Israël face à sa plus grande défaite stratégique : la guerre de l’information

Israël n’a peut-être pas perdu militairement face au Hamas. Mais sur un autre front, plus diffus, plus décisif à long terme, la défaite est actée : celle de l’image, de la narration, et de la légitimité. Le conflit actuel a basculé bien au-delà du champ de bataille : il se joue désormais sur les écrans, dans les universités, et finit par altérer durablement les consciences, tous âges confondus. Et dans cette guerre-là, celle de l’information, Israël, jadis champion toutes catégories du récit depuis près d’un siècle, est en train de perdre pied.

A A A A A

Tribune

Abdellah Ghali

Spécialiste en géopolitique et en questions internationales

Temps de lecture : Publié le 08/08/2025 à 11:39
favoris

Le paradoxe est cruel. L’État hébreu a longtemps capitalisé sur une réalité historique : la Shoah, le massacre de la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972, et le récit national du « seul contre tous« , de David contre Goliath. Cette posture victimaire, d’abord instrument de survie, est devenue un levier d’influence régionale. Mais ce levier s’essoufflait déjà, lentement, mais sûrement, à mesure que les nouvelles générations occidentales, déconnectées du récit fondateur du conflit israélo-arabe, n’en retenaient que les résumés poussiéreux de leurs manuels scolaires. Dans ce contexte, le 7 octobre 2023 aurait pu offrir à Israël une opportunité rare : celle de réinitialiser sa position morale et de réinscrire son narratif dans l’imaginaire collectif des moins de 25 ans. L’attaque sanglante du Hamas, sa brutalité, les images d’otages et de familles massacrées : tout concourait à produire un électrochoc comparable au 11 septembre américain. Comme les États-Unis en 2001, Israël bénéficia soudain d’une forme de virginité narrative, d’un crédit de sympathie absolu et d’une suspension provisoire du jugement. Le monde regardait à nouveau Tel Aviv avec empathie et solidarité. Le drame pouvait ouvrir un nouveau consensus : celui d’un Israël agressé, vulnérable, profondément humain. Une parenthèse qui aurait pu, peut-être, reléguer la cause palestinienne dans les marges de l’histoire contemporaine.

Mais cette fenêtre s’est refermée avec fracas. En quelques jours, le gouvernement Netanyahou a opté pour une stratégie de répression massive, brutale, dictée par l’égo et la démonstration de force. Les bombardements sur Gaza, les coupures d’eau et d’électricité, la destruction d’infrastructures civiles, les bilans de morts toujours plus lourds et surtout les images d’enfants faméliques ont fini par retourner l’opinion mondiale : tout cela a renversé le regard mondial. Le choc est devenu indignation, l’émotion s’est muée en malaise, la compassion a viré à la colère. Le récit israélien s’est effondré aussi vite qu’il avait ressurgi. Là où l’histoire pouvait encore être celle d’un peuple qui se défend, elle est devenue celle d’un État qui écrase.

Le poids des récits concurrents et la mutation générationnelle

Cette défaite n’est pas seulement médiatique. Elle est stratégique. En s’enfermant dans une logique du tout-sécuritaire, Israël a oublié que la guerre contemporaine se joue aussi sur TikTok, sur Instagram, dans les tribunes universitaires, et jusque dans la mémoire collective mondiale. Les Palestiniens, de leur côté, ont compris la puissance des récits incarnés : un médecin en larmes, une mère fouillant les décombres, un enfant filmant une nuit d’enfer. Ces images brutes, immédiates, émotionnelles, touchent plus sûrement les opinions que n’importe quel porte-parole de Tsahal, dont les interventions, souvent désinvoltes ou arrogantes, desservent plus qu’elles ne servent.

Ce basculement est d’autant plus violent qu’il révèle une vérité plus profonde : Israël n’est plus perçu comme une exception morale. La mémoire de la Shoah, longtemps utilisée comme rempart contre toute critique, ne suffit plus à justifier une politique d’occupation, de colonisation, d’humiliation quotidienne. L’Holocauste, tragédie fondatrice, n’efface pas les checkpoints, les colonies illégales, les deux poids deux mesures. Et surtout, il ne parle plus aux jeunes générations occidentales, qui lisent désormais le monde à travers les prismes de l’antiracisme, du post colonialisme et des droits humains.

