ANSS : un an après, quel impact sur le soutien social ?
L'Agence nationale du soutien social (ANSS), dans la province d’El Jadida © ANSS
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Lancé en grande pompe en octobre 2023 par le roi Mohammed VI, le régime des Aides sociales directes (ASD) a quitté le stade de l’urgence pour entrer dans celui de l’institutionnalisation. Un an après la création de l’Agence nationale du soutien social (ANSS), officialisée en novembre 2024, l’établissement public a remis au Souverain son premier rapport annuel au titre de l’exercice 2025.
Le document, consulté par notre rédaction, dresse le portrait d’une machine sociale en rodage, confrontée à une double exigence, celle de maintenir des transferts massifs tout en construisant une gouvernance moderne, transparente et ancrée dans les territoires.
Plus de 12,5 millions de personnes bénéficiaires
L’ampleur du dispositif impressionne. À fin décembre 2025, le programme ASD soutient régulièrement 3,9 millions de ménages, soit 42% des foyers marocains, représentant plus de 12,5 millions de personnes. Parmi elles, 5,5 millions d’enfants de moins de 21 ans et 1,7 million de personnes âgées de plus de 60 ans bénéficient des transferts.
Depuis le lancement effectif des versements en décembre 2023, l’enveloppe globale distribuée atteint 51 milliards de dirhams, soit l’équivalent de près de 2% du produit intérieur brut (PIB) national. Un effort budgétaire exceptionnel (le plus élevé d’Afrique et du monde arabe en proportion du PIB) qui place le Maroc très au-dessus de la moyenne des pays en développement (rarement plus de 1,5%).
Mais au-delà des masses, l’ANSS insiste sur l’efficacité du ciblage. Grâce au croisement du Registre national de la population (RNP) et du Registre social unifié (RSU), 84% des aides sont concentrées sur les trois premiers déciles de niveau de vie, c’est-à-dire les 30% les plus vulnérables.
La corrélation avec la carte de la pauvreté multidimensionnelle publiée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) est quasi parfaite au niveau régional. Concrètement, les territoires qui souffrent du plus fort indice de privation reçoivent mécaniquement les volumes d’aide les plus importants.
Lire aussi : Soutien social : 51 milliards de dirhams versés à fin 2025
Une migration informatique sous haute tension
L’année 2025 a été avant tout une année de structuration pour l’ANSS, qui a repris progressivement la gestion du régime confiée à titre transitoire à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et à la Caisse nationale de retraites et d’assurances (CNRA). L’enjeu technique majeur réside dans la migration des systèmes d’information de gestion.
L’Agence a opté pour un scénario prudent de migration « à l’identique » (as-is), afin d’éviter toute interruption de service pour les bénéficiaires. Les infrastructures sont déjà déployées dans le datacenter du ministère de l’Économie et des Finances et sur un cloud souverain secondaire. Les tests d’éligibilité et de calcul des droits se poursuivent, avec l’objectif d’un basculement complet en 2026.
« La sécurisation des données personnelles est un impératif absolu », martèle le rapport, qui liste les autorisations obtenues auprès de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) pour les traitements liés aux ASD, aux réclamations et aux enquêtes statistiques. Cette conformité était une condition non négociable pour un dispositif qui traite plusieurs centaines de millions de points de données chaque mois.
El Jadida, laboratoire d’une politique sociale humanisée de l’ANSS
L’innovation la plus significative de l’année réside dans l’ouverture, le 9 décembre 2025, de la première représentation territoriale pilote (RTP) de l’ANSS à El Jadida. Cette antenne, dotée de 15 référents sociaux recrutés sur 179 candidats, marque la volonté de l’agence de rompre avec une gestion purement dématérialisée.
« Le numérique, puissant levier de transformation, ne peut produire ses pleins effets qu’en étant associé à un accompagnement humain de proximité », explique dans le rapport Wafâa Jemali, directrice générale de l’ANSS.
Le choix d’El Jadida ne doit rien au hasard. Une analyse multicritères combinant la densité des bénéficiaires ASD, les indicateurs de pauvreté, l’offre locale de santé et d’éducation, ainsi que l’accessibilité des transports a présidé à cette sélection. La RTP doit expérimenter deux mesures pilotes d’accompagnement, évaluées sur 24 mois avec le soutien de l’Union européenne et de l’UNICEF.
La première, « Pass Inclusion », vise à encourager l’emploi formel pour les chefs de ménages âgés de 18 à 45 ans, avec des primes de recherche d’emploi et un maintien des ASD pendant douze mois en cas d’embauche déclarée. La seconde, « Tous à l’école ! », cible les collégiens ruraux, avec des bonus mensuels supplémentaires sous condition de scolarisation et d’assiduité.
Ces expérimentations répondent à un enseignement frappant de l’enquête de perception menée par l’ANSS auprès de 1.800 ménages bénéficiaires : si plus de 90% des personnes interrogées se déclarent satisfaites du programme, citant une réduction du stress financier et un meilleur accès à l’alimentation et aux soins, 40% expriment une attente forte d’accompagnement vers l’emploi ou la création d’une activité génératrice de revenu.
Mieux : 60% des bénéficiaires se disent prêts à renoncer aux ASD en contrepartie d’un emploi stable. Un signal puissant pour une politique qui ne veut pas enfermer ses cibles dans une assistance chronique.
Aide spéciale : le capital des enfants oubliés
Une autre avancée majeure de l’exercice 2025 réside dans l’opérationnalisation de l’Aide spéciale destinée aux enfants orphelins et abandonnés placés dans les établissements de protection sociale (EPS).
Le décret d’application a été adopté en Conseil de gouvernement le 23 décembre 2025. Concrètement, une allocation mensuelle de 500 dirhams est versée non pas aux gestionnaires des établissements, mais sur un compte rémunéré ouvert au nom de chaque enfant auprès de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), bloqué jusqu’à sa majorité. Pour un enfant entré en EPS à l’âge de 3 ans, le capital constitué à ses 18 ans avoisinerait les 100.000 dirhams.
L’ANSS a déjà développé une plateforme web dédiée et finalisé les conventions de partage de données avec le ministère de la Solidarité. L’enrôlement massif des directeurs d’EPS et des enfants éligibles doit s’achever en 2026.
Lire aussi : ANSS : une politique de proximité pour rendre plus efficace le dispositif d’aide directe
Relier la donnée au terrain
Si le bilan de la première année est indéniablement positif, ayant connu une stabilisation des flux de nouvelles demandes, un taux de rejet mensuel tombé à moins de 1% en décembre 2025, ainsi qu’une appropriation rapide des critères d’éligibilité, l’ANSS n’élude pas les questions en suspens.
L’une des plus sensibles concerne la scolarité. Alors que seulement 68% des enfants âgés de 6 à 21 ans sont déclarés scolarisés par les chefs de ménage dans le système ASD, le taux brut de scolarisation national officiel est de 82,1%. L’écart est significatif.
L’Agence travaille avec le ministère de l’Éducation nationale pour affiner ces données, mais il pourrait révéler soit une sous-déclaration stratégique de la part des familles (craignant de perdre l’aide si l’enfant est scolarisé), soit un vrai décrochage. Les mesures « Tous à l’école ! » sont précisément conçues pour trancher cette question par l’expérimentation.
Autre horizon : la généralisation du maillage territorial. L’ANSS a élaboré une matrice multicritères (social, économique, géographique) pour sélectionner les futures provinces d’implantation. L’objectif affiché est de couvrir progressivement les douze régions du Maroc, en commençant par les territoires intérieurs les plus en difficulté.
Par ailleurs, l’Agence entend structurer son ouverture internationale. Elle a déjà noué des partenariats avec la Banque mondiale, l’Union européenne, l’UNICEF et la KfW allemande, et mène une veille comparative sur treize pays (dont le Brésil, le Chili, l’Inde et le Pakistan). Un projet de jumelage institutionnel devrait voir le jour en 2026 pour renforcer ses capacités en matière d’évaluation d’impact et de gouvernance prédictive.
Un an après sa création effective, l’ANSS semble avoir réussi son pari de la continuité : les aides sont versées régulièrement, les fraudes limitées, les circuits de contrôle en place. Mais sa véritable valeur ajoutée ne se mesure pas seulement en dirhams transférés. C’est dans les représentations territoriales, les référents sociaux, les primes conditionnées à la santé ou à l’éducation, et dans la capacité à faire émerger des parcours de sortie de la pauvreté que se joue l’ambition royale d’un État social « solidaire, inclusif et profondément humain ».
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