Former pour des professions inexistantes : la chimère stratégique de l’éducation face à l’intelligence artificielle

Alors que l’intelligence artificielle redessine les contours du marché du travail, une injonction semble faire consensus : former aux « métiers de demain ». Cependant, cette ambition, séduisante en théorie, est fondée sur la fragile hypothèse d’un futur prévisible.

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Tribune

Ouissale El Gharbaoui

Docteur en sciences économiques et gestion -Professeur Permanente HEC Rabat

Temps de lecture : Publié le 27/03/2026 à 14:10
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Ces dernières années, les appels à adapter l’éducation et la formation aux métiers de demain se sont multipliés dans les discours officiels. Ils orientent les réformes, dictent les priorités d’investissement, et façonnent les politiques publiques. Pourtant face à l’avancée fulgurante de l’intelligence artificielle, cette vision repose sur un paradoxe rarement remis en question.

Comment peut-on former à des métiers dont la nature même reste incertaine ?

L’intelligence artificielle n’a pas seulement pour effet de modifier les métiers existants, elle transforme en continu les contours du travail lui-même. Tandis que certaines tâches disparaissent, d’autres émergent, souvent de façon inattendue. Ce qui était perçu hier comme une compétence clé peut devenir obsolète en quelques années. Par conséquent, prévoir les besoins précis du marché du travail devient un exercice périlleux et souvent inefficace.
Au Maroc, comme dans de nombreux pays, repose encore sur l’adéquation entre la formation et l’emploi.

On multiplie les filières spécialisées, les partenariats avec les entreprises et le développement de compétences techniques ciblées. Ces initiatives, bien qu’essentielles à court terme, s’avèrent insuffisantes face à l’instabilité croissante induite par l’IA.

Le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans la satisfaction des besoins du marché, mais dans la préparation à son imprévisibilité, cela suppose un déplacement profond du paradigme éducatif. Il ne s’agit plus de former à des métiers mais de développer des capacités d’adaptation, de raisonnement critique et d’apprentissage continu. En d’autres termes, de former à naviguer dans l’incertitude.

Or cette transformation est loin d’être acquise.

La majorité des systèmes éducatifs est encore ancrée dans des modèles traditionnels, reposant sur la transmission de connaissances stables, des méthodologies d’évaluation normées et des parcours linéaires. Or, l’intelligence artificielle bouleverse cette organisation avec ses dynamiques évolutives et souvent disruptives.

Cette inadéquation se reflète également dans les politiques publiques d’emploi et de formation. Celles-ci demeurent adaptées à des transitions professionnelles graduelles mais peinent à répondre aux ruptures structurelles rapides engendrées par l’automatisation. Un exemple marquant est celui de l’automatisation des fonctions administratives au sein des institutions publiques : elle ne se limite pas à éliminer certaines tâches, mais reconfigure également les compétences nécessaires dans ces structures.

Face à ces défis, une interrogation s’impose : est-il encore possible pour notre système éducatif d’anticiper un avenir en perpétuelle évolution ? Ne vaudrait-il pas mieux apprendre à organiser et naviguer dans l’incertitude ?

Le Maroc dispose ici d’une opportunité stratégique. Plutôt que de courir derrière des modèles prédictifs fragiles, il pourrait investir dans un enseignement centré sur la plasticité intellectuelle, la transversalité des compétences et la capacité à interagir avec des systèmes complexes. D’après le « Word Economic forum » près de 40% des métiers actuels devraient être profondément transformés d’ici 2030. Au Maroc, cette tendance se traduit par une demande accrue pour des profils spécialisés tels que les Data analysts, les experts en cybersécurité, et les développeurs logiciels.

Toutefois, cette transition n’est pas exempte de défis, un décalage persistant entre les compétences acquises et celles attendues par les entreprises demeure, à cela s’ajoutent les inégalités d’accès à la formation numérique ainsi qu’un besoin accru de développement des compétences transversales, telles que la pensée critique, la maitrise de l’anglais technique et l’adaptabilité.

Dans ce contexte, le Maroc dispose néanmoins d’opportunités importantes. Le développement du nearshoring, les investissements dans les technologies émergentes et les partenariats avec des acteurs internationaux renforcent son positionnement comme hub numérique régional. Ainsi une articulation entre technologies intelligentes, enseignement et emploi s’impose comme un enjeu central pour préparer les générations futures aux métiers de demain.

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