Croissance de 4,9% en 2025 : ce que dit vraiment la productivité, secteur par secteur

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Croissance économique : ralentissement à 4% au T3-2025Croissance économie (illustration) © DR

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Dans son discours à la Nation prononcé le 29 juillet 2026 à l’occasion du 27e anniversaire de son accession au Trône, le roi Mohammed VI a dressé un bilan résolument optimiste : croissance de 4,9% en 2025, secteur automobile devenu premier poste d’exportation du Royaume, essor de l’aéronautique et des énergies renouvelables, campagne agricole favorable renforçant la sécurité hydrique et alimentaire, et fréquentation touristique historique avec près de 20 millions de visiteurs. Pour Le Brief, le Pr Mohamed Karim revient sur ce message de confiance et identifie les défis structurels que le Maroc devra affronter dans la décennie à venir.

A noter qu’avec 4,9% de croissance en 2025 – sa meilleure performance en une décennie – le Maroc affiche un chiffre qui masque une réalité plus contrastée : un rebond agricole spectaculaire, un investissement public en plein essor, mais une économie non agricole qui ralentit. Pour y voir clair, Le Brief a interrogé aussi dans ce 4ᵉ entretien le Professeur Mohamed Karim sur la comptabilité de la croissance, et décompose ici la performance nationale entre travail, capital et productivité globale des facteurs (PTF) – et détaille comment cette dernière se répartit entre agriculture, industrie et services. A la fin de l’entretien, le Professeur nous éclaire sur les investissements qui créent l’emploi.

Pr. Mohamed Karim, économiste à l'Université Mohammed V de Rabat
Pr. Mohamed Karim, économiste — Université Mohammed V de Rabat. Faculté de Droit de Salé. Membre du Comité Exécutif du réseau international EcoMod, USA. Spécialiste en Public Finance, Taxes and Treasury issues and MacroEconomics, ancien Inspecteur Divisionnaire au Ministère de l’Economie et des Finances (DTFE). Expert auprès des organismes internationales (Union Européenne, Banque Mondiale, USAID, OCDE, PNUD, ACET et des gouvernements des pays de l’UMEOA).

 

-Le Brief : Comment résumeriez-vous le message économique porté par le Roi dans ce discours ?

-Pr Mohamed Karim : C’est un discours royal qui assume pleinement et réellement l’optimisme, et les chiffres cités le justifient largement : une croissance proche de 4,9% en 2025, avec une ambition affichée de la maintenir ou de la dépasser en 2026 ; une base industrielle qui monte réellement en gamme, avec l’automobile et l’aéronautique qui dépassent désormais 40% des exportations nationales, devançant les phosphates ; une agriculture qui a bénéficié d’une pluviométrie favorable ; et un secteur touristique qui a battu des records d’affluence. Le message central est celui d’une trajectoire de long terme, cumulative, qui dépasse les alternances gouvernementales. C’est un vrai motif de fierté collective. Mais un discours de bilan n’est pas un point final : il ouvre justement la voie à l’étape suivante, celle où il faut transformer ces acquis macroéconomiques en réponses concrètes aux attentes sociales, en particulier celles des jeunes pour la décennie à venir.

-Le Brief : Justement, quels sont selon vous les grands défis de cette prochaine étape ?

-Pr Mohamed Karim : A mon avis, au Maroc les défis ont tellement changé et le futur du modèle de développement de notre pays dépendra des stratégies et des politiques exécutées en face de quatre défis au moins qui sont :

Le premier défi est relatif à la transition générationnelle et le contrat social.

Comment maintenir la stabilité sociale face à une jeunesse diplômée et chômeuse, dont les aspirations dépassent ce que l’économie formelle peut absorber, sans réforme profonde. Ce qui nous interpelle sur ce qu’on appelle en littérature économique le «contrat social » ?

Le second défi a trait à la souveraineté alimentaire face au stress hydrique.

A ce titre, comment le Maroc peut-il concilier ses ambitions agricoles et sa dépendance structurelle aux importations céréalières dans un contexte de raréfaction de l’eau (sauf 2026) aggravée par le changement climatique, sans recourir à une stratégie alimentaire cohérente à long terme ?

Le troisième défi concerne le financement de la transition verte sans aggravation des inégalités et la mobilisation de l’épargne de façon générale.

La question de qui va supporter réellement le coût de la décarbonisation sera posée : est-ce les ménages, les entreprises ou l’État — et comment éviter que la transition énergétique ne devienne un facteur d’exclusion supplémentaire pour les populations rurales et les PME ? et

Le quatrième défi est lié à l’intelligence artificielle comme rupture structurelle.

