Emploi : pourquoi la reprise économique ne profite pas assez au marché du travail
Un jeune homme sans emploi © Depositphotos
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Au moment où le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) publie son rapport Performances et perspectives macroéconomiques de l’Afrique 2026, le Maroc apparaît comme l’un des rares pays du continent à afficher à la fois une croissance robuste, une inflation maîtrisée et des équilibres extérieurs relativement confortables. Mais derrière ces signaux positifs, une contradiction demeure au cœur du modèle de développement national ; l’économie avance, sans créer assez d’emplois à la hauteur de sa dynamique.
Cette tension, déjà au centre d’un rapport de synthèse de l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES) publié en juin 2025, se trouve aujourd’hui confirmée et même accentuée par les dernières données mises en avant par la BAD.
Des fondamentaux macroéconomiques solides, mais un défi d’inclusion persistant
Selon le rapport de la Banque africaine de développement, la croissance du PIB marocain a atteint 4,4% en 2025, après 3,8% en 2024, soit un rythme supérieur à la moyenne de l’Afrique du Nord et à celle du continent.
Cette performance s’explique par plusieurs ressorts dont le rebond agricole permis par l’amélioration des conditions climatiques, la solidité du tourisme, soutenu par la stabilité du pays et son attractivité internationale, ainsi que la poursuite des investissements publics dans les infrastructures, les énergies renouvelables et les zones industrielles.
À cela s’ajoute une inflation retombée à 1,9% en 2025, après un pic de 6,6% en 2022, offrant à l’économie un environnement monétaire plus favorable.
Le tableau macroéconomique est donc loin d’être défavorable. Le déficit du compte courant resterait contenu à 2,5% du PIB, tandis que les réserves de change dépasseraient sept mois d’importations.
Les investissements directs étrangers ont, eux, fortement progressé en 2024, tirés par l’immobilier, l’industrie manufacturière et l’énergie. Le Maroc continue aussi de capter des projets liés au nearshoring et à la transition énergétique, notamment dans l’ammoniac vert et les carburants synthétiques.
Sur le plan budgétaire, le déficit public reculait à 3,1% du PIB en 2025, bien en dessous de la moyenne régionale. Autrement dit, les équilibres macroéconomiques se renforcent. Mais ils ne se traduisent pas encore par une amélioration assez visible de la situation de l’emploi.
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L’emploi, principal angle mort de la reprise
C’est là que le diagnostic se durcit. Le pays grandit, mais le marché du travail absorbe mal cette croissance. La BAD souligne que le chômage des jeunes avoisine 40%, révélant un décalage profond entre les performances agrégées de l’économie et la réalité vécue par une large partie de la population active.
L’étude de l’IRES va dans le même sens. Ainsi, entre le troisième trimestre de 2023 et celui de 2024, l’économie nationale n’a créé que 213.000 postes, après en avoir perdu 297.000 un an plus tôt.
Le taux de chômage national a atteint 13,6% en 2024, avec un niveau de 17% en milieu urbain. Les jeunes de 15 à 24 ans sont les plus touchés, avec un taux de chômage de 39,5%, devant les femmes à 20,8% et les diplômés à 19,8%.
L’écart entre croissance et emploi n’est pas seulement conjoncturel. Il traduit une faiblesse structurelle du contenu en emplois de la croissance marocaine. Le rapport de l’IRES rappelle qu’entre 2000 et 2015, l’économie créait en moyenne 120.000 emplois par an, alors que la période 2016-2023 a connu une perte moyenne de près de 11.000 postes par an.
Autrement dit, la croissance a continué d’exister, mais elle s’est progressivement détachée de sa capacité d’absorption de la main-d’œuvre. Ce phénomène renvoie à la composition sectorielle de la croissance, à l’intensité capitalistique de certaines activités, à la faiblesse de l’inclusion productive et à l’insuffisante articulation entre formation, innovation et besoins des entreprises.
Un marché du travail durablement sous tension
Le marché du travail marocain reste, à cet égard, traversé par des fragilités persistantes. Le taux d’activité a reculé à 42,6% en 2024, ce qui signifie qu’une partie importante de la population en âge de travailler demeure en dehors du marché.
Par ailleurs, l’informel continue de peser lourd. Le rapport de l’IRES rappelle qu’il représente près de 30% du PIB et emploie entre 60% et 80% de la population active occupée. Entre 2000 et 2018, la part des travailleurs informels dans l’emploi total n’a baissé que de 85,1% à 77,2%, soit une décrue lente et insuffisante.
