Arnaud Blasquez Publié le 23/09/26 à 11:59
Temps de lecture

Hors champ

A A A A A

Hier, à New York, le Brésil a ouvert, comme depuis 1955, le débat général de l’Assemblée des Nations unies. Pour la dixième fois de sa carrière, Lula s’avance à la tribune et rappelle que l’Organisation ne protège plus ceux qui n’ont ni armée ni arsenal. Il promet que la présidentielle brésilienne du 4 octobre se tiendra « sous le regard attentif d’une citoyenneté plurielle et d’une presse libre ». La pique à son hôte est à peine voilée. Quelques minutes plus tard, Trump lui succède sous les caméras de l’ONU, mais sans le pool télévisé qui le suit habituellement. Il a banni CNN, MS NOW et Politico de la Maison-Blanche ; les autres chaînes ont suspendu leur participation en solidarité. Trump ne supporte plus leur travail de vérification et accuse ces journalistes de fabriquer des « fake news », lui qui accumule les contre-vérités.

Lire aussi : Le multi-alignement à l’épreuve

Un président américain sous pression

Le maître de cérémonie semble affaibli. Trump ne recueille que 32% d’opinions favorables et, à six semaines des élections de mi-mandat, le Parti républicain accuse 8 points de retard sur les démocrates chez les électeurs inscrits. La guerre contre l’Iran, lancée il y a près de sept mois, se paie aussi à la pompe : autour de 72 dollars avant le conflit, le Brent a frôlé les 110 dollars la semaine dernière. Lula a présenté la situation plus clairement : Ormuz renchérit les carburants, les engrais et les aliments des familles du monde entier.

Il faut donc au président américain des victoires. L’accord signé hier avec le Danemark et le Groenland lui en offre une. Sans date d’expiration, il ouvre la voie à une présence américaine accrue et ferme l’île aux forces extérieures à l’OTAN. Trump le présente comme une mainmise définitive. Le texte réaffirme pourtant la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à l’autodétermination. Une victoire stratégique, mais loin de l’annexion promise pendant des mois.

Il lui faut aussi maîtriser le récit, et le récent boycott de sa couverture par le pool télévisé révèle tout le paradoxe : jamais Trump n’a eu autant besoin d’images de victoire, jamais il n’a autant combattu ceux qui les produisent.

L’ONU lui offre alors la tribune idéale pour redorer cette image. Washington vient d’ailleurs de lui verser 725 millions de dollars d’arriérés, juste assez pour préserver son droit de vote, tout en lui devant encore plus de 1,3 milliard. Mais Trump y expose moins une ligne diplomatique qu’une succession de signaux contradictoires. Dans le même discours, il se pose en faiseur de paix, menace d’anéantir la République islamique d’Iran, puis renvoie un éventuel accord après les midterms début novembre. Téhéran est bien à New York, mais aucun tête-à-tête n’est prévu, et le seul canal ouvert reste une offre sur Ormuz transmise par des médiateurs.

Les véritables enjeux hors caméra

Trump désigne enfin l’autre bataille : l’intelligence artificielle, dont la maîtrise déciderait du vainqueur, l’Amérique devant la Chine. Or le rival ainsi désigné n’est pas à New York. Xi Jinping n’a plus pris la parole devant l’Assemblée de l’ONU depuis 2021, et c’était en visioconférence. Il rejoindra aujourd’hui directement Washington. C’est bien là que se négocieront les rapports de force concrets. L’ONU réunit le monde ; la Maison-Blanche concentre les enjeux.

Trump accueillera Xi en personne sur le tarmac d’Andrews, geste inhabituel à ce niveau, avant une cérémonie mobilisant 479 militaires. En mai, Trump faisait le voyage à Pékin tandis que Xi imposait le tempo. En septembre, l’hôte change, le tapis rouge aussi. Mais qui reçoit vraiment l’autre ?

À Washington, les discussions porteront sur trois fronts : Taïwan, la technologie et le commerce. Xi cherchera d’abord à enterrer un paquet d’armes américain de 14 milliards de dollars, bloqué depuis plusieurs mois. Sur l’IA, le dialogue évoqué en mai mais jamais institué vient d’être relancé à New York par Scott Bessent et He Lifeng. Washington propose un mécanisme de notification des incidents : un embryon de téléphone rouge. Paradoxe : l’administration qui refuse une régulation internationale de l’IA au nom de la menace chinoise en négocie désormais la transparence avec Pékin. Sur le commerce, Trump veut des annonces avant les midterms, alors que les engagements pris en mai restent largement inaboutis. Surtout, Pékin n’a suspendu que jusqu’au 10 novembre ses nouveaux contrôles sur les exportations de terres rares. Faute d’accord, ils pourraient entrer en vigueur et resserrer l’approvisionnement américain. L’échéance tombe une semaine après les midterms et la Chine se garde le droit de lire la situation avant de prolonger, ou non, la trêve. À Washington comme à Téhéran, la diplomatie mondiale scrute désormais le calendrier électoral d’un président à 32%.

Lire aussi : Grand oral sous veto

À l’assemblée de l’ONU, Lula a dénoncé le « vice originel » de l’institution, ce veto qui offre aux grandes puissances le luxe de l’insouciance. La succession d’António Guterres en fournit déjà la démonstration. Rebeca Grynspan mène le dernier vote indicatif, mais aucun candidat n’échappe au veto d’un membre permanent, et Washington comme Pékin en disposent. L’ONU réunit 193 États à Manhattan, mais son prochain visage pourrait se décider entre deux puissances à Washington. L’essentiel reste hors champ.

Comme un symbole

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire