Au cœur des négociations sur les produits chimiques et les déchets… Un pas en avant, deux de prudence
Tribune
Mohammed TafraoutiEcologiste marocain, président du Centre perspectives environnementales pour l'information et Développement durable.
Dans la salle de conférence à Genève, les membres du Réseau international pour l’élimination des polluants (IPEN – International Pollutants Elimination Network) ont mis en lumière le passage des polluants organiques persistants des déchets à la chaîne alimentaire, soulignant les risques sanitaires et environnementaux liés à la poursuite de l’émission de ces substances toxiques. Des illustrations et des modèles vivants des sources de pollution et de leurs modes de transmission ont été présentés.
Décisions marquantes et dérogations controversées
La Convention de Stockholm a enregistré une avancée significative avec sa décision d’interdire la production et l’utilisation de certains polluants organiques persistants, notamment les acides perfluorocarboxyliques à longue chaîne (LC-PFCAs), considérés comme des « produits chimiques éternels ». Toutefois, cette avancée a été nuancée par l’inclusion de dérogations permettant des usages spécifiques pendant cinq ans, suscitant des critiques de plusieurs délégations et organisations de la société civile.
Une autre décision attendue de longue date a été prise concernant l’élimination progressive du chlorpyrifos, tout en maintenant son utilisation sur certaines cultures vitales pour quelques années, en raison des crises alimentaires mondiales qui touchent environ 1,9 million de personnes selon le Programme alimentaire mondial.
Mousses extinctrices… un débat éthique et environnemental
Une décision autorisant un pays à continuer d’utiliser des mousses extinctrices contenant des produits chimiques persistants a provoqué un large mécontentement parmi les syndicats de pompiers et les organisations environnementales. Cette décision a été perçue comme une « autorisation d’empoisonner les pompiers », malgré la limitation de son application à une période de quatre ans et aux incendies de « catégorie B ».
La Convention de Bâle ouvre le dossier des déchets textiles
Les travaux de la Convention de Bâle ont démarré avec un nouvel accent mis sur les déchets textiles, face à l’inquiétude croissante liée à l’exportation massive de ces déchets vers les pays en développement sous couvert de réutilisation, alors qu’à peine 1 % est effectivement recyclé. Les réunions ont également abordé l’entrée en vigueur des amendements sur les déchets plastiques en 2021, qui ont imposé des restrictions strictes à leur circulation.
Un événement sur la transparence du commerce des plastiques
Un événement parallèle a été organisé pour renforcer la transparence du commerce des plastiques, en lien avec les négociations en cours pour établir un nouveau traité international sur la pollution plastique. L’interconnexion entre la gestion des produits chimiques et la protection de la biodiversité a aussi été explorée.
Coordination des politiques et mobilisation des ressources
Une session d’échange de points de vue a réuni la direction du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et les représentants des conventions multilatérales pour renforcer la coordination en matière de mobilisation des ressources. Une session spéciale sur la Convention de Stockholm a également examiné comment les plans nationaux de mise en œuvre peuvent contribuer aux objectifs du cadre mondial pour les produits chimiques.
Les trois conventions et le processus de négociation
Il convient de rappeler que les trois conventions — Bâle (1989), Rotterdam (1998) et Stockholm (2001) — constituent un cadre juridique international avancé pour la gestion des déchets et des substances chimiques dangereuses. Toutefois, le processus historique de négociation autour de ces conventions montre que les ambitions environnementales se heurtent souvent à des considérations géopolitiques et à des intérêts économiques étroits.
Depuis leur lancement, les pays industrialisés ont dominé les négociations et l’élaboration des normes, tandis que les pays du Sud se retrouvaient en position défensive, exigeant l’intégration des principes de justice climatique, du droit au développement, du financement et du transfert de technologies, sans obtenir que des réponses limitées ou différées.
Ce déséquilibre structurel s’est traduit clairement par la lenteur persistante dans l’inscription de substances chimiques toxiques dans les annexes d’interdiction ou de contrôle, malgré des recommandations scientifiques répétées. Cette inertie historique a approfondi l’écart entre les engagements juridiques, les ambitions écologiques et la réalité pratique, particulièrement face à l’augmentation des déchets dirigés vers les pays du Sud.
Les négociations en cours à Genève ne sont qu’un prolongement de ce parcours semé d’embûches, mais elles revêtent une importance particulière au vu des appels croissants à dépasser la fragmentation de la gouvernance environnementale, pour évoluer vers une réforme juste et globale qui tienne compte des observations des pays les plus affectés et garantisse une mise en œuvre équilibrée entre le Nord et le Sud.
Feuille de route pour un avenir plus équitable
Face à l’aggravation des défis environnementaux liés aux produits chimiques toxiques et aux déchets transfrontaliers, l’adoption de stratégies efficaces fondées sur la coopération internationale, l’accélération de la mise en œuvre des conventions, la suppression des dérogations, le renforcement du contrôle des déchets, et l’appui financier et technique aux pays en développement s’impose. Il est également essentiel d’impliquer la société civile et de promouvoir l’innovation pour des alternatives sûres.
Ces piliers forment une véritable feuille de route pour concilier développement économique et protection de l’environnement, en permettant aux pays les plus touchés de contribuer activement à un avenir vert et durable.
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