Maroc-États-Unis : le rapprochement qui interroge Madrid
Drapeaux de l'Espagne, du Maroc et des États-Unis © DR
A
A
A
A
Le renforcement des relations entre le Maroc et les États-Unis ne se mesure pas uniquement à l’aune des intérêts bilatéraux des deux pays. Pour l’Espagne, il pose aussi la question de sa capacité à peser sur les orientations de Washington en Afrique du Nord et en Méditerranée. C’est l’un des principaux constats de Carlota García Encina et Charles Powell, respectivement chercheuse principale et directeur du Real Instituto Elcano, dans leur analyse publiée le 16 octobre 2026 sur les relations bilatérales entre Rabat et Washington et leurs implications pour Madrid.
Leur diagnostic ne repose pas sur l’hypothèse d’un remplacement de l’Espagne par le Maroc. Les deux pays disposent d’atouts différents aux yeux de Washington. L’enjeu serait plutôt celui d’un déplacement progressif du centre de gravité de certaines discussions régionales, à mesure que le Maroc élargit son rôle dans les dossiers diplomatiques, sécuritaires et économiques intéressant les États-Unis.
Pour Madrid, cette évolution intervient dans un contexte où les relations avec Rabat sont devenues incontournables, tant pour la coopération migratoire et antiterroriste que pour les échanges commerciaux et la stabilité du voisinage immédiat. Elle oblige également l’Espagne à réfléchir aux moyens de préserver sa place dans les arbitrages américains concernant le Maghreb et le Sahel.
Lire aussi : Maroc-Espagne : Bourita et Albares renouent le contact à New York
Le Sahara, un changement de contexte pour Madrid
Le dossier du Sahara constitue l’un des principaux points de friction stratégique. La reconnaissance par Donald Trump, en décembre 2020, de la souveraineté marocaine sur le territoire a modifié le cadre diplomatique dans lequel l’Espagne aborde cette question. Elle a donné à Rabat un soutien explicite de Washington et renforcé la capacité du Maroc à promouvoir son plan d’autonomie auprès de ses partenaires internationaux.
Ce positionnement s’est précisé sous la seconde administration Trump. Le 8 avril 2025, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a réaffirmé le soutien de Washington à la souveraineté marocaine sur le Sahara et qualifié l’autonomie sous souveraineté marocaine de seule solution viable, selon la formulation retenue par l’administration américaine. En août 2026, Donald Trump a de nouveau exprimé son soutien à cette approche.
Pour Madrid, cette évolution réduit la possibilité d’aborder le conflit uniquement dans le cadre des relations bilatérales avec Rabat ou des discussions entre Européens. La position américaine constitue désormais une donnée structurelle du dossier, que l’Espagne doit prendre en compte dans ses propres choix diplomatiques.
La difficulté espagnole est donc double ; maintenir ses relations avec le Maroc tout en préservant sa capacité à défendre ses intérêts dans un environnement diplomatique où la position américaine donne davantage de poids à l’initiative marocaine.
Des atouts américains que Madrid ne peut négliger
La consolidation des liens entre le Maroc et les États-Unis ne signifie pas que l’Espagne aurait perdu son intérêt stratégique pour Washington. Madrid dispose de leviers que Rabat ne possède pas sous la même forme, à commencer par son appartenance à l’Union européenne et à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN).
La géographie militaire demeure notamment un élément central. Les installations de Rota, dans la province de Cadix, et de Morón de la Frontera, près de Séville, occupent une place importante dans le dispositif américain en Europe. La base navale de Rota accueille notamment des navires américains participant au dispositif de défense antimissile de l’OTAN. Ces infrastructures contribuent à la projection des forces américaines dans l’Atlantique et en Méditerranée, ainsi qu’à leurs opérations sur les théâtres européens et africains.
Le Maroc offre, de son côté, d’autres avantages : une coopération militaire établie avec Washington, une expérience de la lutte antiterroriste, des relations avec plusieurs partenaires africains et arabes ainsi qu’une position géographique permettant de relier les espaces méditerranéen, atlantique et sahélien. Les exercices African Lion, auxquels participent les forces américaines et marocaines, illustrent cette dimension du partenariat.
Les deux pays ne remplissent donc pas les mêmes fonctions dans la stratégie américaine. L’Espagne conserve une importance particulière dans l’architecture euro-atlantique, tandis que le Maroc constitue un partenaire avec lequel Washington peut approfondir sa coopération en Afrique du Nord et au Sahel.
Le risque identifié par les chercheurs du Real Instituto Elcano se situe ailleurs. Pour eux, à mesure que Rabat renforce ses relations directes avec l’administration américaine et se positionne sur des dossiers intéressant plusieurs régions, Madrid pourrait perdre de sa centralité dans certains arbitrages concernant son voisinage. L’enjeu pour l’Espagne n’est pas d’empêcher cette progression, mais de faire en sorte que sa propre importance stratégique continue de se traduire par une capacité d’influence effective à Washington.
Le commerce relativise l’idée d’un basculement vers Washington
La dimension économique impose toutefois de distinguer le rapprochement stratégique d’un éventuel déplacement des relations commerciales marocaines. Malgré le développement des échanges avec les États-Unis, l’Europe reste de loin le principal partenaire économique du Maroc.
Selon les données de la Commission européenne, les échanges de marchandises entre l’Union européenne et le Maroc ont atteint 62,2 milliards d’euros en 2025. L’UE représentait alors 33,7% du commerce marocain de biens et demeurait son premier partenaire commercial ainsi que sa principale source d’investissements étrangers. Ces chiffres sont publiés par la Commission européenne.
L’Espagne occupe, au sein de cet ensemble, une place particulière. Selon le gouvernement espagnol, elle demeure le premier partenaire commercial du Maroc à l’échelle des États européens. En 2024, les exportations espagnoles vers le Maroc ont atteint 12,859 milliards d’euros, tandis que les achats espagnols de biens marocains se sont élevés à 9,834 milliards d’euros. Il s’agit donc d’une interdépendance industrielle et commerciale qui ne saurait être remplacée à court terme par le développement des relations avec Washington.
Les chiffres américains illustrent également les limites d’une lecture fondée sur un transfert des intérêts économiques marocains vers les États-Unis. D’après le Bureau du représentant américain au Commerce, le commerce de marchandises entre Washington et Rabat a atteint environ 7,4 milliards de dollars en 2025. Les exportations américaines vers le Maroc se sont élevées à 5,5 milliards de dollars, contre 1,9 milliard de dollars d’importations en provenance du Maroc. L’excédent commercial américain a ainsi atteint près de 3,7 milliards de dollars.
Le poids de ces échanges ne doit pas être minimisé, mais il ne permet pas de conclure que l’accord de libre-échange conclu entre les deux pays profite de manière équilibrée aux deux économies. Les données commerciales font au contraire apparaître une forte asymétrie en faveur des exportations américaines.
Pour l’Espagne, la question économique se pose donc moins en termes de substitution que d’évolution des chaînes de valeur. L’approfondissement des relations entre Rabat et Washington peut ouvrir de nouveaux débouchés aux entreprises américaines et favoriser certains investissements dans les secteurs industriels, énergétiques ou technologiques. Il ne remet pas mécaniquement en cause les relations productives qui lient le Maroc aux entreprises européennes et espagnoles.
La proximité géographique, les infrastructures logistiques et l’intégration des entreprises marocaines dans les chaînes de production européennes continuent de différencier les deux relations. Il serait ainsi trompeur de présenter le Maroc comme un remplaçant économique de l’Espagne auprès des États-Unis, tout comme de considérer que le rapprochement avec Washington ferait reculer automatiquement la place de l’Europe dans l’économie marocaine.
Le Maghreb, un équilibre délicat pour Madrid
Les conséquences les plus sensibles pour l’Espagne pourraient se manifester dans la gestion de son voisinage maghrébin. Madrid entretient des relations avec le Maroc et l’Algérie qui répondent à des intérêts distincts. Le Maroc est un interlocuteur essentiel pour l’Espagne en matière de contrôle migratoire, de lutte antiterroriste, de sécurité frontalière et de coopération économique. L’Algérie conserve, de son côté, une place importante dans les relations énergétiques et économiques espagnoles.
Le renforcement de la position marocaine à Washington ajoute une dimension supplémentaire à cet équilibre. Il peut accroître le poids de Rabat dans les discussions portant sur la sécurité du Sahel et de l’Afrique du Nord, sans pour autant effacer les intérêts propres des États-Unis en Algérie ni modifier automatiquement les relations entre Madrid et Alger. La marge de manœuvre espagnole dépendra en partie de sa capacité à maintenir des canaux diplomatiques actifs avec les deux pays.
Une relation triangulaire qui dépasse le dossier du Sahara
La convergence entre Washington et Rabat ne se limite pas à la question territoriale. Elle comprend également la coopération militaire, le renseignement, les nouvelles technologies et les relations avec les partenaires du Moyen-Orient. Le rapprochement entre le Maroc et Israël, engagé dans le cadre des accords de décembre 2020, a notamment ouvert de nouvelles perspectives de coopération dans les domaines sécuritaire et technologique.
Pour Madrid, ces évolutions constituent un élément supplémentaire du contexte stratégique dans lequel s’inscrivent ses relations avec Washington. La coopération entre le Maroc et Israël, combinée au partenariat américain avec Rabat, peut contribuer à faire évoluer les capacités militaires marocaines et certains équilibres régionaux. Elle ne signifie toutefois pas que les intérêts des trois pays sont systématiquement identiques, ni que l’Espagne est exclue des mécanismes de coopération.