C’est aussi un défi futur majeur. On se pose la question, aujourd’hui, dans quelle mesure l’automatisation et l’IA vont-elles fragiliser les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre (textile, automobile, logistique) sur lesquels repose le modèle d’industrialisation marocain, et quelle stratégie de reconversion est envisageable ?

Concernant le premier défi, relatif à la dynamique de la transition démographique et au besoin de tirer gain économique du dividende démographique. Le Maroc bénéficie encore, mais pour une fenêtre limitée, d’un dividende démographique : une population en âge de travailler proportionnellement importante.

Or ce dividende ne se transforme en atout que si l’économie crée des emplois qualifiés en nombre suffisant, faute de quoi il se mue en frustration sociale, en chômage des diplômés et en tentation de l’émigration. Le vieillissement de la population qui s’amorcera dans les quinze à vingt prochaines années impose d’agir maintenant : sur la formation, sur l’adéquation entre les filières universitaires et les besoins de l’économie, sur l’accompagnement à l’entrepreneuriat, et sur la capacité des jeunes à se projeter dans l’avenir avec confiance. C’est un « contrat social » à reconstruire, pas simplement un dispositif d’emploi à ajuster.

Le second défi est celui d’assurer la souveraineté alimentaire qui va plus loin que la sécurité alimentaire. La sécurité alimentaire est la capacité à approvisionner la population, y compris par l’importation. La souveraineté alimentaire va plus loin comme j’ai dit : c’est la capacité du pays à maîtriser durablement ses filières stratégiques, céréalières notamment, indépendamment des aléas climatiques et des marchés internationaux.

Une bonne campagne agricole est une bonne nouvelle conjoncturelle, mais elle ne règle pas le problème structurel du Maroc : une agriculture encore trop dépendante de la pluviométrie, un stress hydrique croissant, et une dépendance importante aux importations de céréales et d’oléagineux. La souveraineté alimentaire de la décennie à venir suppose d’accélérer sur l’irrigation économe en eau, la recherche variétale adaptée au stress hydrique, la valorisation des filières locales à forte valeur ajoutée, et une meilleure régulation des marges tout au long de la chaîne de distribution.

-Le Brief : Le troisième défi que vous aviez cité est la taxe carbone et l’environnement. Pourquoi est-ce si urgent pour le Maroc ?

-Pr Mohamed Karim : Parce que le Maroc est doublement exposé. D’un côté, c’est l’un des pays les plus vulnérables au changement climatique dans le pourtour méditerranéen, avec un stress hydrique déjà structurel. De l’autre, son modèle économique est de plus en plus tourné vers l’exportation vers l’Union européenne, précisément au moment où celle-ci met en place son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.

Les industries marocaines exportatrices, dans l’automobile, les phosphates ou l’agroalimentaire, devront de plus en plus démontrer la faible empreinte carbone de leur production sous peine de voir leur compétitivité pénalisée à l’entrée du marché européen. Le développement des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert évoqué dans le Discours royal va exactement dans ce sens, effectivement il faudra aller plus loin : accélérer la décarbonation de l’industrie existante, généraliser une tarification interne du carbone cohérente avec les standards internationaux, et intégrer pleinement la dimension climatique dans la politique industrielle plutôt que de la traiter comme un sujet à part.

-Le Brief : Permettez-moi de vous couper la parole Professeur Karim, et le défi de l’automatisation et de l’intelligence artificielle, pensez-vous qu’ils sont peu présents dans le débat public marocain et est-ce un défi sous-estimé ? Qu’en pensez-vous ?

-Pr Mohamed Karim : Largement sous-estimé, oui. Le Maroc a construit son modèle industriel récent, dans l’automobile et l’aéronautique notamment, sur un avantage comparatif de coût du travail. Or l’automatisation et l’intelligence artificielle vont progressivement rebattre les cartes de la compétitivité industrielle mondiale, y compris dans les métiers à faible et moyenne qualification qui constituent aujourd’hui l’essentiel de l’emploi créé par les zones industrielles marocaines.

Si le Maroc ne se prépare pas dès maintenant à cette transition, deux risques se conjuguent : perdre progressivement l’avantage-coût qui a attiré les investisseurs, et voir se creuser l’écart de compétences entre une minorité formée aux métiers numériques et une majorité de la main-d’œuvre non préparée à cette mutation. La bonne nouvelle, c’est que le Maroc peut aussi transformer cette contrainte en opportunité, en misant sur la formation aux compétences numériques et sur l’intégration de l’IA dans ses propres chaînes de valeur industrielles, plutôt que de la subir.

-Le Brief : Existe-t-il d’autres défis majeurs pour le Maroc sur la période 2026-2035 professeur ?

-Pr Mohamed Karim : Oui, plusieurs encore, et ils sont liés entre eux. Il y a d’abord le financement de la protection sociale généralisée et la soutenabilité à terme des régimes de retraite, dans un pays qui commence sa transition démographique. Il y a ensuite la mobilisation de l’épargne nationale et le développement des marchés financiers, un chantier que le discours royal appelle lui-même de ses vœux, pour financer l’investissement sans creuser excessivement l’endettement public.

Il y a également le défi de la régionalisation avancée et de la réduction des disparités territoriales, pour que la dynamique industrielle ne bénéficie pas qu’à quelques pôles urbains. Il y a enfin le contexte géopolitique régional, avec un environnement international marqué par le retour du protectionnisme, qui impose au Maroc de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement stratégiques, comme le pharmaceutique et l’agroalimentaire, tout en poursuivant la diversification de ses partenariats. Tous ces défis renvoient in fine à la même question : comment transformer une croissance solide en un développement inclusif, résilient et durable pour la décennie qui vient.

-Le Brief : Vous plaidez depuis longtemps pour une révision en profondeur de ce modèle de croissance. Pouvez-vous revenir sur les origines de ce débat ?

-Pr Mohamed Karim : Ce débat n’est pas nouveau. J’ai eu l’occasion et l’honneur de l’ouvrir et d’y contribuer très tôt depuis 2009 en tant que membre de la commission d’évaluation des politiques publiques, un débat couronné par la préparation de la plateforme du colloque international tenu en 2013 à la Chambre des conseillers, qui avait justement pour ambition de questionner les fondements du modèle de croissance national et d’ouvrir la réflexion sur une alternative fondée sur la productivité globale des facteurs.

À l’époque déjà, les signaux étaient là : une croissance quantitativement correcte mais qualitativement insuffisante, incapable d’absorber les flux annuels de nouveaux arrivants sur le marché du travail. Plus de dix ans après, force est de constater que le diagnostic reste largement d’actualité, ce qui montre à quel point la transformation structurelle de notre économie est un chantier de long terme.

-Le Brief : Concrètement, à quoi ressemblerait ce modèle alternatif que vous appelez de vos vœux ?

-Pr Mohamed Karim : Il s’agit d’un modèle qui déplace le centre de gravité de la croissance : au lieu de chercher à croître essentiellement par l’accumulation de capital, il faut renforcer la croissance à travers la productivité totale des facteurs, la fameuse PTF.

Cela suppose d’investir massivement et durablement sur cinq leviers : l’éducation, pour élever le niveau de qualification du capital humain ; la santé, condition d’une population productive ; la recherche scientifique et l’innovation, pour permettre à l’économie de monter en gamme technologique ; la gouvernance, qui conditionne l’efficacité de la dépense publique et la qualité des institutions ; et enfin la confiance, qu’elle soit celle des citoyens envers les institutions ou celle des investisseurs envers l’environnement des affaires. Ce sont ces cinq dimensions au moins qui, ensemble, déterminent la capacité d’une économie à transformer la croissance en développement et en emplois de qualité.

-Le Brief : Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui empêchent aujourd’hui cette transformation ?

-Pr Mohamed Karim : Il y a plusieurs verrous structurels. Le premier est le poids de l’économie informelle, qui prive l’État de recettes fiscales, fausse la concurrence et maintient une large partie de la main-d’œuvre en dehors de toute protection sociale et de toute dynamique de productivité. Le deuxième est la multiplication des intermédiaires dans les chaînes de valeur, qui renchérit les coûts sans création de valeur réelle et pénalise autant le producteur que le consommateur final.

Le troisième, et sans doute le plus préoccupant, est la persistance de situations de rente et de monopole dans certains secteurs clés : elles découragent l’investissement productif, bloquent l’entrée de nouveaux acteurs innovants et entretiennent des inégalités d’accès aux opportunités économiques. Tant que ces trois problèmes ne seront pas traités de front, aucune stratégie de croissance, aussi ambitieuse soit-elle sur le papier, ne pourra pleinement se traduire en emplois durables.

La suite la semaine du 17/08/2026.

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