Géopolitique et développement : repenser la croissance dans un ordre international en mutation

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Géopolitique et développement repenser la croissance dans un ordre international en mutationde droite à gauche Alexia Latortue, chef du secrétariat de la Coalition pour l'avenir de la coopération au développement avec Mark Malloch-Brown, ancien président des Open Society Foundations et Adeyemi Dipeolu, ancien conseiller spécial du président pour les questions économiques auprès du vice-président du Nigéria, le 24 mars 2026, Rabat © LeBrief

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Le débat sur la croissance économique et les trajectoires de développement revient aujourd’hui au centre des préoccupations internationales. Dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques, des transformations technologiques rapides et une remise en question de l’ordre multilatéral, les pays du Sud global cherchent à redéfinir leurs stratégies de développement.

Lors d’un panel consacré aux relations entre géopolitique, espace politique et développement, organisé à l’occasion du Growth Summit au Policy center of the new south, plusieurs experts ont analysé les mutations du système international et leurs implications pour les économies en développement. Pour Alexia Latortue, responsable du secrétariat de la Future of development cooperation coalition, le monde traverse un moment décisif. Cette période est, selon elle, « difficile », marquée par des frustrations et parfois même par le désespoir, mais elle constitue également une opportunité pour repenser les modèles de développement.

Elle rappelle que la croissance économique demeure un facteur central du progrès : « ce qui compte pour tout pays qui veut progresser, c’est la croissance économique ». Celle-ci est essentielle pour créer des opportunités, améliorer les conditions de vie et relever les défis globaux, notamment environnementaux. Toutefois, Latortue insiste sur la nécessité d’une croissance de qualité, capable de générer des transformations structurelles profondes et durables.

L’ancien président de l’Open society foundations, Mark Malloch-Brown, propose une analyse plus large des transformations géopolitiques actuelles. Selon lui, le monde traverse une période de fragmentation profonde du système international. Pour illustrer cette situation, il évoque la fable de « l’éléphant et des aveugles », où chaque observateur ne perçoit qu’une partie de la réalité sans en comprendre l’ensemble.

Cette métaphore reflète, selon lui, la complexité de l’ordre mondial actuel, marqué par l’émergence de nouvelles puissances et par la redéfinition du rôle des acteurs traditionnels. Malloch-Brown souligne également que les institutions multilatérales créées après la Seconde Guerre mondiale peinent à s’adapter aux transformations du XXIe siècle.

Les équilibres de pouvoir ont évolué, mais la gouvernance des institutions internationales ne reflète pas toujours ces changements. Cette situation contribue à affaiblir l’efficacité du système multilatéral et à accentuer les tensions entre les différentes régions du monde.

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Le financement du développement en crise

L’un des aspects les plus préoccupants de cette transformation, discuté au premier jour du Growth Summit, concerne l’avenir du financement du développement. L’aide publique au développement, qui a longtemps constitué un instrument central de coopération internationale, connaît aujourd’hui un recul significatif. Si certains attribuent cette évolution à des décisions politiques récentes, Malloch-Brown estime qu’elle résulte d’une tendance plus structurelle. En effet, les budgets d’aide sont de plus en plus contestés dans les pays donateurs et deviennent souvent des variables d’ajustement face aux contraintes budgétaires ou aux priorités stratégiques.

Cette évolution met également en lumière les limites du modèle traditionnel d’aide internationale. Dans de nombreux pays du Sud, l’aide est perçue comme fragmentée, imprévisible et souvent guidée par les priorités des donateurs plutôt que par celles des pays bénéficiaires.

Pour répondre à ces critiques, Malloch-Brown estime qu’une réforme profonde du système est nécessaire. Les pays doivent être placés au centre des stratégies de développement, tandis que les financements internationaux devraient soutenir leurs priorités nationales plutôt que les imposer.

Dans ce contexte de transformation du financement international, le secteur privé devrait jouer un rôle de plus en plus important. Les investissements privés pourraient notamment contribuer au financement des infrastructures, de la transition énergétique ou encore des innovations technologiques.

Toutefois, Malloch-Brown met en garde contre les risques d’une instrumentalisation géopolitique des investissements. Dans certains cas, les financements internationaux pourraient être conditionnés par des intérêts stratégiques, notamment l’accès aux ressources naturelles. Un tel scénario rappellerait certaines pratiques des décennies passées, lorsque l’aide internationale était étroitement liée aux intérêts nationaux des pays donateurs.

L’Afrique face aux mutations de l’ordre mondial

Adeyemi Dipeolu, ancien conseiller spécial pour les affaires économiques auprès de la vice-présidence du Nigeria, apporte une perspective africaine à ce débat. Selon lui, l’ordre international libéral établi après 1945 a contribué à des progrès importants dans de nombreux domaines, notamment la réduction de la pauvreté, l’amélioration des systèmes de santé et l’expansion de l’éducation.

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Cependant, cet ordre est aujourd’hui en train de se transformer profondément. Dipeolu observe une montée des tensions commerciales, une utilisation accrue des sanctions économiques et un affaiblissement progressif des institutions multilatérales. La mondialisation, qui a longtemps favorisé l’intégration économique, est progressivement remplacée par une forme de rivalité stratégique dans laquelle les interdépendances économiques sont utilisées comme instruments de pouvoir.

Face à ces défis, Dipeolu estime que la priorité pour les pays africains est la transformation structurelle de leurs économies. Celle-ci doit permettre de créer des emplois, d’accroître la valeur ajoutée des ressources naturelles et d’améliorer durablement le niveau de vie des populations. Les politiques industrielles, l’innovation technologique et la diversification économique jouent un rôle central dans cette stratégie.

Cependant, il souligne qu’il n’existe pas de modèle universel du développement. Les expériences historiques montrent que chaque pays doit adapter ses politiques économiques à ses propres réalités. Comme l’a résumé l’économiste Robert Solow, « une liste d’ingrédients ne constitue pas un plat », rappelant que les politiques de développement ne peuvent être appliquées mécaniquement d’un contexte à un autre.

Pour réussir cette transformation, la capacité de l’État joue un rôle déterminant. Les gouvernements doivent être capables de coordonner les politiques publiques, de soutenir l’investissement productif et de maintenir une vision stratégique à long terme. Dipeolu insiste également sur la nécessité de construire des coalitions nationales en faveur du développement, réunissant le secteur public, le secteur privé et la société civile.

Dans un monde marqué par l’incertitude et les transformations rapides, les pays du Sud doivent renforcer leur capacité à définir leurs propres trajectoires de développement. Si l’ordre international traverse une phase de transition, cette période pourrait également offrir une occasion de repenser les modèles économiques et de construire des stratégies de croissance plus inclusives et durables.

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