Plus largement, le Maroc cherche à faire reconnaître son importance dans plusieurs espaces stratégiques à la fois : la Méditerranée, l’Atlantique, le Sahel et l’Afrique. Cette capacité à relier différents dossiers renforce sa visibilité auprès des décideurs américains. Elle impose à Madrid de mieux valoriser ses propres compétences régionales, notamment sa connaissance du Maghreb, son appartenance aux structures euro-atlantiques et sa capacité à contribuer à la sécurité du flanc sud de l’Europe.
Le défi consiste ainsi à éviter que l’agenda nord-africain de Washington se construise en privilégiant systématiquement les interlocuteurs capables de présenter des initiatives transversales, sans tenir suffisamment compte des intérêts espagnols. Cette question concerne autant les canaux diplomatiques bilatéraux que la capacité de Madrid à travailler avec ses partenaires européens et au sein de l’OTAN.
Lire aussi : Trump menace de couper le commerce avec l’Espagne
Préserver l’influence espagnole sans entrer dans une logique de rivalité ?
L’analyse de Carlota García Encina et Charles Powell conduit à distinguer deux enjeux souvent confondus : l’augmentation du poids stratégique du Maroc et une éventuelle perte d’influence de l’Espagne auprès des États-Unis. Le premier phénomène ne rend pas le second inévitable.
Madrid conserve des atouts substantiels, qu’il s’agisse de ses infrastructures militaires, de son appartenance à l’Union européenne et à l’OTAN, de ses relations économiques avec le Maroc ou de sa capacité à dialoguer avec les différents acteurs du Maghreb. Encore faut-il que ces atouts soient mobilisés de manière cohérente dans sa relation bilatérale avec Washington.
Les auteurs soulignent notamment l’existence d’une asymétrie de connaissance entre les deux voisins. Les institutions marocaines disposent en effet d’une connaissance approfondie de la société et des rouages politiques espagnols, alors que l’expertise espagnole sur le Maroc et ses institutions pourrait être davantage développée. Cette observation plaide pour des investissements durables dans la formation diplomatique, les compétences linguistiques et les études marocaines.
La réponse espagnole suppose, selon l’analyse, de renforcer les relations directes avec les décideurs américains, de mieux articuler les dimensions bilatérale et européenne de la politique étrangère espagnole et de définir plus clairement les priorités de Madrid dans le voisinage sud.
Le rapprochement entre le Maroc et les États-Unis constitue, en définitive, moins une menace de remplacement qu’un test de la capacité espagnole à maintenir sa place dans les discussions stratégiques sur l’Afrique du Nord. Dans cette relation triangulaire, les intérêts des trois pays se recoupent sur certains dossiers et divergent sur d’autres. La question centrale pour Madrid sera de préserver sa capacité d’influence dans cet environnement, sans considérer la montée en puissance diplomatique de Rabat comme un jeu à somme nulle.
Réuni à Rabat sous la présidence de Fatima Ezzahra El Mansouri, le Conseil de gouvernement a adopté le projet de Loi de finances pour l’année 2027.
Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2026Il ne s'agit aucunement de redorer l'image de l'Algérie au détriment de son voisin, mais plutôt d'asseoir le récit du Maroc, une nation coupable.
Hafid Boutaleb - 20 octobre 2026Jusqu’à 500 membres des forces marocaines ont été formés en prévision d’un éventuel déploiement à Gaza, dans le cadre de la Force internationale de stabilisation.
Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2026Le Maroc renforce son dispositif antiterroriste avec l’inscription de dix personnes sur sa liste nationale, entraînant le gel de leurs avoirs et une interdiction de voyager.
Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2026Le CSPJ a dévoilé les résultats définitifs de l’élection de dix représentants des magistrats, répartis entre les cours d’appel et les juridictions de premier degré.
Aya Ait Chaib - 20 octobre 2026L’ambassadeur du Maroc au Mexique a invité le président du Sénat mexicain à une visite de travail au Royaume, afin de relancer le dialogue politique et de renforcer les échanges.
Rédaction LeBrief - 20 octobre 2026Politique - Le gouvernement fait le point sur la réforme de l'enseignement supérieur et son impact sur la recherche scientifique.
Mouna Aghlal - 12 mars 2026Politique - Le prince héritier Moulay El Hassan est nommé coordinateur des bureaux et services de l’État-Major Général des FAR par le roi Mohammed VI.
Ilyasse Rhamir - 2 mai 2026Politique - Le Conseil de gouvernement approuve des décrets sur la pêche continentale et les OPCVM pour une meilleure organisation sectorielle.
Mouna Aghlal - 12 mars 2026Politique - Le CCG réaffirme son appui à la marocanité du Sahara lors de la 8e réunion ministérielle conjointe.
Mouna Aghlal - 12 mars 2026Politique – Comment la télémédecine transforme l’accès aux soins, notamment dans les zones rurales ou enclavées ?
Sabrina El Faiz - 12 mars 2026Élections législatives 2026 : suivez en direct le vote, la participation, les principaux faits de la journée et l’annonce des résultats.
Ilyasse Rhamir - 23 septembre 2026