Salon du Cheval : les artisans de la Tbourida face au défi de la transmission

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Les artisans de la Tbourida face au défi de la transmissionLes artisans de la Tbourida face au défi de la transmission © LeBrief/Ayoub Jouadi

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Sur les stands de la 17e édition du Salon du Cheval d’El Jadida, l’univers de la Tbourida se décline dans les détails ; des selles travaillées à la main, des bottes destinées aux cavaliers, des fusils traditionnels ornés de métal et des djellabas confectionnées dans des tissus aux couleurs naturelles. Derrière ces pièces qui participent à l’apparat des sorbas marocaines, il y a des heures de travail, des gestes minutieux et des savoir-faire parfois transmis de père en fils, ou préservés au sein de communautés d’artisans. Mais cette vitrine, qui permet de rencontrer des passionnés et de faire connaître des productions régionales, révèle aussi les fragilités d’un artisanat confronté au vieillissement de ses maîtres et à la difficulté de former une nouvelle génération.

Organisée du 13 au 18 octobre 2026 au Parc des expositions Mohammed VI, à El Jadida, cette édition du Salon du Cheval est placée sous le thème « Le cheval au service de l’humain ». La manifestation entend notamment mettre en valeur les dimensions culturelles et patrimoniales de la filière équine marocaine.

Dans les espaces consacrés aux métiers traditionnels, cette ambition prend une forme concrète, celle d’exposer les objets qui accompagnent le cavalier, expliquer leur fabrication et rappeler que la Tbourida ne se limite pas aux passages spectaculaires des cavaliers dans l’arène.

Lire aussi : Salon du cheval d’El Jadida : comment le numérique accélère la mue de la filière équine

Derrière l’apparat, une chaîne de gestes

À Salé, Chrif Bekkali, président de l’association Assala des produits en cuir, connaît les exigences de ce travail. Présent pour cette 17e édition, il est venu avec une gamme d’équipements destinés aux cavaliers : bottes, selles, chaussures et différentes pièces vestimentaires. La fabrication repose entièrement sur le travail manuel, insiste-t-il, et mobilise plusieurs intervenants au fil des étapes.

« Nous faisons tout à la main, et plusieurs personnes sont impliquées dans la création de chaque pièce. C’est un travail de chaîne », explique-t-il. Une selle, en particulier, peut nécessiter plusieurs mois avant d’être achevée. Sa réalisation suppose une succession d’opérations et la participation de plusieurs membres de l’association. L’objet fini porte ainsi la trace d’un travail collectif, rarement visible lorsque le cavalier prend place sur sa monture.

Pour cet artisan, qui exerce le métier depuis quarante ans, le Salon est d’abord un lieu de rencontre. Il permet de côtoyer des moqaddems et des sorbas venus de différentes régions du Maroc, mais aussi de présenter un savoir-faire qui participe à l’identité visuelle de la Tbourida. La manifestation offre également une possibilité de valorisation commerciale, au-delà du public marocain.

La transmission familiale constitue, à ses yeux, un autre moyen de préserver cette activité. Chrif Bekkali a veillé à ce que ses enfants apprennent eux aussi le métier. Il a parallèlement développé le travail de conception en s’entourant d’une modéliste-styliste qui travaille exclusivement pour l’association. Cette démarche leur permet de renouveler les modèles tout en conservant une fabrication artisanale, et de présenter leurs produits sur des marchés nationaux et internationaux.

Cette capacité à associer héritage et création se retrouve chez d’autres exposants. L’enjeu consiste à préserver les techniques qui donnent leur singularité aux équipements du cavalier, sans figer l’artisanat dans des formes immuables.

La moukahla, entre spécialisation et savoir-faire rare

À Marrakech, Abdessamad Lebiad, artisan traditionnel et président de l’association Al Assala pour les équipements de la Tbourida, inscrit son activité dans une histoire familiale. Originaire de la ville et issu d’une famille connue pour son savoir-faire, il a grandi dans un environnement où ce métier était déjà pratiqué par son père.

Son association est spécialisée dans les équipements du cavalier, notamment la moukahla, le fusil traditionnel, le couteau et les différents accessoires qui composent son attirail. Il s’agit de sa septième participation au Salon. Pour lui, l’objectif dépasse largement la vente.

« Notre présence ne vise pas uniquement à vendre nos produits. Elle sert surtout à les faire connaître et à contribuer à la préservation de ce patrimoine », précise-t-il. Les pièces exposées sont souvent destinées à être présentées au public. Les salons et expositions sont aussi l’occasion de recueillir des commandes, ensuite exécutées dans les ateliers.

La fabrication d’une moukahla illustre la diversité des compétences mobilisées dans ces métiers. Le travail des parties métalliques, la réalisation ou le montage de la crosse, la gravure, la décoration et les finitions peuvent relever de spécialités distinctes. Certains modèles sont ornés d’argent ou d’autres métaux, un travail dont la durée dépend de la complexité de la pièce et du degré de finition recherché.

