Chine et États-Unis : quelles leçons pour le Maroc ?

La comparaison entre la Chine et les États-Unis est souvent présentée comme une confrontation entre deux puissances, deux systèmes politiques ou deux modèles économiques. Elle peut être comprise autrement : comme la rencontre de deux cultures de l’action. Pour le Maroc, l’intérêt de cette comparaison n’est pas de reproduire l’une ou l’autre, mais de déterminer ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut éviter et surtout quelle place accorder à la liberté.

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Tribune

Mourad Alami

Professeur des Universités Maroc, Allemagne, Chine

Temps de lecture : Publié le 08/10/2026 à 11:22
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La Chine a accompli une transformation économique et industrielle remarquable dans le cadre d’un État fortement dirigiste. Celui-ci fixe les priorités, mobilise les ressources, oriente les investissements et inscrit les grands projets dans le temps long. La présence historique des ingénieurs et des scientifiques dans les élites dirigeantes correspond à cette culture : résoudre les problèmes, construire, organiser, planifier et exécuter. Cette expérience mérite d’être étudiée.

Elle montre ce qu’un État capable de maintenir une stratégie sur plusieurs décennies peut accomplir en matière d’infrastructures, d’industrialisation et de montée en compétence. Pour le Maroc, il serait donc pertinent de retenir la vision à long terme, la continuité des grands projets, la formation technique et la volonté de maîtriser progressivement les technologies.

Mais il faut également regarder l’autre côté du modèle. Plus un système devient dirigiste, plus il risque de réduire l’espace laissé à l’initiative individuelle et à l’expérimentation spontanée. Or personne ne peut planifier toutes les innovations à venir. Une administration peut décider de construire une route, une usine ou un réseau ; elle ne peut pas savoir à l’avance quelle idée naîtra demain dans l’esprit d’un jeune chercheur, d’un ingénieur ou d’un entrepreneur.

C’est précisément là que l’expérience américaine devient intéressante. La puissance américaine repose notamment sur la liberté de créer. Un individu peut avoir une idée, créer une entreprise, rechercher des investisseurs, expérimenter une technologie et tenter de conquérir un marché. Une université peut devenir le point de départ d’une entreprise mondiale. Un entrepreneur peut remettre en question une industrie entière. Des milliers de projets peuvent être lancés simultanément, dont beaucoup échoueront, mais dont certains transformeront profondément l’économie.

Cette liberté produit une forme de puissance que la planification ne peut pas remplacer : la capacité d’une société à produire des idées que personne n’avait planifiées. Pour le Maroc, cette distinction est essentielle. Le Royaume a déjà démontré sa capacité à conduire de grands projets, à développer ses infrastructures et à attirer des investissements industriels. Tanger Med, l’automobile, l’aéronautique, les phosphates, les énergies renouvelables et la logistique témoignent d’une transformation importante.

Une troisième voie pourrait consister, pour le Maroc, à mieux articuler stratégie nationale et liberté d’initiative. L’État peut fixer quelques grandes priorités – l’eau, l’énergie, l’industrie, l’agriculture, la santé, l’intelligence artificielle ou le numérique – et créer les conditions permettant de les atteindre. Mais il n’est pas nécessaire qu’il définisse lui-même toutes les réponses. Une économie dynamique suppose que les entreprises, les chercheurs, les universités et les entrepreneurs puissent proposer des voies différentes, expérimenter et parfois se tromper. L’État donne une direction ; la société doit pouvoir explorer les chemins.

Dans l’industrie, par exemple, attirer une entreprise étrangère ne devrait pas seulement être évalué en fonction du nombre d’emplois créés. Il faudrait rechercher la formation d’ingénieurs marocains, la création de centres d’ingénierie, l’intégration de fournisseurs locaux et le développement de capacités de recherche. Mais les entreprises marocaines devraient également être libres de développer leurs propres produits et technologies, y compris lorsqu’ils ne correspondent pas exactement aux priorités initialement imaginées par l’administration.

Dans l’innovation, cette troisième voie ne signifie pas créer artificiellement un système nouveau, mais mieux utiliser et compléter les instruments que le Maroc a déjà mis en place. Des mécanismes existent aujourd’hui pour soutenir les startups, le capital-risque, la recherche industrielle, la valorisation des brevets et l’industrialisation des innovations. Le prochain enjeu est de créer une continuité plus forte entre ces différentes étapes : permettre à une idée de naître librement, de bénéficier d’un premier financement, d’être expérimentée, puis de trouver les moyens de devenir un produit, une entreprise et, éventuellement, un acteur global.

La même approche pourrait s’étendre à l’université, en renforçant encore les liens entre la formation, la recherche et l’économie. Il ne suffit pas de former des diplômés ; il faut également offrir aux chercheurs les possibilités de valoriser leurs travaux à travers les brevets, les partenariats industriels, les transferts de technologie ou, dans certains cas, la création d’entreprises. L’objectif n’est pas d’opposer les institutions entre elles, mais de faire mieux circuler les connaissances entre l’université, l’entreprise et la société.

Cette démarche suppose aussi de reconnaître que l’innovation comporte toujours une part d’incertitude. Certaines recherches aboutiront, d’autres non ; certaines entreprises se développeront, d’autres devront changer de modèle. Une politique d’innovation efficace doit donc savoir accompagner l’expérimentation, tirer les enseignements des résultats obtenus et donner davantage de moyens aux initiatives qui démontrent leur pertinence. C’est ainsi que la liberté d’initiative peut s’inscrire dans un cadre structuré et constructif.

C’est ici que la troisième voie prend tout son sens. Elle ne consisterait ni à abandonner le développement aux seules forces du marché, ni à reproduire un modèle fortement dirigiste. Elle chercherait plutôt à construire un État suffisamment fort pour créer les conditions de la réussite, mais suffisamment ouvert pour laisser la société inventer son avenir. La véritable troisième voie marocaine pourrait ainsi être formulée en une phrase : un État stratège, une économie ouverte et une société libre de créer.

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