Le secteur commercial concentre une part particulièrement élevée de l’informalité, tandis que les autres branches, comme le BTP, l’industrie ou les services, restent elles aussi marquées par des formes d’emploi précaires ou peu productives.
L’agriculture continue également de jouer un rôle ambivalent. Elle absorbe encore une part importante de la main-d’œuvre, mais sans générer une productivité suffisante ni des emplois stables à la hauteur des besoins.
Le rapport de l’IRES note que 950.000 postes ont été perdus dans le secteur agricole entre 2018 et 2023. Dans le même temps, le taux d’emploi est passé de 37,8% en 2008 à 27,4% en 2024.
Le secteur des services demeure le principal employeur au niveau national, mais il ne compense pas les pertes enregistrées dans l’agriculture, tandis que l’industrie ne représente que 12% de l’emploi total. La structure productive du pays ne transforme pas encore suffisamment la croissance en postes décents et durables.
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Lever les blocages structurels de la création d’emplois
Cette faiblesse du lien entre croissance et emploi s’explique aussi par une série de contraintes plus profondes. Le rapport de l’IRES insiste sur le faible effet d’entraînement de certaines chaînes de valeur, sur la concentration géographique de l’activité dans quelques pôles, sur la modestie du nombre de start-up et de jeunes entreprises créatrices d’emplois, mais aussi sur l’inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins du tissu économique.
À cela s’ajoute la fuite des cerveaux, qui prive le pays de compétences médicales, techniques et scientifiques essentielles. L’étude rappelle d’ailleurs que le Maroc figurait au 99e rang sur 134 pays dans le Global Talent Competitiveness Index 2023, en baisse par rapport à 2022.
Le rapport de la BAD, comme celui de l’IRES, dessine donc la même ligne de fracture ; un pays capable de stabiliser ses grands équilibres, mais encore incapable de transformer cette stabilité en prospérité partagée.
La résilience externe, l’amélioration des finances publiques, l’attractivité pour les capitaux étrangers et les investissements dans l’énergie ou les infrastructures constituent des acquis réels. Mais ces acquis ne suffisent pas à résoudre la question centrale : comment faire pour que la croissance produise davantage d’emplois formels, qualifiés et mieux répartis sur le territoire ?
C’est précisément sur ce terrain que la BAD formule ses pistes les plus structurantes. Le rapport propose de territorialiser les politiques de l’emploi, de mieux coordonner l’action entre régions, communes et centres de formation.
L’IRES préconise de créer une agence nationale de prospective des métiers de l’avenir afin d’anticiper les besoins en compétences dans un contexte de transition technologique et climatique. Il insiste également sur la nécessité d’améliorer la gouvernance du marché du travail, de rendre l’information plus fiable et plus accessible, et de mieux cibler les programmes publics en fonction des besoins réels des territoires et des populations.
L’étude de l’IRES met aussi l’accent sur le soutien aux PME et à l’entrepreneuriat, considérés comme des leviers essentiels pour élargir la base productive. Elle plaide pour un meilleur accès au financement, une simplification des procédures administratives, des mécanismes d’accompagnement post-création, et des incitations fiscales plus lisibles.
En parallèle, elle recommande une adaptation plus rapide des formations aux mutations industrielles, à la digitalisation et aux métiers émergents, avec une attention particulière aux compétences numériques, aux métiers verts et aux soft skills. L’objectif est de réduire le fossé entre les diplômes et les emplois, entre les trajectoires scolaires et les besoins concrets du marché.
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À plus long terme, les défis évoqués par la BAD donnent encore plus de relief à cette lecture. Le vieillissement de la population, les effets du changement climatique, l’essor de l’intelligence artificielle et les transformations des chaînes de production mondiales vont bouleverser les équilibres du travail.
Le Maroc dispose d’atouts pour s’adapter à ces mutations, notamment sa stabilité, sa position géographique et l’accélération de sa transition énergétique. Mais sans un effort massif sur la qualification, l’inclusion territoriale, la montée en gamme industrielle et la transformation de l’informel, ces atouts risquent de rester sous-exploités.
Le Maroc n’est donc pas en crise de croissance. Il est en crise de conversion de la croissance en emplois. La BAD confirme une économie plus solide qu’une bonne partie de ses pairs africains, mieux tenue sur le plan budgétaire et extérieur, et portée par des moteurs réels.
Mais elle rappelle également que cette solidité n’a de valeur sociale que si elle débouche sur des emplois durables, sur une meilleure participation des jeunes et des femmes au marché du travail, et sur une réduction des inégalités territoriales. C’est à cette condition seulement que la croissance cessera d’être un indicateur macroéconomique pour devenir un levier de prospérité partagée.
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