L’IA a envahi les bureaux avant les organigrammes

Il y a deux ans, l’intelligence artificielle générative était encore un gadget que l’on testait en douce pour rédiger un mail. En 2026, elle est devenue un collègue silencieux, présent dans les réunions, les entretiens de recrutement et les tableaux de bord RH. Mais un décalage frappant s’est installé : les salariés l’utilisent bien plus que leurs managers ne l’imaginent, et les directions peinent encore à transformer cette adoption individuelle en vraie transformation collective.

A A A A A

Tribune

Dr. Bouamama Soukaina

Professeure en sciences de l’éducation – HEC Rabat, affiliée au Centre de rechercher en Sciences de Gestion et Economie (CEeSC)

Temps de lecture : Publié le 09/09/2026 à 10:03
favoris

Les chiffres racontent un paradoxe. D’un côté, l’adoption explose : la moitié des cadres utilisent désormais l’IA au moins une fois par semaine, une hausse de 15 points en un an, avec une pratique encore plus marquée chez les jeunes actifs et les managers eux-mêmes. De l’autre, les dirigeants sous-estiment largement cette réalité : les études montrent que les salariés recourent à l’IA dans leurs tâches quotidiennes bien plus souvent que leurs responsables ne le pensent.

Ce décalage n’est pas anodin. Il crée ce que plusieurs cabinets RH appellent un « déficit de gouvernance » : près d’un tiers des entreprises admettent ne vérifier que 20% ou moins du contenu généré par l’IA dans leurs process RH, alors même que la quasi-totalité des organisations prévoit d’augmenter ses investissements dans ces outils au cours des trois prochaines années.

Autrement dit : 2026 n’est plus l’année du test, c’est l’année du passage à l’échelle – souvent plus vite que la capacité des entreprises à l’encadrer.

Le manager, nouveau chef d’orchestre… et nouveau responsable

Le rôle du manager change de nature. Les tâches qu’on lui confiait mécaniquement – comptes rendus de réunion, suivi de performance, premiers jets de rapports ou de prévisions – peuvent désormais être largement déléguées à l’IA. Ce transfert libère du temps, mais il déplace la charge de travail plutôt qu’il ne la supprime : le manager doit désormais superviser les résultats produits par l’IA, les valider, et s’assurer qu’ils servent réellement l’intérêt de ses équipes.

Ce basculement redéfinit les compétences attendues. La maîtrise technique ne suffit plus : l’intelligence émotionnelle, la capacité à donner du sens, à fédérer une équipe hybride et à repérer les signaux faibles de mal-être deviennent aussi stratégiques que le pilotage de la performance. Certains spécialistes décrivent même le manager de 2026 comme un « gardien du sens », chargé de traduire une transformation technologique en une expérience de travail qui reste humaine.

Un chiffre de l’institut Gallup illustre bien l’enjeu : les collaborateurs dont le manager soutient activement l’usage de l’IA sont nettement plus nombreux à considérer qu’elle transforme réellement leur travail – plusieurs dizaines de fois plus, selon l’étude. Le facteur qui détermine si l’IA profite vraiment à une organisation n’est donc ni le budget, ni la technologie choisie, mais la posture managériale.

Problème : c’est précisément cette population de managers qui affiche, depuis plusieurs années, le désengagement le plus marqué – un phénomène particulièrement sensible en France et en Europe, régions où l’engagement au travail reste parmi les plus faibles au monde.

Ce que l’IA change concrètement pour les RH

Au-delà du management, la fonction RH elle-même se transforme sur plusieurs fronts :

  • Recrutement et gestion des talents. Tri de CV, génération de questions d’entretien, analyse prédictive des compétences. L’IA sert autant à accélérer les process qu’à anticiper les besoins de reskilling face à des métiers qui évoluent vite.
  • IA agentique. Au-delà des simples assistants, des agents capables d’exécuter de façon autonome des tâches complexes commencent à s’intégrer dans les systèmes d’information RH, obligeant les directions à repenser l’architecture même de leurs outils plutôt que de simplement ajouter une couche technologique.
  • Transparence salariale. La directive européenne sur l’égalité de rémunération, entrée en application en juin 2026, pousse les entreprises à croiser IA et données de paie pour objectiver leurs politiques salariales — un exercice à la fois technique et sensible.
  • Cadre réglementaire. L’AI Act européen, dont l’application aux États membres s’étend jusqu’à août 2026, impose aux managers et aux RH de se tenir informés d’un cadre juridique en mouvement, notamment sur les usages à risque comme l’évaluation des salariés.

Le risque d’un usage mal calibré

Tous les experts convergent sur un point : l’IA doit rester un copilote, jamais un pilote automatique. Elle peut structurer des données, détecter des tendances, formuler des recommandations — mais le jugement humain reste irremplaçable pour apporter le contexte, la dimension éthique et la responsabilité finale d’une décision RH, qu’il s’agisse d’une embauche, d’une promotion ou d’un licenciement.

Il existe aussi un risque plus subtil, souligné par plusieurs chercheurs en management : celui d’un usage inefficace de l’outil lui-même. Certains managers passent parfois plus de temps à formuler une requête à l’IA qu’ils n’en auraient mis à effectuer la tâche eux-mêmes. L’enjeu n’est donc pas seulement d’adopter l’IA, mais de savoir quand ne pas s’en servir.

Ce qu’il faut retenir

2026 marque un tournant : après deux années d’expérimentation prudente, les entreprises passent à une intégration massive de l’IA dans leurs pratiques RH et managériales. Mais cette bascule technologique ne produira des résultats que si elle s’accompagne d’un investissement équivalent dans la formation, la gouvernance des données et — surtout — l’engagement des managers qui restent, plus que jamais, la clé de voûte de la transformation.

L’intelligence artificielle ne remplace pas le management. Elle en révèle, plutôt cruellement, la qualité.

Sources : rapports Gallup « State of the Global Workplace » 2026, étude BCG « AI at Work » (juin 2026), enquête Apec « Les cadres et l’IA » (2026), analyses Workday, Assessio et RH Magazine sur les tendances RH 2026.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié le 08/09Restructuration d’entreprise, le Maroc construit le marché du retournement avant liquidation

La restructuration d’entreprise, ou restructuring (réorganisation financière et opérationnelle d’une société en difficulté), ne désigne ni une faillite ni une simple réduction de coûts. Elle commence lorsqu’une entreprise conserve un métier, des clients et des actifs utiles mais ne peut plus financer son cycle d’exploitation ou respecter sa dette. Le diagnostic sépare alors trois questions souvent confondues : rentabilité du métier, liquidité disponible à court terme et solvabilité du bilan. Une société peut être rentable et manquer de cash, ou…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 07/09L’IA en entreprise : le vrai risque n’est pas le retard technologique, mais l’absence de gouvernance

Dans de nombreuses entreprises, la question n’est déjà plus de savoir s’il faut utiliser l’intelligence artificielle. Les collaborateurs l’expérimentent, les directions métiers identifient des cas d’usage et les équipes technologiques multiplient les projets pilotes. Rédaction, recherche documentaire, analyse, assistance client, maintenance ou aide à la décision : l’IA entre dans le quotidien professionnel plus vite que les organisations ne redéfinissent leurs règles. Cette accélération produit un paradoxe. Plus l’outil paraît simple à utiliser, plus la responsabilité qui l’entoure devient complexe.…

Par Dr Imad Rochd, Docteur en Business Administration, spécialisé en transformation digitale
Publié le 07/09Banques et fintech, l’expansion africaine du Maroc passe désormais par les infrastructures financières

L’histoire récente de la banque marocaine en Afrique se lit d’abord dans les cartes. Abidjan, Dakar, Bamako, Lomé, Cotonou ou Yaoundé sont devenues les étapes d’une expansion menée par Attijariwafa bank, le Groupe Banque Centrale Populaire et Bank of Africa. Le modèle était classique. Acheter une banque, prendre une participation, harmoniser progressivement les systèmes et utiliser le bilan du groupe pour accompagner les entreprises présentes dans plusieurs pays. Cette logique continue. Le 24 décembre 2025, le Groupe BCP a finalisé…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 04/09Votre banque peut vendre votre dossier demain – voici comment préparer votre PME

Ce que cela signifie concrètement : si vous avez un crédit en difficulté, votre interlocuteur habituel – votre banquier, votre agence – pourrait ne plus l’être demain. Votre dossier peut changer de mains. Et le nouveau détenteur de votre dette aura une logique différente. Ce n’est pas une alerte. C’est une information que tout dirigeant de PME doit intégrer dans sa gestion du risque financier. Et voici cinq choses concrètes à faire maintenant. Connaissez le statut réel de votre dossier…

Par Mostafa Mounasser, Fondateur de Maroc Mentor, cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines
Publié le 03/09Vieillir dans la dignité : le défi silencieux de la pauvreté des personnes âgées au Maroc et en Europe

Vieillir est une étape naturelle de la vie. Mais vieillir dans la précarité ne devrait jamais être considéré comme une fatalité. Au Maroc comme en Europe, le vieillissement de la population transforme progressivement les sociétés. Selon les données du recensement marocain de 2024, les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 13,8% de la population marocaine, soit environ cinq millions de personnes. Cette proportion était de 9,4% en 2014. Cette évolution démographique constitue une réussite en matière d’espérance…

Par Badar uz Zaman, Directeur d’une école privée. Master en science politique
Publié le 02/092030, le risque caché du BTP

Le Maroc entre dans un cycle d’investissement exceptionnel. Stades, aéroports, routes, rail, ouvrages hydrauliques et équipements urbains se superposent aux projets industriels déjà engagés. Pour les grands groupes cotés du BTP, la visibilité commerciale est spectaculaire. À fin mars 2026, les carnets de commandes cumulés de SGTM, TGCC et Jet Contractors dépassaient 77 milliards de dirhams. Cette profondeur du carnet est une force. Elle crée aussi un besoin de financement considérable. Construire plus vite signifie acheter davantage de matériaux, mobiliser…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 01/09La recherche sans clic : ce que change la montée des réponses IA pour les entreprises marocaines

Pendant des années, la logique était relativement simple : une entreprise cherchait à apparaître dans Google, l’internaute cliquait sur un résultat, arrivait sur le site, puis éventuellement remplissait un formulaire, appelait ou achetait. Ce parcours existe toujours. Mais il n’est plus le seul. Aujourd’hui, une partie croissante des recherches se termine directement dans l’interface du moteur. L’utilisateur obtient une définition, une comparaison, une liste d’étapes, des horaires, un résumé ou une recommandation sans forcément visiter le site qui a contribué…

Par Mohamed Mouatassim, Consultant SEO, GEO & AEO
Publié le 31/08Piraterie numérique et IPTV illégale : le Maroc se dote d’un arsenal juridique renforcé

L’un des apports majeurs du texte est d’introduire, pour la première fois, une définition claire de la notion de piraterie. Celle-ci couvre désormais toute exploitation non autorisée d’une œuvre, d’une prestation ou d’un enregistrement sonore ou audiovisuel, quel que soit le procédé employé, y compris par des moyens numériques ou via Internet. La notion de diffusion radiophonique et télévisuelle a par ailleurs été élargie pour englober l’ensemble des modes de communication au public, qu’ils soient directs ou indirects, filaires ou…

Par Meryem Aanaiber, Docteure en droit privé Enseignante-chercheuse
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub