La souveraineté marocaine à l’épreuve du cyberspace

La souveraineté a longtemps été appréhendée à travers des critères essentiellement territoriaux : le contrôle d’un espace géographique délimité, la protection des frontières nationales et la capacité de l’État à garantir la sécurité de sa population face au menaces extérieures. Toutefois, l’essor des technologies numériques et l’interconnexion croissante des sociétés contemporaines ont profondément redéfini les fondements traditionnels de la puissance publique. Dans un environnement caractérisé par la circulation instantanée des données, la dépendance aux infrastructures numériques et la multiplication des interactions transnationales, la cybersécurité s’impose désormais comme une composante essentielle de la souveraineté étatique.

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Tribune

Ouissale El Gharbaoui

Enseignante chercheuse à HEC Rabat Business School

Temps de lecture : Publié le 29/06/2026 à 11:20
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Cette évolution traduit l’émergence d’un nouvel espace stratégique dans lequel les rapports de force ne se limitent plus aux dimensions terrestres, maritimes, aériennes ou spatiales. Le cyberspace constitue aujourd’hui un théâtre d’affrontement à part entière, où s’exercent des formes inédites de compétition économique, d’influence politique, d’espionnage stratégique et de confrontation géopolitique.

Selon les projections de Cybersecurity Ventures, le coût mondial de la cybercriminalité pourrait atteindre 10.500 milliards de dollars annuels, un montant qui illustre l’ampleur économique et stratégique des menaces numériques contemporaines. Les cyberattaques ne relèvent plus d’actes isolés de malveillance informatique ; elles participent désormais de logiques structurées susceptibles d’affecter la stabilité des États, la continuité des services essentiels et la sécurité des infrastructures critiques.

Dans cette perspective, l’analyse proposée par Yuval NOAH Harari selon laquelle le contrôle des données constitue une source croissante de pouvoir apparait particulièrement éclairante. À mesure que les administrations publiques, les systèmes financiers, les réseaux énergétiques ou les infrastructures de transport se numérisent, les données deviennent un actif stratégique dont la protection conditionne la capacité des États à exercer pleinement leurs prérogatives souveraines. Cette dynamique fait émerger un paradoxe fondamental : les technologies qui favorisent la modernisation, l’efficacité administrative et la croissance économique créent simultanément de nouvelles vulnérabilités susceptibles d’être exploitées par des acteurs étatiques ou non étatiques.

Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette transformation structurelle. Depuis plusieurs années, le Royaume a engagé une stratégie ambitieuse de transition numérique visant à moderniser l’administration publique, renforcer l’inclusion financière, développer les services numériques et améliorer la compétitivité de son économie. Les progrès réalisés dans la dématérialisation des procédures administratives, la diffusion des solutions de paiement électronique ainsi que la modernisation des infrastructures témoignent d’une volonté affirmée d’intégration dans l’économie numérique mondiale. Cependant, cette évolution implique un impératif concomitant :la consolidation permanente de la résilience cybernétique nationale.

Le Royaume comptait plus de 38 millions d’abonnements à Internet en 2024, un chiffre qui témoigne de la généralisation des usages numériques dans la société marocaine. Cette dynamique est confirmée par le rapport digital 2025 Morocco de dataReportal, qui estime à plus de 35 millions le nombre d’internautes et à environ 21,3 millions les utilisateurs des réseaux sociaux.

Dans ce contexte de connectivité croissante, la protection des infrastructures numériques devient un enjeu stratégique. Les efforts engagés par le royaume ont d’ailleurs été reconnus par l’union internationale des télécommunications (UIT), qui classe le Maroc dans la catégorie Tier 1-Role modeling du global cybersecurity Index 2024, réservée aux pays les plus avancés en matière de cybersécurité. Cette distinction traduit les progrès accomplis, mais elle souligne également l’impératif de poursuivre les investissements dans la résilience numérique, alors que la multiplication des services dématérialisés et des échanges de données accroit mécaniquement les risques de cyberattaques visant à réussir aussi bien les institutions publiques que les acteurs économiques.

Pourtant la véritable menace de demain ne réside peut-être pas dans le piratage des infrastructures, mais dans la manipulation de l’information. L’essor de l’intelligence artificielle générative ouvre la voie à une nouvelle génération d’attaques fondées sur les deepfakes, les faux documents, les usurpations d’identité numériques et les campagnes de désinformation à grande échelle.

À l’approche d’échéances économiques, diplomatiques ou électorales importantes, la capacité à distinguer le vrai du faux pourrait devenir un enjeu de sécurité nationale. Dans un pays qui s’apprête à accueillir des événements mondiaux majeurs, à commencer par la coupe du monde 2030, la cybersécurité ne saurait se limiter à la protection des réseaux et des serveurs ; elle doit également englober la défense de l’intégrité informationnelle. Car à l’ère de l’intelligence artificielle, déstabiliser un État ne consiste plus nécessairement à attaquer ses systèmes informatiques : il peut suffire d’altérer la confiance de ses citoyens dans la véracité des informations qu’ils reçoivent.

L’expérience internationale démontre en effet qu’aucune infrastructure, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut prétendre à une invulnérabilité absolue. Les attaques ayant ciblé des établissements de santé, des administrations publiques, des opérateurs énergétiques ou encore des institutions financières dans différentes régions du monde illustrent la nature systémique du risque cyber. Selon l’IBM X-Force threat Intelligence Inde, les organismes publics et les infrastructures critiques figurent parmi les cibles privilégiées des cybercriminels. Ces opérations poursuivent généralement des objectifs multiples : perturbation des services essentiels, obtention d’informations stratégiques, extorsion financière ou affaiblissement de la confiance collective envers les institutions.

Dans cette optique, le développement du capital humain représente un enjeu stratégique majeur. Selon les estimations de l’ISC, le déficit mondial de spécialistes en cybersécurité dépasse actuellement 4,7 millions de professionnels. Cette pénurie affecte l’ensemble des secteurs économiques et institutionnels, limitant la capacité des organisations à anticiper et à gérer efficacement les risques cyber.

Pour le Maroc, cette situation constitue également une opportunité de positionnement stratégique. Un investissement accru dans les formations spécialisées, la recherche scientifique, l’innovation technologique et le développement des compétences pourrait permettre au Royaume de renforcer sa sécurité numérique tout en consolidant son rôle de centre régional d’expertise au service du continent africain.

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