MRE : qui ne veut pas votre représentation ?
Retour en 2011, au lendemain de la nouvelle Constitution, cinq millions de Marocains résidant à l’étranger (MRE) pensaient mettre fin à la citoyenneté de seconde zone et entrer de plain-pied dans la vie politique du pays. Mais, quinze ans plus tard, le soufflé est retombé avec la découverte de l’article 17. Pour l’expert Abdelkrim Belguendouz, c’est là que tout se joue.
L’arnaque de la « pleine citoyenneté »
Le premier alinéa de l’article 17 affirme noir sur blanc que les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris celui d’être électeurs et éligibles. Le texte va même plus loin en précisant que la loi détermine les modalités de l’exercice effectif de ce droit de vote et de candidature « à partir des pays de résidence ». À vos applaudissements… non, pas vraiment, car parallèlement les modalités d’éligibilité renvoient uniquement aux listes et circonscriptions situées à l’intérieur du Maroc (locales, régionales ou nationales).
En gros, on dit au MRE : « Tu es citoyen à part entière, tu peux te présenter, mais seulement si tu viens te faire élire sur une liste à Casablanca ou Oujda ». C’est contradictoire, c’est comme si on vous donnait le droit de conduire, mais on vous interdisait d’avoir une voiture ailleurs que dans votre garage. C’est ce que Belguendouz appelle une « contradiction juridique flagrante ».
En laissant le texte dans cet entre-deux, on a créé un espace où le gouvernement peut multiplier les effets d’annonce sans jamais rien concrétiser. Il peut ainsi parler de « démarche graduelle », de « progrès progressif », mais c’est un langage codé pour dire « statu quo ». Le flou juridique est devenu l’alibi parfait pour masquer la peur des résultats imprévisibles des urnes consulaires.
Pourquoi la loi ne suffit plus ?
Certains optimistes pensent qu’une simple loi organique pourrait régler l’affaire. « On n’a qu’à créer des circonscriptions à l’étranger par décret et le tour est joué ! ». Eh bien non, justement. À cause de cette fameuse contradiction dans l’article 17, toute loi organique qui créerait aujourd’hui des circonscriptions électorales à l’étranger risquerait d’être censurée par la Cour constitutionnelle. Parce que le texte actuel, dans son interprétation la plus étroite, verrouille l’élection sur les listes de l’intérieur. On se retrouve donc dans une impasse totale puisque le gouvernement se retranche derrière la Constitution pour ne pas légiférer, et les juges constitutionnels pourraient invalider toute tentative de changement au nom du respect strict d’un texte.
On est donc parti d’un droit de vote à une fiction démocratique via la procuration, un système que personne n’utilise vraiment mais qui permet de dire que le MRE participe. On a aussi inventé des « carottes financières » pour les partis politiques, leur donnant des bonus s’ils font élire un MRE sur une liste locale. C’est, selon Belguendouz, un véritable « dévoiement démocratique ».
Alors, on fait quoi ? Pour l’expert, il faut arrêter de tourner autour du pot avec des mesures techniques ou des digitalisations de façade. La seule issue juridique viable, c’est une révision ciblée de la Constitution. Il faut inscrire explicitement, noir sur blanc, l’existence de circonscriptions électorales législatives à l’étranger pour l’élection directe de députés MRE.
C’est un acte politique fort qui demande de sortir des petits calculs partisans. Puisque toutes les voies institutionnelles classiques (gouvernement, parlement, CCME) ont échoué ou ont contribué à l’immobilisme depuis vingt ans, Belguendouz préconise un arbitrage royal.
Argumentaire technique et mythe philosophique
Après avoir disséqué le verrou juridique de l’article 17, il est temps de s’attaquer au second rideau de fumée, à savoir l’argumentaire technique. C’est la botte secrète préférée de nos responsables, le fameux « C’est trop compliqué », « On n’a pas la logistique », « Comment voter sans bureaux de vote partout ? »… Et on en passe. Pour l’expert, on nous vend une panne de moteur alors que le conducteur refuse simplement de tourner la clé de contact. Ce n’est pas un problème de câblage, c’est un problème de courage politique.
