Arnaud Blasquez Publié le 10/06/26 à 11:17
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Mondial (U)S.A.

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Ce jeudi soir débute la Coupe du monde de football 2026. Une édition historique à bien des égards. Pour la première fois, 48 équipes participeront à la compétition, contre 32 jusqu’ici. 104 matchs seront disputés à travers les États-Unis (78), le Canada (13) et le Mexique (13). Plus de 6,5 millions de billets ont été mis en vente et près de 5 millions de visiteurs sont attendus. La FIFA espère en tirer plus de 11 milliards de dollars de recettes.

Officiellement, cette extension vise à rendre le football plus inclusif, officieusement, chaque équipe supplémentaire apporte son lot de diffuseurs, de sponsors, de marchés et de revenus. La plus grande fête populaire de la planète commence donc sous le signe de l’universalité, mais aussi sous celui du business.

Un environnement géopolitique extrême

Toutefois, la fête a un drôle de décor. Le tournoi s’ouvre en pleine négociation de paix entre Washington et Téhéran, après des semaines de bombardements. Israël continue de frapper Gaza, et le Liban, dans une impunité que plus personne ne commente. La guerre russo-ukrainienne s’enlise, une épidémie d’Ebola repart en Afrique faute de financements sanitaires, le Sahel brûle, la RDC saigne. Difficile de s’enthousiasmer pour un ballon quand le monde se fissure de partout, et le pays hôte n’est pas le dernier à jeter de l’huile sur le feu. La Coupe du monde, qui a toujours prétendu suspendre le temps et abolir les barrières, semble cette fois refléter les fractures de son époque.

Celles du pays organisateur principal apparaissent d’ailleurs dès les premiers jours. Plusieurs journalistes africains et iraniens dénoncent des refus ou des retards de visas. Un arbitre somalien sélectionné pour la compétition s’est vu interdire l’entrée sur le territoire américain. Les joueurs sénégalais ont été contrôlés sur le tarmac dès leur arrivée. Mais le cas de l’Iran dépasse tous les autres. Faute d’obtenir des visas de longue durée, la sélection a installé son camp de base à Tijuana, au Mexique, et devra entrer puis quitter les États-Unis au gré de ses matchs, le jour même. Plusieurs dirigeants de la fédération n’ont pas été autorisés à voyager. Le fair-play, lui, restera sur le banc.

La dérive business et politique

Les supporters, eux aussi, découvrent les nouvelles règles du jeu. La finale atteint près de 11.000 dollars pour certaines catégories de billets, contre environ 1.600 dollars lors du Mondial qatari. Les prix des hôtels ont explosé. Ceux des transports intérieurs aussi. La FIFA applique désormais une tarification dynamique qui ajuste les prix en fonction de la demande, à la manière des compagnies aériennes ou des plateformes de réservation. Le supporter n’est pas au cœur de l’événement, c’est un client.

Cette dérive porte deux noms. D’abord, celui de Sepp Blatter. Sous son règne, la FIFA s’est progressivement transformée en machine politico-financière, jusqu’à l’attribution controversée du Mondial 2022 au Qatar, préférée à la candidature américaine. Un émirat sans véritable tradition footballistique, des stades climatisés surgis du désert, des milliers d’ouvriers migrants morts sur les chantiers et, en toile de fond, des soupçons de corruption qui alimenteront le scandale du QatarGate puis l’immense enquête du FifaGate. Une séquence qui finira par emporter l’ancien maître du football mondial.

Gianni Infantino ensuite, qui s’empare de la présidence en 2015 à la faveur du scandale écartant simultanément Blatter et son propre mentor Michel Platini. Réélu pour un troisième mandat, Infantino est aujourd’hui visé par une nouvelle plainte de Platini, déposée le 8 juin, pour trafic d’influence et dénonciation calomnieuse.

Une fois le trône libéré, Gianni Infantino a déroulé sa vision du football mondial : une Coupe du monde portée à 48 équipes, dont l’édition 2026 est attribuée au trio États-Unis–Mexique–Canada au détriment du Maroc, dans un climat qui laissera lui aussi planer des soupçons de favoritisme ; une Coupe du monde des clubs élargie ; des compétitions toujours plus nombreuses ; et une inflation continue des droits commerciaux. Le football est devenu une industrie globale, une puissance financière dont les recettes rivalisent avec celles de nombreuses organisations internationales.

Le symbole le plus révélateur est peut-être survenu lors du tirage au sort organisé à Washington le 5 décembre dernier. Gianni Infantino y a remis à « son meilleur ami » Donald Trump le premier, et certainement dernier, « Prix de la Paix FIFA » de l’histoire, saluant son rôle supposé dans plusieurs processus de paix internationaux. Une distinction inventée sans consulter ni le Conseil ni les 211 fédérations membres, dans le sillage du Nobel que Trump n’a jamais obtenu. Pour une organisation qui tient le devoir de neutralité dans ses statuts, la scène a suscité l’indignation d’une grande partie de la planète, à l’exception notable des soutiens du mouvement MAGA. Cela démontre que le football est surtout devenu un instrument d’influence, de pouvoir et de relations publiques.

Confiscation culturelle

Au fond, la FIFA ne fait que suivre une tendance plus large. Les Jeux olympiques (à partir de Los Angeles 1984), la boxe (Mobutu finançant le combat Ali-Foreman pour 10 millions de dollars), les festivals de musique (de Woodstock à Coachella) ou même le tourisme ont connu la même trajectoire. Tout ce qui rassemble les foules finit par attirer le capital. Tout ce qui génère de l’attention devient un actif à rentabiliser.

Pierre Bourdieu l’avait théorisé dès 1979 dans « La Distinction » : les pratiques culturelles finissent souvent par devenir des marqueurs sociaux, et un loisir qui monte en gamme repousse son public d’origine. Le football semblait pourtant échapper à cette règle. Des favelas de Rio aux terrains vagues du Maroc, il appartenait à tout le monde. La Coupe du monde 2026 semble prendre un autre chemin. Sous couvert d’universalité, elle transforme progressivement une passion populaire en Société Anonyme.

Le football avait perdu son innocence sous Blatter. Sous Infantino, il perd son âme. Trump, lui, a tout résumé d’une phrase quand on l’a interrogé sur des billets devenus inaccessibles : « That’s the way it goes ». Ainsi va le monde. Le ballon roule toujours, mais désormais pour la finance.

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Un commentaire

  1. Très bonne analyse de l’historique de la coupe du monde du football, devenu une entreprise liée à la finance dont on peut douter sur sa partialité vis a vis de toutes les équipes participantes. Un vrai business dans cette période de conflits mondiaux …Blasquez

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