Le montage et la fabrication de certains éléments peuvent prendre plusieurs jours, parfois une semaine. Pour une pièce entièrement travaillée à l’argent, la gravure et la décoration peuvent nécessiter quinze à vingt jours, voire davantage.

« Lorsqu’on parle de travail manuel, cela signifie que le maître artisan doit intervenir quotidiennement, étape par étape, jusqu’à l’achèvement du produit », souligne Abdessamad Lebiad. La satisfaction vient, selon lui, autant du résultat que de la reconnaissance du client qui apprécie réellement la pièce.

La production d’une seule moukahla peut faire intervenir quatre à six maîtres artisans. Certains se consacrent à une étape précise, tandis que d’autres, plus expérimentés, maîtrisent plusieurs opérations ; travail des matériaux, montage, décoration et finitions. Or, ces profils polyvalents deviennent rares, selon l’artisan.

C’est là que se situe l’une des principales difficultés du secteur. Les connaissances restent concentrées dans quelques familles et chez un nombre limité de professionnels. Lorsque les anciens transmettent leurs techniques à leurs enfants ou à leurs apprentis, le savoir-faire peut se perpétuer. Mais les transmissions interrompues fragilisent des compétences qui demandent du temps pour être acquises.

L’inscription de la Tbourida sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, en 2021, a consacré la dimension culturelle de cette pratique marocaine, qui remonte au XVIe siècle. Le dossier souligne notamment l’importance des costumes, des accessoires et des équipements traditionnels, ainsi que la transmission des connaissances au sein des familles et des communautés.

Pour autant, cette reconnaissance ne garantit pas, à elle seule, la continuité des métiers qui accompagnent la pratique.

Former les jeunes pour éviter la rupture

Face à cette fragilité, Abdessamad Lebiad souhaite structurer davantage la profession. Il évoque un projet de création d’une association nationale destinée à rassembler les acteurs du secteur et à ouvrir un dialogue avec les institutions, notamment le ministère concerné. L’objectif serait d’alerter sur la raréfaction de certaines compétences et de chercher des solutions pour organiser leur transmission.

La formation des jeunes constitue le principal levier identifié par l’artisan, mais aussi l’une des difficultés les plus persistantes. Le ministère demande aux professionnels de favoriser l’apprentissage, indique-t-il, tandis que des dispositifs de formation professionnelle permettent à des candidats de se former auprès de maîtres artisans, d’acquérir une qualification et, selon les parcours, d’obtenir un diplôme.

Ces dispositifs peuvent également s’adresser à des personnes plus âgées qu’auparavant, élargissant ainsi le profil des candidats susceptibles d’apprendre le métier. Mais leur existence ne suffit pas à attirer de nouvelles recrues.

« Peu de personnes souhaitent consacrer le temps nécessaire à l’apprentissage d’un métier aussi exigeant », constate-t-il. La précision des gestes, la patience et les années de pratique nécessaires peuvent décourager les candidats. Le risque est alors de voir disparaître des techniques lorsqu’un artisan expérimenté cesse son activité sans avoir formé de successeur.

Pour remédier à cette situation, Abdessamad Lebiad appelle à une implication plus forte des maîtres artisans dans les dispositifs de formation. Il estime que les jeunes doivent pouvoir observer leur travail, comprendre la valeur de leurs compétences et envisager des perspectives professionnelles dans ces métiers. Préserver cet artisanat suppose donc de dépasser la seule exposition des pièces et de créer les conditions concrètes de leur apprentissage.

Lire aussi : Salon du Cheval d’El Jadida : la cavalerie de la Gendarmerie royale mise en avant

De la vitrine à la pérennité

Les parcours de ces deux exposants montrent différentes façons de faire vivre l’artisanat lié au cheval : la transmission familiale chez Chrif Bekkali et la recherche d’une organisation professionnelle et de relais de formation chez Abdessamad Lebiad.
Le Salon du Cheval leur offre un espace commun de visibilité, mais les défis qu’ils décrivent dépassent les quelques jours de la manifestation.

La question reste cependant celle de la continuité : comment faire en sorte que les techniques présentées au public soient encore maîtrisées demain ? L’UNESCO souligne elle-même la nécessité d’associer les communautés à la sauvegarde de la Tbourida et appelle à prendre en compte les effets potentiellement négatifs d’une commercialisation excessive de cette pratique.

Pour les artisans rencontrés à El Jadida, la réponse passe par la reconnaissance de leur travail, l’accès à de nouveaux marchés et, surtout, la formation de ceux qui pourront leur succéder. Derrière l’image du cavalier en tenue traditionnelle, il y a tout un ensemble de métiers dont la survie dépend moins de leur seule mise en scène que de la possibilité de continuer à les apprendre et à les exercer. Le patrimoine de la Tbourida se joue aussi dans les ateliers, auprès de celles et ceux qui fabriquent patiemment ce qui, sur la piste, apparaît en quelques instants.

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