Regardons un peu autour de nous. Si l’on écoute le discours officiel, organiser des élections à l’étranger serait un défi digne de la conquête spatiale. Pourtant, de nombreux pays africains, avec des moyens parfois bien plus modestes que ceux du Royaume, le font déjà depuis des années.
Prenez le Sénégal, la Tunisie, l’Algérie, le Mali, ou encore la Mauritanie, le Niger, la Guinée Bissau, le Mozambique, le Cap-Vert… Tous ces pays ont déjà sauté le pas. Ils disposent de circonscriptions électorales législatives à l’étranger pour leurs ressortissants émigrés. Ils ont prouvé qu’avec de la volonté, les consulats peuvent se transformer en bureaux de vote le temps d’un scrutin, et que la distance n’efface pas le droit civique.
Alors, pourquoi le Maroc, qui se veut un leader continental et une locomotive de la modernité, reste-t-il sur le banc de touche ? L’argument de la complexité logistique tombe à l’eau quand on voit que nos voisins réussissent là où nous prétendons échouer. Est-il crédible de dire que le Maroc, champion de la digitalisation et de l’ingénierie diplomatique, ne pourrait pas faire au moins aussi bien, sinon mieux, que ces exemples ? Poser la question, c’est déjà y répondre !
Le plus ironique dans cette histoire, c’est que le Maroc possède une expertise électorale reconnue mondialement. Le ministère de l’Intérieur dispose des compétences nécessaires, d’une ingénierie électorale de pointe et de techniciens capables de monter des scrutins complexes en un temps record.
On nous parle de difficultés techniques, mais on oublie de mentionner que :
- Le réseau des consulats marocains est l’un des plus denses et des plus performants au monde, et il continue de s’étendre.
- La digitalisation des services administratifs (passeports, CNIE, actes de naissance) progresse à pas de géant.
- On a déjà su mettre en place la numérisation de l’inscription sur les listes électorales de l’intérieur pour les MRE.
Si l’on peut numériser les procurations et les inscriptions, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le ministère de l’Intérieur a tout ce qu’il faut en magasin pour gérer des urnes consulaires. Si le processus s’arrête à la porte du bureau de vote, ce n’est pas parce que l’imprimante est en panne, c’est parce que l’ordre de lancer l’impression n’a jamais été donné.
La peur des urnes
Alors, si ce n’est pas technique, c’est quoi ? Appelons un chat un chat, c’est la peur des résultats. Pour l’administration et les partis politiques, le vote MRE est perçu comme un saut dans l’inconnu. Contrairement aux circonscriptions de l’intérieur, où les partis ont leurs réseaux, leurs habitudes et leurs équilibres bien huilés, l’électorat de la diaspora est imprévisible.
C’est ce que Belguendouz appelle une approche « frileuse et bureaucratique ». Il existe une crainte réelle que les voix des cinq millions de Marocains du monde ne viennent bousculer les équilibres politiques, institutionnels et parlementaires actuels. On redoute que ce nouveau corps électoral, plus indépendant et exposé à d’autres cultures politiques, ne joue les trouble-fêtes dans le paysage partisan marocain.
Cette peur des urnes consulaires pousse les décideurs à préférer la « citoyenneté économique » à la citoyenneté politique. On veut bien du MRE comme investisseur, comme « guichet d’investissement » ou comme soutien financier pour les projets de 2030, mais on est beaucoup plus réticent à le voir comme un électeur capable d’influencer la couleur du Parlement.
Enfin, pour justifier l’immobilisme, certains ressortent de temps en temps l’échec de l’expérience de députation des MRE entre 1984 et 1992. On nous explique que c’était le chaos, que les élus ne servaient à rien et que c’était ingérable. Mais comme le souligne l’expert, on ne supprime pas une institution parce que les résultats d’une équipe passée ont été décevants. Est-ce qu’on supprime le gouvernement quand une politique échoue ? Non, on change de ministres. Se servir d’une expérience vieille de quarante ans pour bloquer l’avenir de la jeunesse MRE de 2026 est une pirouette intellectuelle qui ne trompe plus personne. Le fantôme de 1984
Le bilan d’une léthargie institutionnelle (2005-2025)
Au cœur de cette enquête, une institution cristallise les critiques de l’expert, à savoir le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME). Créé fin 2007 comme une instance transitoire de quatre ans, il est toujours là, dix-huit ans plus tard, dans la même configuration provisoire. L’expert nous rapporte que zéro avis consultatif formel a été produit en dix-sept ans et zéro rapport stratégique a été publié.