Dans ce nouvel ordre symbolique, Israël n’est plus David. Il est Goliath. Et ce changement d’échelle cognitive semble irréversible.

L’isolement d’un État qui n’écoute plus personne

Même chez ses alliés historiques, le soutien se fissure. Jeffrey Sachs dénonce un « militarisme incontrôlé« . Ben Rhodes, ex-conseiller de Barack Obama, parle d’un suicide stratégique. Peter Beinart, juif américain, journaliste politique très virulent à l’encontre de la stratégie de riposte israélienne va plus loin : selon lui, l’État israélien agit comme si sa légitimité allait de soi. Or, elle ne va plus de soi. Elle est à reconquérir, jour après jour, par la mesure, la justice, l’exemplarité. Pas par la force brute. Face à ce constat, les hommes de Netanyahu s’en moquent. Pour la frange ultra-nationaliste, Israël est non seulement dans son droit, celui de se défendre, mais surtout dans une fenêtre temporelle historique pour tenter de neutraliser, une bonne fois pour toutes, l’ensemble des menaces existentielles : Hamas, Hezbollah, Houthis, Iran. Et tant qu’à faire, si quelques hectares peuvent être arrachés ici ou là pour « sécuriser » les frontières à travers des zones tampons provisoires, mais « pérennes« , pourquoi s’en priver ? Après tout, le Golan reste une zone « provisoire » depuis 1967, et le Sinaï l’a été pendant plus d’une décennie.

Mais si une idée devait être retenue, c’est bien celle-ci : ce qui se joue ici dépasse largement Gaza. Il s’agit du statut international d’Israël à l’ère multipolaire. Un État isolé moralement devient vite un État isolé diplomatiquement. Il devient un embarras pour ses alliés et une cible pour ses adversaires. Il perd la main, non seulement sur les territoires, mais sur le récit lui-même. Et dans un monde saturé d’images et d’indignation, perdre le récit, c’est s’exposer à un lent effacement.

Israël reste une puissance. Mais il n’est plus une cause. Et peut-être est-ce là, dans le fond, sa plus grande défaite depuis sa création.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié aujourd'hui à 15:03Volkswagen sous pavillon asiatique ?

Pendant des décennies, le constructeur a incarné la puissance manufacturière allemande, la capacité d’innovation de son industrie et la solidité d’un système économique fondé sur l’exportation. Toutefois, les transformations rapides de l’économie mondiale imposent désormais une remise en question profonde de certains acquis. La révision des flux d’exportation et de production locale impose une transformation d’envergure, plaçant le pays face à un défi de modernisation crucial. Cette évolution ne concerne pas uniquement une entreprise emblématique, mais reflète également les interrogations…

Par Pr. Mourad Alami, Professeur des Universités Allemagne, Maroc, Chine Ancien Membre du Conseil d’Administration de la Chambre arabo-allemande de Commerce et d’Industrie (Ghorfa), Berlin
Publié le 30/06Le coût invisible de la performance

La journée avance à grande vitesse, et pourtant une impression étrange persiste. Nous n’avons jamais été aussi occupés. Nous ne sommes pas certains d’avoir jamais été aussi concentrés. Depuis plusieurs années, les organisations cherchent à gagner en efficacité. Automatisation, digitalisation, intelligence artificielle, travail collaboratif, pilotage par les données. Chaque innovation promet de raccourcir les délais, fluidifier les processus et accélérer la prise de décision. La promesse est largement tenue. Les entreprises produisent davantage. Les échanges sont instantanés. L’information circule à…

Par Dr Ihsane El Fakid, Professeure-chercheuse en sciences de gestion à HEC Rabat
Publié le 29/06La souveraineté marocaine à l’épreuve du cyberspace

Cette évolution traduit l’émergence d’un nouvel espace stratégique dans lequel les rapports de force ne se limitent plus aux dimensions terrestres, maritimes, aériennes ou spatiales. Le cyberspace constitue aujourd’hui un théâtre d’affrontement à part entière, où s’exercent des formes inédites de compétition économique, d’influence politique, d’espionnage stratégique et de confrontation géopolitique. Selon les projections de Cybersecurity Ventures, le coût mondial de la cybercriminalité pourrait atteindre 10.500 milliards de dollars annuels, un montant qui illustre l’ampleur économique et stratégique des menaces…

Par Ouissale El Gharbaoui, Enseignante chercheuse à HEC Rabat Business School
Publié le 29/06Vers une réforme courageuse, pérenne et équitable des retraites au Maroc

Mais le plus dangereux dans cette démarche est que ce gouvernement n’a pas le courage de dire la vérité aux Marocains, une vérité qui donne froid dans le dos; le gouvernement a renoncé à la réforme, car les caisses, dans l’état actuel du système, sont irréformables. Le problème n’est pas que le gouvernement ne veut pas; il ne sait pas et, surtout, ne peut pas. En effet, notre système de retraite est fondé sur la répartition intergénérationnelle (chaque génération paie…

Par Mohamed Ouzzine, Secrétaire général du parti Mouvement populaire
Publié le 24/06FinTech au Maroc : l’impératif de l’audace face au piège de la prudence

Le paradoxe du terrain : la connectivité face au Cash Le premier contraste est sociologique. Le Maroc affiche l’un des taux de pénétration mobile les plus élevés de la région, mais la culture de l’argent liquide continue de dicter le quotidien des échanges. Certes, les portefeuilles électroniques progressent et les banques nationales modernisent à marche forcée leurs interfaces. Cependant, le véritable basculement ne se mesurera pas au succès des applications mobiles. La transition digitale ne sera réussie que lorsqu’elle aura…

Par Dr Jihane Tayazime, professeure chercheure à HEC Rabat
Publié le 23/06The Throwback Business, le charme rentable du déjà-vu

La nostalgie est devenue un véritable actif émotionnel. Elle permet aux marques de transformer un souvenir personnel ou collectif en valeur perçue. Autrement dit, elles ne vendent plus seulement un produit, elles activent une mémoire. Une couleur, une typographie, une texture, une odeur ou un goût peuvent fonctionner comme des memory cues, ces signaux capables de réveiller instantanément une expérience passée. Le consommateur ne se retrouve plus uniquement face à une offre commerciale. Il se retrouve face à un fragment…

Par Rais Fatimazahra, Maître de conférences en Marketing FPN-Nador, Université Mohammed Premier
Publié le 19/06ARTICLE 42 ET CITOYENS MRE : plaidoyer pour l’aboutissement de la « démarche progressive »

La première consiste à faire représenter de manière « appropriée, réaliste et rationnelle » la communauté à la Chambre des Représentants. La seconde prévoyait le moyen ou la méthode pour parvenir à cette représentation. Il s’agit de la création à l’horizon du scrutin législatif de 2007, de circonscriptions électorales législatives de l’étranger, permettant aux citoyens MRE d’exercer leur droit de vote et d’éligibilité parlementaire à partir des pays d’accueil. La troisième décision était relative à l’établissement de procédures souples permettant…

Par ,
Publié le 16/06La réforme de L’École marocaine : entre acquis réels et défis persistants

Le Maroc, engagé résolument dans une dynamique de modernisation, n’est pas resté en marge de cette exigence. À travers les grands chantiers entrepris ces dernières années dans des secteurs aussi divers que les infrastructures, l’économie, la protection sociale ou encore la gouvernance territoriale, le Royaume a également placé la réforme de l’école au cœur de ses priorités nationales. Depuis plus de deux décennies, plusieurs initiatives et réformes se sont succédé avec l’ambition de redresser un système éducatif souvent critiqué pour…

Par Mohamed Ali Elhairech, Professeur de français et chercheur en littérature maghrébine
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub