Portail marin : lorsque les deux bleus se rencontrent aux seuils de l’avenir

Un nouveau rapport régional révèle des avancées majeures en matière de durabilité marine et une baisse sans précédent de la surpêche.

A A A A A

Tribune

Mohammed Tafraouti

Activiste environnemental, spécialiste des questions oasiennes et du développement durable

Temps de lecture : Publié le 01/12/2025 à 15:26
favoris

Le long des côtes qui relient la mer Méditerranée à la mer Noire, où l’azur des eaux se mêle à la lumière de l’histoire et où les ports conservent l’odeur du sel et le murmure des navires de retour, se dessine aujourd’hui un nouveau récit pour ces mers qui ont nourri les peuples, soutenu les économies et inspiré les civilisations. C’est un récit où les inquiétudes persistantes concernant la durabilité des pêches cohabitent avec des signes clairs d’une profonde transformation qui commence à redéfinir les contours du paysage marin régional.

Le déclin de la surpêche : une accalmie après une décennie d’inquiétude

Le rapport « État des pêches en Méditerranée et en mer Noire 2025 », publié par la Commission générale des pêches pour la Méditerranée de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, offre un tableau nuancé mêlant prudence et optimisme. Après des années de pressions croissantes, la région enregistre en effet les niveaux de surpêche les plus bas depuis dix ans. Cette évolution positive s’accompagne d’une augmentation notable de la biomasse des principales espèces commerciales, un tournant qualifié par Manuel Barange, directeur général adjoint de la FAO, de « moment décisif prouvant que la gestion fondée sur la science peut réellement inverser la trajectoire des ressources marines, même si le chemin vers la durabilité reste long ».

Cette amélioration n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’efforts continus et coordonnés à travers tout le bassin. De la Turquie à la Tunisie, de la Grèce à la Géorgie, les ports ont progressivement modernisé leurs équipements, renforcé les systèmes de suivi et amélioré la formation des pêcheurs, tandis que des programmes scientifiques plus précis ont affiné l’évaluation des stocks. Année après année, la pression exercée sur les pêches a diminué, permettant à l’équilibre écologique de commencer à se reconstruire.

Sous la surface : des signes de reprise… et des zones d’ombre

Les signes de rétablissement ne se limitent pas à une seule espèce, mais concernent un éventail de ressources marines qui montrent des dynamiques de croissance encourageantes. Le mulet à bandes, la crevette rouge géante, ainsi que le Saint-Pierre en mer Adriatique ou encore le turbot en mer Noire, affichent tous des indicateurs positifs.

cd7701en.pdf 1

La situation demeure toutefois préoccupante pour d’autres espèces. La sardine, pilier des pêcheries du sud de la Méditerranée, continue de décliner sous l’effet combiné du changement climatique et de la surexploitation. Quant au merlu européen, malgré la baisse des taux de mortalité liée à la pêche, il reste encore loin du niveau de reconstitution souhaité.

Le climat : l’acteur silencieux qui redessine la mer

Parallèlement, les écosystèmes marins font face à des pressions croissantes induites par le changement climatique. L’élévation des températures ralentit la reproduction de certaines espèces et pousse d’autres à migrer vers le nord, alors que les habitats benthiques se dégradent sous l’effet de l’altération chimique des eaux. Comme l’explique Veronica Sentilos, coordinatrice régionale de l’environnement marin : « La mer change de langage. Les espèces les plus sensibles s’effacent lentement, remplacées par d’autres qui ne sont pas originaires de la région. Cela perturbe l’équilibre écologique et complexifie davantage la gestion des pêches. »

À cela s’ajoutent les effets persistants de la pollution plastique et industrielle, qui s’infiltre dans la chaîne alimentaire, ainsi que la dégradation des prairies sous-marines, véritables nurseries pour les juvéniles, sous la pression de l’urbanisation littorale.

Les ports : laboratoires d’un basculement bleu

Partout dans la région, les ports deviennent les témoins d’une transformation plus profonde qu’une simple modernisation d’outils. Les pêcheurs s’initient aux techniques à faible impact, les autorités déploient des systèmes numériques de contrôle plus performants, et la recherche scientifique s’ancre dans des partenariats plus étroits permettant une collecte de données plus précise. Cette dynamique contribue fortement à la baisse marquée de la mortalité liée à la pêche entre 2013 et 2023, comme le souligne le rapport.