Pourtant, le secrétaire général du Conseil, Abdellah Boussouf, tente de défendre son institution en invoquant le caractère transitoire pour justifier ces lacunes. Un argument que Belguendouz balaie d’un revers de main, car selon les textes, même en période de transition, le Conseil a des obligations de résultats claires.
Le fonctionnement interne est tout aussi pointé du doigt puisqu’aucune assemblée plénière annuelle n’a eu lieu depuis dix-huit ans, en dehors de celle du lancement en 2008. Les groupes de travail, censés être le moteur de la réflexion, seraient en état de « mort clinique ». Cette opacité empêche tout contrôle, alors que l’institution consomme un budget annuel substantiel de 49 millions de dirhams.
La léthargie institutionnelle n’est donc pas une fatalité technique, mais un choix politique délibéré. En ignorant les décisions royales de 2005 et les aspirations de la diaspora, les institutions ont créé une « blessure démocratique profonde ». Pour Belguendouz, il est temps de rompre avec cette « méthode progressive » qui ne progresse plus et d’engager enfin une réforme qui ne se contente pas de digitaliser des procédures inutilisées, mais qui redonne aux MRE leur pleine et entière citoyenneté.
Une rupture culturelle
On arrive au bout du tunnel, mais la sortie est encore verrouillée par une porte blindée. Jusqu’ici, on a vu comment l’Article 17 de la Constitution a été transformé en labyrinthe juridique et pourquoi les excuses techniques sur l’impossibilité de voter à l’étranger ne tiennent pas debout face à l’exemple de nos voisins africains. Maintenant, il faut se poser d’autres questions pour s’en sortir. Pour l’expert Abdelkrim Belguendouz, il est temps de siffler la fin de la récréation. Et pour cela, il serait aussi temps de couper court aux stéréotypes.
Il faut arrêter de voir les MRE uniquement comme une « ressource financière d’optimisation » pour les partis ou comme un simple « guichet d’investissement » ou de fonds. On ne peut pas, d’un côté, organiser des forums flamboyants à Tanger pour capter leurs 122 milliards de dirhams de transferts annuels et, de l’autre, leur refuser un bulletin de vote direct.
C’est une vision à courte vue qui traite nos compatriotes comme des partenaires d’affaires plutôt que comme des citoyens souverains. Si on veut que le projet « Maroc 2030 » soit autre chose qu’un slogan, il faut passer à une nouvelle forme de lien, qui n’est pas seulement productif ou financier, mais profondément démocratique.
Et puis, il y a les footballeurs de la diaspora. On célèbre leur talent, leur patriotisme et leur ferveur sous le maillot national, mais là aussi, il y a un piège. Pour Belguendouz, il ne faut pas qu’ils soient cantonnés à une simple « citoyenneté sportive ». Ces joueurs sont, avant tout, des citoyens MRE au niveau complet.
Il est facile de les acclamer dans les stades de la Coupe du monde, mais il est beaucoup plus courageux de leur donner, à eux et à leurs familles, une place au Parlement. Le succès de l’équipe nationale devrait être le moteur d’une intégration politique totale, et non une excuse pour oublier que les droits civiques ne s’exercent pas seulement sur un terrain de foot.
Une fois le verrou constitutionnel sauté, il ne faudra pas retomber dans les travers de la « démarche graduelle » qui ne fait rien progresser. Belguendouz propose un calendrier précis pour passer de la parole aux actes. L’idée est d’élaborer et d’adopter une nouvelle loi organique créant ces circonscriptions de l’étranger avant la fin de l’année 2027.
Pourquoi 2027 ? Parce qu’il faut anticiper. Il faut laisser le temps aux partis politiques de s’organiser, à l’administration de préparer la logistique consulaire et, surtout, aux citoyens MRE de s’approprier ce nouveau droit, pour une mise en application concrète lors du scrutin législatif général de 2031.
Responsables du CCME, quel est votre bilan ? Réponse à Abdellah Boussouf, SG du Conseil