Aïd al-Adha en France : le fêter entre deux agendas

WhatsApp Image 2026 01 20 at 18.29.09

Temps de lecture :

Siège de la DGSN à Casablanca © DRVente de moutons, à la veille de Aïd al-Adha 1447, à Casablanca © Ayoub Jouadi/ LeBrief

A
A
A
A
A

Chaque année, quand le croissant de lune annonce Aïd al-Adha, des milliers de familles installées en France vivent la fête en deux temps : celui du calendrier, et celui du souvenir. Pour Souad, Marocaine établie dans l’Hexagone depuis plusieurs années, préparer cette fête signifie jongler entre deux cultures, deux rythmes, et ressentir, parfois très fort, l’absence de ceux qui sont restés là-bas. Rencontre avec une femme qui refuse de choisir entre ici et là-bas.

Au Maroc, la préparation de Aïd el-Kebir commence bien avant le jour J. Souad se souvient de cette effervescence collective qui gagnait tout le quartier : le grand ménage d’abord, pour purifier la maison et l’ouvrir à tous, puis les gâteaux pétris avec sa mère, les crêpes dorées, les habits neufs achetés en famille. « Il y a une très bonne ambiance dans tout le pays, dans tout le village, entre voisinages, entre familles », raconte-t-elle. Le père partait choisir le mouton. Les femmes s’occupaient des enfants et des tenues. Et la veille de la fête, la bête arrivait à la maison : les plus jeunes s’agglutinaient autour d’elle, riaient, s’agitaient. La fête commençait déjà là, dans ce soir d’avant chargé d’attente et de chaleur familiale.

Aïd al-Adha en France

En France, les premières années, Souad a cherché à reproduire à l’identique ce rituel. La famille achetait un mouton, trouvait un endroit pour le sacrifier, reconstituait tant bien que mal l’atmosphère du pays. « On maintenait les fêtes, on achetait le mouton, on apprenait à nos enfants nos coutumes, nos traditions ». Mais progressivement, l’exercice est devenu plus difficile. Les abattoirs agréés se font rares, les démarches se compliquent, les espaces manquent. Alors Souad a trouvé une solution pratique, sans renoncer à l’essentiel : depuis deux ou trois ans, elle commande le mouton directement chez le boucher. La forme change, le fond, lui, reste intact. Le soir venu, la famille se retrouve autour de la table pour les grillades, comme au pays. Sauf que la tablée, elle, est plus petite. Les grands-parents, les oncles, les cousins, eux, sont restés au Maroc.

Toutes les traditions n’ont malheureusement pas survécu. Souad évoque avec une vraie tristesse la fête de Achoura, cette journée où les enfants jouaient dehors, s’aspergeaient d’eau, célébraient ensemble jusqu’au soir entre voisins et amis. « Mes enfants n’ont jamais vu cette ambiance. Je trouve que c’est dommage ». Ce n’est pas un reproche qu’elle se fait, plutôt un constat douloureux : certaines fêtes n’existent vraiment que dans leur contexte d’origine, portées par une collectivité entière, un quartier en liesse. Sans ce tissu social, elles disparaissent.

Lire aussi : Aïd 1447 : le mouton va-t-il nous faire saigner ?

Et puis il y a l’absence de la famille, celle qui pèse à chaque fête. Au Maroc, Aïd al-Adha se vit dans le rassemblement : plusieurs générations autour de la même table, les enfants qui courent d’une maison à l’autre, les mères qui échangent des plats. En France, Souad reconstruit ce cercle avec ce qu’elle a : son mari, ses filles, mais le manque, lui, ne disparaît pas. « Vu qu’on est loin de la famille, il n’y a pas le rassemblement familial, la belle table familiale ».

Ce qui résiste, en revanche, c’est la parole. Souad raconte. Elle décrit à ses filles la table du matin du jour de Aïd al-Adha, ce petit-déjeuner exceptionnel où même ceux qui ne mangent pas d’habitude se mettent à table, parce que c’est la tradition, parce que c’est comme ça. Elle évoque les voisins qui frappaient à la porte avec leurs assiettes, la table qui débordait, le goûter de l’après-midi où tout le monde se retrouvait encore. « C’est ce partage qui manque » Les mots font le travail que la distance empêche. Et ses filles écoutent. Elles connaissent, elles comprennent. « Je pense qu’elles sont au courant de tout et s’adaptent très bien aujourd’hui », dit Souad avec une fierté mesurée.

Le jour J décalé : vivre Aïd al-Adha entre deux agendas

Il y a une blessure particulière dans le récit de Souad, plus discrète mais tout aussi réelle : l’impossibilité de fêter la fête le jour exact où elle tombe. Pas de jour férié en France pour l’occasion. Elle travaille, son mari travaille, ses filles sont à l’école. Alors on décale. Le repas se fait le soir, en rentrant, ou le dimanche suivant, quand tout le monde est enfin disponible. « On se dit : tiens, Aïd c’est aujourd’hui pour nous ». Cette phrase résume à elle seule l’art de l’adaptation, et ce qu’il coûte.

Lire aussi : Aïd Al Adha : une offre ovine annoncée largement suffisante 

Car Aïd al-Adha, ce n’est pas qu’un repas. C’est un matin particulier, des habits neufs sortis pour l’occasion, une photo de famille devant la porte, un petit-déjeuner différent des autres. C’est un rythme, une journée entière scandée par des rituels qui se succèdent du lever au coucher. Fragmentée entre un soir de semaine et un dimanche de rattrapage, la fête perd quelque chose d’irréductible. Souad le sait. Elle fait avec. Elle transmet malgré tout, parce que « c’est quelque chose qui tient au cœur, et c’est nos racines. Il ne faut pas les oublier malgré la séparation du pays ».

Dans le salon de Souad, Aïd al-Adha existe. Et ses filles, nées en France, grandissent avec les deux : la vie qu’elles vivent, et celle que leur mère leur raconte, pour que là-bas reste vivant, même d’ici.

DNC à Bordeaux : Wissal Bendardka. 

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
70 ans de la DGSN : nouvelles infrastructures sécuritaires à Tinghir et Casablanca

Société - La DGSN inaugure de nouvelles structures sécuritaires à Tinghir et Casablanca pour renforcer la proximité et la rapidité d’intervention policière.

Rédaction LeBrief - 16 mai 2026
Deux extrémistes liés à Daech arrêtés au Maroc

Société - Deux jeunes individus soupçonnés de liens avec une organisation terroriste ont été arrêtés lors d’une opération sécuritaire coordonnée. Ils projetaient des actions violentes visant des cibles sensibles et l’ordre public.

Ilyasse Rhamir - 15 mai 2026
Aïd Al-Adha : à Casablanca, le mouton reste hors de portée pour de nombreuses familles

Société - Les prix des moutons de l’Aïd suscitent l’inquiétude des consommateurs, qui dénoncent des tarifs jugés excessifs.

El Mehdi El Azhary - 15 mai 2026
UM6SS : un congrès pour repenser les soins infirmiers en Afrique

Société - L’UM6SS organise à Casablanca, du 14 au 16 mai 2026, la 2e édition du CASIPS sur les pratiques avancées en sciences infirmières en Afrique.

El Mehdi El Azhary - 15 mai 2026
Réfugiés et migrants : le HCR pointe les failles du système d’accompagnement au Maroc

Société - Un rapport du HCR souligne d’importantes inégalités d’accès aux aides pour les migrants.

El Mehdi El Azhary - 15 mai 2026
Alerte météo : neige et fortes pluies dans plusieurs provinces

Société - Neige en altitude et fortes pluies accompagnées d’orages toucheront plusieurs provinces du Maroc entre vendredi et samedi.

Ilyasse Rhamir - 15 mai 2026
Voir plus
Aïd Al-Fitr 1447 pourrait tomber le samedi 21 mars

Société - Selon les calculs astronomiques, Aïd al-Fitr 2026 pourrait tomber le samedi 21 mars au Maroc. La visibilité du croissant lunaire est prévue vendredi soir, mais la date officielle sera confirmée par le ministère des Habous.

Ilyasse Rhamir - 9 mars 2026
Ramadan : horaires spéciaux du tramway de Casablanca

Société - Le réseau CASA Tramway adopte des horaires spéciaux durant le mois de Ramadan.

Mouna Aghlal - 17 février 2026
Ramadan 2026 : la Zakat Al Fitr fixée à 25 dirhams

Société - Le Conseil supérieur des oulémas annonce la valeur de la Zakat Al Fitr pour 2026 à 25 dirhams pour l'année 1447 de l'Hégire.

Mouna Aghlal - 12 mars 2026
8 mars : 8 Marocaines qui bousculent les lignes

Société-A l’occasion du 8 mars, LeBrief rend hommage à 8 femmes que nous avons rencontrées et interviewées ces derniers mois.

Sabrina El Faiz - 8 mars 2026
Manifestations de la « GenZ 212 » : 60 personnalités marocaines exhortent le Roi à engager des réformes profondes

Société - Soixante figures marocaines appellent le roi Mohammed VI à lancer des réformes profondes en phase avec les revendications de la jeunesse.

Hajar Toufik - 8 octobre 2025
Travaux : les Casablancais n’en peuvent plus !

Dossier - Des piétons qui traversent d’un trottoir à l’autre, des voitures qui zigzaguent… À croire que les Casablancais vivent dans un jeu vidéo, sans bouton pause.

Sabrina El Faiz - 12 avril 2025
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire