Poulet : derrière l’effondrement des prix, les failles structurelles de la filière avicole

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Volaille : la surproduction entraîne une forte chute des prix au MarocImage d'illustration, produits avicoles © DR

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Après plusieurs mois marqués par des prix élevés, le marché marocain du poulet traverse une phase de correction marquée. Le kilogramme de poulet se négocie désormais autour de 7 à 8 dirhams à la ferme. Si les consommateurs bénéficient de cette situation, les éleveurs dénoncent une accumulation de production et une demande insuffisante. Pour Bouazza El Kharrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, cette crise révèle surtout les fragilités d’une filière dont la régulation en aval demeure insuffisante. Décryptage.

Après avoir atteint des niveaux élevés, les prix du poulet connaissent un retournement spectaculaire sur le marché marocain. Dans les exploitations, le kilogramme de poulet blanc se vend actuellement autour de 7 à 8 dirhams, tandis que les prix observés sur les marchés de gros se situent aux alentours de 9 à 9,50 dirhams. Une situation qui soulage les ménages, mais qui fragilise fortement les producteurs, confrontés à une offre abondante et à une consommation qui ne progresse pas au même rythme.

Pour comprendre ce retournement, Bouazza El Kharrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, invite d’abord à replacer la baisse dans le fonctionnement même du marché. « Le marché national des viandes blanches est libre et les prix sont déterminés par les jeux de l’offre et de la demande », rappelle-t-il dans une déclaration à LeBrief. Dès lors, selon lui, « la baisse enregistrée de son prix de vente depuis Aïd Al Adha répond normalement à ce principe ».

La baisse actuelle ne constituerait donc pas, à ses yeux, une anomalie en soi. Elle serait plutôt la conséquence mécanique d’un déséquilibre entre les quantités disponibles et la capacité d’absorption du marché. Cette lecture rejoint le constat formulé par plusieurs professionnels du secteur, qui évoquent une production exceptionnellement élevée.

Lire aussi : Marché de la volaille : pourquoi les prix du poulet chutent à 11 DH le kilo ?

Une offre devenue difficile à absorber

Dans les fermes, la pression est particulièrement forte. 13 à 14 millions de poussins mis sur le marché chaque semaine, contre 6 à 7 millions en période normale. Une telle différence se traduit mécaniquement par une accumulation de volailles, notamment de poulets dont le poids dépasse les standards recherchés par les circuits habituels de commercialisation.

Pour les producteurs, chaque journée supplémentaire passée dans l’élevage représente pourtant un coût. L’alimentation continue d’être consommée alors même que les débouchés ne sont pas suffisamment nombreux. Les éleveurs se retrouvent ainsi contraints de vendre rapidement, parfois à des prix qui ne couvrent plus correctement leurs charges.

El Kharrati estime lui aussi que l’origine immédiate de la crise réside dans une production trop importante. « Les aviculteurs ont inondé le marché d’une production qui ne devait pas avoir eu lieu », affirme-t-il, tout en soulignant que les causes de cette situation sont « complexes ».

Pour illustrer la vigueur de la demande dans certains contextes, El Kharrati évoque également les festivités organisées au retour des pèlerins. « Après le retour des pèlerins, par exemple, les festivités de leur retour ne servaient que du poulet », souligne-t-il. Selon lui, cette consommation a notamment permis de « combler l’impact négatif généré par la hausse des prix des viandes rouges ».

La baisse actuelle intervient ainsi dans un contexte particulier. Alors que les prix des viandes rouges ont fortement pesé sur le budget alimentaire des ménages, la viande blanche demeure une source de protéines plus accessible. Mais cette fonction de substitution ne suffit pas à absorber durablement une production excédentaire.

Le maillon faible : l’aval de la filière

C’est précisément sur ce point que Bouazza El Kharrati concentre l’essentiel de ses critiques. Pour lui, la filière avicole joue un rôle majeur dans l’alimentation des Marocains, notamment en matière d’accès aux protéines. Mais son organisation présente une faiblesse importante au niveau de l’aval.

« La machine grince au niveau de l’aval, qui devrait avoir un système de régulation pour assurer un approvisionnement continu, une fluctuation normale des prix et une assurance qualité produit », nous explique notre interlocuteur.

Dans cette organisation, les abattoirs de volailles devraient jouer un rôle central. Or, selon El Kharrati, ils ne traitent actuellement qu’une faible proportion de la production nationale. « Ces établissements, malheureusement, n’accueillent que 8% de la production nationale », affirme-t-il.

Ce faible recours aux structures d’abattage agréées aurait, selon la Fédération marocaine des droits du consommateur, des conséquences à la fois économiques et sanitaires. El Kharrati décrit ainsi une situation où « une sorte d’anarchie s’est installée » et dont les principales victimes seraient à la fois les producteurs et les consommateurs.

Il avance également une donnée particulièrement préoccupante : « la Fédération marocaine des droits du consommateur considère que 82% des viandes blanches vendues sont insalubres du fait qu’elles ne subissent aucun contrôle sanitaire conformément à la loi 28-07 ».

La loi 28-07 relative à la sécurité sanitaire des produits alimentaires constitue, dans ce contexte, un point de référence majeur. Pour El Kharrati, le recours à des circuits davantage structurés permettrait non seulement d’améliorer la sécurité sanitaire, mais aussi de mieux réguler les flux de production.

Les éleveurs pris entre charges et intermédiaires

La crise actuelle ne peut toutefois être réduite à un simple problème de consommation. Les éleveurs doivent également composer avec une structure de coûts et de commercialisation qui limite leur capacité à maîtriser leurs revenus.

« Les aviculteurs sont entre le marteau des provendiers et l’enclume des intermédiaires auxquels ils préfèrent vendre que de subir le joug des abattoirs à cause des délais de paiement, du contrôle sanitaire ou encore des impôts », fait valoir El Kharrati.

Les provendiers, qui fournissent notamment l’alimentation animale, représentent une composante déterminante des coûts de production. À l’autre bout de la chaîne, les intermédiaires constituent pour de nombreux éleveurs un débouché immédiat. Une relation de dépendance peut ainsi s’installer où le producteur doit écouler rapidement ses volailles, mais dispose de peu de moyens pour négocier dans une situation de surabondance.

Cette situation crée un paradoxe. Le recours à des circuits structurés pourrait améliorer la traçabilité et le contrôle sanitaire, mais les conditions économiques et administratives de ces circuits peuvent inciter certains producteurs à privilégier des débouchés plus rapides.

À cette difficulté s’ajoute la faiblesse des capacités de stockage frigorifique. Dans une filière où les animaux arrivent rapidement à leur poids commercial, l’absence de solutions suffisantes de conservation limite fortement la possibilité de différer la commercialisation.

Lorsque l’offre augmente brutalement, l’éleveur ne peut donc pas simplement conserver sa production en attendant une amélioration de la demande. Il doit vendre. Et lorsque plusieurs producteurs font la même chose au même moment, la pression à la baisse s’accentue.

C’est ce fonctionnement en « flux tendu » qui contribue à expliquer l’ampleur des variations de prix. En période de pénurie relative, la faiblesse de l’offre peut pousser les prix vers le haut. À l’inverse, lorsque la production excède les capacités d’absorption du marché, les prix peuvent rapidement s’effondrer.

Vers une programmation de la production ?

Pour El Kharrati, une partie de la réponse passe précisément par une meilleure anticipation de la production. La Fédération marocaine des droits du consommateur avait déjà formulé une proposition en ce sens auprès des professionnels.

« La Fédération avait suggéré aux professionnels la création de sociétés de services composées des différents intervenants pour assurer cette fonction de programmation de la production et assurer la distribution à des étals de vente et non d’abattage », explique-t-il.

L’idée consiste donc à ne plus considérer chaque maillon de manière isolée, mais à organiser davantage la chaîne depuis la production jusqu’à la commercialisation. Une programmation plus fine pourrait permettre de limiter les situations de surproduction et, à l’inverse, d’éviter les tensions d’approvisionnement susceptibles de provoquer des flambées de prix.

Le rôle des abattoirs demeure, dans cette vision, central. « Le pivot de cette organisation reste le passage par l’abattoir qui devrait être obligatoire pour des raisons sanitaires plus que d’autres », insiste El Kharrati.

Cette obligation permettrait, selon cette approche, de renforcer le contrôle sanitaire tout en donnant davantage de visibilité sur les volumes réellement mis sur le marché. Elle pourrait également contribuer à mieux structurer les circuits de distribution.

Lire aussi : Filière avicole : les éleveurs de poulets de chair alertent sur une crise sans précédent

Une aubaine pour les ménages, une alerte pour la filière

À court terme, la baisse des prix constitue indéniablement une bonne nouvelle pour les consommateurs. Après plusieurs épisodes de hausse des prix alimentaires, le recul du prix du poulet offre une possibilité de rééquilibrage du budget des ménages. La viande blanche demeure en effet l’une des principales sources de protéines animales accessibles à une large partie de la population.

Mais l’avantage immédiat pour le consommateur ne doit pas masquer les difficultés économiques rencontrées par les producteurs. Une filière qui vend durablement en dessous de ses coûts ne peut maintenir son niveau de production sans conséquences. À terme, une succession de périodes de surproduction et de ventes à perte pourrait décourager certains éleveurs, réduire l’investissement et provoquer, en sens inverse, des tensions sur l’offre.

C’est tout le paradoxe de la situation actuelle ; le même déséquilibre qui permet aujourd’hui au consommateur d’acheter du poulet à un prix particulièrement bas fragilise les acteurs chargés de produire cette viande.

La question dépasse donc largement celle du prix affiché sur les étals. Elle renvoie à l’organisation d’une filière stratégique pour l’alimentation nationale, à la capacité de programmer la production, au rôle des abattoirs, au contrôle sanitaire, aux conditions de paiement et à la place des intermédiaires.

Pour les professionnels, la sortie de crise ne devrait ainsi pas uniquement passer par une remontée des prix. Elle suppose surtout de réduire les déséquilibres qui rendent les variations aussi brutales. Tant que l’offre et la demande resteront insuffisamment coordonnées et que les capacités d’abattage, de stockage et de régulation demeureront limitées, le marché restera exposé à des mouvements de prix importants.

La chute actuelle pourrait donc n’être qu’un nouvel épisode d’un cycle devenu familier ; après les flambées, la surproduction, puis l’effondrement des prix. Pour les consommateurs, le moment est favorable. Pour les éleveurs, il constitue au contraire un signal d’alarme. Et pour la filière, il pose une nouvelle fois la question de la régulation d’un marché dont les déséquilibres finissent par pénaliser, à tour de rôle, chacun de ses acteurs.

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