L’aquaculture : un souffle économique dans les eaux saumâtres

Face à la pression persistante sur les ressources naturelles, l’aquaculture s’impose désormais comme le pilier émergent de la sécurité alimentaire bleue. Sa production en mers et eaux saumâtres a dépassé les 940 000 tonnes en 2023, tandis que la production totale, incluant les eaux douces, a franchi le seuil des trois millions de tonnes pour une valeur avoisinant neuf milliards de dollars. La daurade et le bar européen dominent ce secteur, alors que la Turquie, l’Égypte et la Grèce maintiennent leur position de leaders régionaux.

Pour Alexandra Sokolova, experte des systèmes alimentaires marins à la FAO, « l’aquaculture n’est pas une alternative, mais une nécessité pour réduire la pression sur les mers, à condition d’être menée de manière responsable et respectueuse des équilibres écologiques ».

Un océan d’emplois : quand l’économie résonne jusqu’au rivage

L’impact du secteur dépasse largement le cadre marin. Plus de 1,17 million d’emplois en dépendent directement ou indirectement. De la capture à la transformation, du transport à la commercialisation, ce secteur fait vivre des milliers de familles et structure l’économie de nombreuses communautés côtières.

Entre réalité et ambition : les fondations d’un avenir maritime durable

Le rapport trace une voie claire pour les années à venir : renforcer les aires marines protégées, consolider la gestion scientifique, améliorer la surveillance et promouvoir des pratiques de pêche responsables en partenariat avec les professionnels. Dans une région où les enjeux environnementaux, économiques et sociaux s’entrecroisent intensément, ces orientations deviennent essentielles pour préserver le capital biologique des mers.

 L’espoir avance au rythme des vagues

Entre défis persistants et progrès tangibles, la mer Méditerranée et la mer Noire demeurent des espaces vivants, réactifs aux efforts des communautés qui cherchent à concilier production alimentaire, protection de la nature et durabilité des moyens de subsistance. Comme le rappelle la conclusion du rapport : « Ces deux mers n’ont pas seulement besoin d’être protégées : elles ont besoin d’être gérées avec sagesse pour retrouver ce qu’elles ont perdu. Sans cela, elles ne seront plus jamais les mers que nous avons connues.»

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié le 12/05L’innovation responsable : faire du capital humain le pilier de la transformation numérique

Tout commence en novembre 2022, dans un contexte d’effervescence technologique mondiale. Un cadre, identifié sous le nom de Mr. Zhou, rejoint une entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies. Son rôle est alors jugé critique et hautement stratégique : en tant que superviseur de l’assurance qualité, il doit orienter les résultats produits par les Grands Modèles de Langage (LLM), filtrer les biais, assurer la sécurité des contenus et affiner la pertinence des réponses algorithmiques. À cette étape, l’intelligence artificielle est perçue…

Par Pr. Mourad Alami, Professeur des Universités Maroc, Allemagne, Chine
Publié le 07/05L’OTAN : l’effondrement silencieux

Après le 11 septembre 2001, l’OTAN a activé pour la première fois l’article 5, proposant immédiatement aux États-Unis une riposte militaire collective. Mais ce sont les Américains qui ont refusé l’aide directe de l’Alliance, préférant mener l’opération Enduring Freedom avec une coalition ad hoc. Vingt ans plus tard, la situation s’est inversée : lors de la guerre d’Iran de 2026, Washington a appelé l’OTAN à ses côtés, mais les Européens ont refusé catégoriquement. L’Alliance, jadis empressée à combattre aux côtés…

Par Mohamed Zilaoui, Ecrivain et chercheur en sciences politiques
Publié le 04/05Design thinking : pourquoi la RSE doit changer de méthode ?

Le débat sur la RSE est souvent mal posé. On parle de conformité, de communication, parfois de philanthropie. On oublie l’essentiel : si l’entreprise doit répondre de ses effets sur la société, alors la RSE dépend d’abord de la manière dont elle décide, collabore et apprend. Repenser la RSE à travers les pratiques d’innovation Avant le virage étudié par les auteurs, l’innovation du groupe observé restait surtout incrémentale : on améliorait l’existant, on optimisait l’opérationnel, on gagnait en efficacité. C’était…

Par Hanane El Amraoui, Enseignante chercheuse à HEC Rabat Business School
Publié le 30/04L’IA : l’arabe marocain au service de la vulgarisation des sciences

Il serait réducteur de penser que l’arabe marocain reste une préoccupation purement locale de certains pionniers ou de différentes start-ups marocaines. En réalité, elle bénéficie d’une véritable reconnaissance internationale, mobilisant l’expertise de centres universitaires prestigieux tels que la fameuse « Harvard University », (arXiv), Darija Open Dataset, travaux sur la Darija Open Dataset (DODa), l’un des plus larges datasets open-source pour la traduction darija-anglais, MIT, Maryland University, EPFL, Columbia University, Carnegie Mellon University, Inalco, Université de Malte, Université de Grenade,…

Par Dr Mourad Alami, Universitaire, écrivain et traducteur en Allemagne et au Maroc
Publié le 23/04IA et Maroc 2030 : pourquoi le défi n’est pas technologique

Car derrière l’enthousiasme technologique, une réalité plus discrète s’impose. L’intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, ne transforme pas un système par elle-même. Elle s’inscrit dans un environnement existant, avec ses logiques, ses forces… et ses limites. Elle peut accélérer, affiner, optimiser. Mais elle ne remplace ni la cohérence organisationnelle, ni la clarté des processus, ni la fluidité des interactions. Autrement dit, elle agit sur ce qui est déjà là. Le véritable enjeu est-il technologique ou structurel ? Si la question est…

Par Ihsane El Fakid, Professeure-chercheuse en sciences de gestion à l’École HEC Rabat. Spécialisée en marketing digital et transformation des organisations, elle analyse les dynamiques managériales à l’ère du digital.
Publié le 22/04Négociation commerciale : pourquoi le prix affiché n’est jamais le prix définitif

Cette focalisation quasi-automatique sur le prix révèle un malentendu profond. Car en réalité, le prix n’est presque jamais le véritable enjeu d’une négociation. Il en est le symptôme. Derrière chaque débat tarifaire se cachent des questions de valeur, de perception, de confiance et de positionnement. La négociation est considérée au Maroc non pas seulement comme étant une technique commerciale. Mais bien, elle est un réflexe culturel, une pratique sociale, parfois même un rituel. Du souk traditionnel aux contrats B2B, en…

Par El Idrissi Mariyam, Docteure en Marketing, et Enseignante chercheure en Marketing à l’ISGA, Edvantis Higher Education Group
Publié le 21/04Talent Labs : le nouvel atout stratégique pour révéler les compétences de demain

Longtemps cantonnée à des formations classiques, la gestion des ressources humaines évolue vers des approches plus dynamiques et expérientielles. Le Talent Lab s’inscrit précisément dans cette logique : il ne s’agit plus seulement d’apprendre, mais de tester, expérimenter et révéler les compétences en situation réelle. Une nouvelle manière de développer les talents Concrètement, un Talent Lab est un espace – physique ou digital – où collaborateurs et étudiants participent à des ateliers immersifs, des simulations professionnelles, des projets collaboratifs ou…

Par Safaa Makati, Professeur chercheur, responsable pédagogique de la filière comptabilité finance et contrôle à l'ISGA
Publié le 20/04Digitalisation bancaire : de la dépense technologique à la création de valeur réelle

L’illusion du progrès automatique Dans le confort théorique, la digitalisation promet une efficacité décuplée et une croissance exponentielle. Mais sur le terrain, la réalité des marchés émergents comme le Maroc est bien plus nuancée. Le décalage entre l’intensité des investissements et la faiblesse des gains observables n’est pas un accident de parcours, c’est le résultat d’une erreur de diagnostic stratégique. Le digital impose une asymétrie brutale : les coûts (infrastructures, cybersécurité, maintenance…) sont immédiats et irréversibles, tandis que les bénéfices…

Par Dr Jihane Tayazim, Professeur-Chercheur en Finance, HEC Rabat
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub