption en 2002 du scrutin de liste à la proportionnelle, qui a remplacé le scrutin uninominal, les partis ne peuvent plus cacher leurs champions dans des fiefs isolés. Ils doivent les jeter dans de grandes arènes collectives.

C’est là que l’arithmétique électorale révèle toute sa cruauté. Dans ces districts qui n’offrent que quatre maigres sièges, la lutte pour le dernier strapontin se transforme en guerre de tranchées où les survivants se comptent sur les doigts d’une main. L’écart entre la gloire parlementaire et le néant politique s’y joue parfois à quelques centaines de voix près, transformant ces campagnes en de véritables abattoirs pour réputations bien installées. Pour les états-majors, c’est quitte ou double parce qu’y envoyer un poids lourd, c’est mettre en jeu l’image de marque de tout le parti. Une défaite sous les projecteurs, et c’est toute la crédibilité de la formation qui s’effondre comme un soufflé mal cuit.

Circonscription Rabat-Océan : le cimetière des éléphants et le bal des prétendants

S’il est un temple de cette boucherie démocratique, c’est la circonscription de Rabat-Océan. Un fief historique d’abord dominé par le PJD puis par le RNI, où les carrières les plus prestigieuses viennent régulièrement s’échouer. Rappelons pour le plaisir des yeux le fiasco mémorable de 2021 avec Saâdeddine El Othmani, alors chef du gouvernement et patron du PJD, qui s’y était présenté la fleur au fusil pour finir piteusement cinquième avec 4.028 voix.

Le même jour, Nabil Benabdallah, patron du PPS, y mordait la poussière à la huitième place avec 2.210 suffrages. Même Isaac Charia, secrétaire général du Parti marocain libéral, y a sombré à la douzième place avec 477 voix. Quant au vainqueur de cette année-là, Abderrahim Ouaslam du RNI (15.888 voix), il n’a pas profité longtemps de son triomphe, déchu peu après pour une affaire de chèques sans provision. C’est la malédiction de l’Océan, réparée temporairement en 2024 par une élection partielle où Saâd Benmbarek (RNI) a repris le siège.

Pour 2026, la brochette est tout aussi savoureuse. Au centre, Mehdi Bensaïd (PAM), ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, joue sa tête. Plus jeune chef de parti du pays et membre de la direction collégiale du PAM, Bensaïd est pressé. Il faut dire qu’il est député depuis ses 27 ans, il est aussi entrepreneur, cofondateur de Neo Motors, et préside l’Union sportive de Yacoub El Mansour. Il dispose d’un solide réseau associatif, mais l’Océan n’a aucun respect pour les CV.

Face à lui, le PJD tente le tout pour le tout en envoyant Mustapha El Khalfi, ancien ministre de la Communication. Ayant reçu le feu vert de Abdelilah Benkirane (qui a sagement décliné de se présenter), cet ancien journaliste d’Attajdid connaît bien le quartier.

Pour compléter le tableau, l’USFP ressuscite Abdelkrim Benatiq. Ancien ministre sous El Youssoufi et El Othmani, Benatiq est un spécialiste des pirouettes, ayant quitté l’USFP en 2005 pour fonder le Parti travailliste avant de revenir en 2013.

Le RNI, lui, mise sur Taha Joumani, à peine 23 ans. Ne cherchez pas de rupture idéologique, le jeune homme, diplômé de la Sorbonne et d’une école de commerce française, est le fils de Sidi Ghaiti Al Joumani et le petit-fils du célèbre Haj Khatri Saïd Ould Joumani, cofondateur historique du parti. Il revendique fièrement une appartenance depuis sa naissance. Une belle histoire de méritocratie dynastique.

Face à cette jeunesse dorée, nous retrouverons le notaire Abdelmajid Bargach (UC), qui espère se frayer un chemin par sa neutralité civile, l’Istiqlalien Abdelilah Bouzidi, député sortant et président de la Fédération de kickboxing, et Rachid Sassi (PPS), un transfuge du RNI qui a claqué la porte après un désaccord avec Aziz Akhannouch.

Circonscription Casablanca-Anfa : les costards-cravates sortent les griffes

Si Rabat est le théâtre des éléphants, Casablanca-Anfa est celui des requins de la finance et des patrons en quête de prestige. Quatre sièges y sont à pourvoir, et la foire d’empoigne s’y annonce d’une rare violence. C’est une arène historique où se règlent les comptes entre la haute bourgeoisie casablancaise et les partis traditionnels.

Les archives d’Anfa regorgent de duels d’anthologie. En 2007, Yasmina Baddou, figure incontournable de l’Istiqlal, y affrontait le patron des patrons de l’époque, Abderrahim Lahjouji. En 2011, la même Baddou devait croiser le fer contre le défunt prêcheur Abdelbari Zamzmi. En 2016, elle remettait le couvert face à Kamal Dissaoui (USFP) et Mohamed Chebak (RNI). Pour la cuvée 2026, au moins six figures de la scène nationale se bousculent déjà au portillon. Les costards-cravates d’Anfa s’apprêtent à sortir les griffes, car dans ce temple du capitalisme, perdre une élection est un affront que les affaires ne pardonnent pas.

Circonscription Fès Sud : le grand écart entre les salons et les douars

Enfin, pour comprendre que la politique marocaine est un art de la voltige, il faut se rendre dans la circonscription Fès Sud. Cette circonscription possède la savoureuse particularité d’être hybride. D’un côté, la masse urbaine densément peuplée des arrondissements d’Agdal, Saïss et Jnane El Ward. De l’autre, les bases paysannes des douars d’Oulad Tayeb, Sidi Harazem et Aïn Beïda. Deux mondes que tout sépare, réunis sous le même couperet de quatre sièges.

La circonscription de Fès Sud compte officiellement 231.569 électeurs inscrits. Mais ne vous y trompez pas, au Maroc, on aime la politique, mais on boude les urnes. Avec une participation estimée au mieux à 25%, la masse réelle s’effondre à environ 58.000 votants effectifs. C’est sur ce maigre gâteau que se disputent plus d’une dizaine de listes.

Lors du scrutin de 2021, le quatrième siège s’est joué dans un souffle : l’USFP l’avait emporté avec 5.699 voix, laissant le PJD sur le carreau à la cinquième place avec 5.332 voix. Un écart de 367 voix qui hante encore les nuits des cadres pjdistes. Pour 2026, la tension est d’autant plus vive que les législatives ne seront pas couplées aux régionales, privant les candidats de la précieuse machine de mobilisation locale.

Pour maximiser ses chances, l’USFP a même opéré un mercato de dernière minute, retirant l’investiture de sa députée sortante Khadouj Salassi pour la remplacer par Rachid Belboukh, un expert-comptable. Entre Lebbar, Amraoui, Khayi ou Chahim, la foire d’empoigne de Fès Sud promet d’être totale. Le moindre faux pas peut transformer un destin national en anecdote de café.

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