Portail marin : lorsque les deux bleus se rencontrent aux seuils de l’avenir
Tribune
Mohammed TafraoutiActiviste environnemental, spécialiste des questions oasiennes et du développement durable
Le long des côtes qui relient la mer Méditerranée à la mer Noire, où l’azur des eaux se mêle à la lumière de l’histoire et où les ports conservent l’odeur du sel et le murmure des navires de retour, se dessine aujourd’hui un nouveau récit pour ces mers qui ont nourri les peuples, soutenu les économies et inspiré les civilisations. C’est un récit où les inquiétudes persistantes concernant la durabilité des pêches cohabitent avec des signes clairs d’une profonde transformation qui commence à redéfinir les contours du paysage marin régional.
Le déclin de la surpêche : une accalmie après une décennie d’inquiétude
Le rapport « État des pêches en Méditerranée et en mer Noire 2025 », publié par la Commission générale des pêches pour la Méditerranée de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, offre un tableau nuancé mêlant prudence et optimisme. Après des années de pressions croissantes, la région enregistre en effet les niveaux de surpêche les plus bas depuis dix ans. Cette évolution positive s’accompagne d’une augmentation notable de la biomasse des principales espèces commerciales, un tournant qualifié par Manuel Barange, directeur général adjoint de la FAO, de « moment décisif prouvant que la gestion fondée sur la science peut réellement inverser la trajectoire des ressources marines, même si le chemin vers la durabilité reste long ».
Cette amélioration n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’efforts continus et coordonnés à travers tout le bassin. De la Turquie à la Tunisie, de la Grèce à la Géorgie, les ports ont progressivement modernisé leurs équipements, renforcé les systèmes de suivi et amélioré la formation des pêcheurs, tandis que des programmes scientifiques plus précis ont affiné l’évaluation des stocks. Année après année, la pression exercée sur les pêches a diminué, permettant à l’équilibre écologique de commencer à se reconstruire.
Sous la surface : des signes de reprise… et des zones d’ombre
Les signes de rétablissement ne se limitent pas à une seule espèce, mais concernent un éventail de ressources marines qui montrent des dynamiques de croissance encourageantes. Le mulet à bandes, la crevette rouge géante, ainsi que le Saint-Pierre en mer Adriatique ou encore le turbot en mer Noire, affichent tous des indicateurs positifs.
La situation demeure toutefois préoccupante pour d’autres espèces. La sardine, pilier des pêcheries du sud de la Méditerranée, continue de décliner sous l’effet combiné du changement climatique et de la surexploitation. Quant au merlu européen, malgré la baisse des taux de mortalité liée à la pêche, il reste encore loin du niveau de reconstitution souhaité.
Le climat : l’acteur silencieux qui redessine la mer
Parallèlement, les écosystèmes marins font face à des pressions croissantes induites par le changement climatique. L’élévation des températures ralentit la reproduction de certaines espèces et pousse d’autres à migrer vers le nord, alors que les habitats benthiques se dégradent sous l’effet de l’altération chimique des eaux. Comme l’explique Veronica Sentilos, coordinatrice régionale de l’environnement marin : « La mer change de langage. Les espèces les plus sensibles s’effacent lentement, remplacées par d’autres qui ne sont pas originaires de la région. Cela perturbe l’équilibre écologique et complexifie davantage la gestion des pêches. »
À cela s’ajoutent les effets persistants de la pollution plastique et industrielle, qui s’infiltre dans la chaîne alimentaire, ainsi que la dégradation des prairies sous-marines, véritables nurseries pour les juvéniles, sous la pression de l’urbanisation littorale.
Les ports : laboratoires d’un basculement bleu
Partout dans la région, les ports deviennent les témoins d’une transformation plus profonde qu’une simple modernisation d’outils. Les pêcheurs s’initient aux techniques à faible impact, les autorités déploient des systèmes numériques de contrôle plus performants, et la recherche scientifique s’ancre dans des partenariats plus étroits permettant une collecte de données plus précise. Cette dynamique contribue fortement à la baisse marquée de la mortalité liée à la pêche entre 2013 et 2023, comme le souligne le rapport.
L’aquaculture : un souffle économique dans les eaux saumâtres
Face à la pression persistante sur les ressources naturelles, l’aquaculture s’impose désormais comme le pilier émergent de la sécurité alimentaire bleue. Sa production en mers et eaux saumâtres a dépassé les 940 000 tonnes en 2023, tandis que la production totale, incluant les eaux douces, a franchi le seuil des trois millions de tonnes pour une valeur avoisinant neuf milliards de dollars. La daurade et le bar européen dominent ce secteur, alors que la Turquie, l’Égypte et la Grèce maintiennent leur position de leaders régionaux.
Pour Alexandra Sokolova, experte des systèmes alimentaires marins à la FAO, « l’aquaculture n’est pas une alternative, mais une nécessité pour réduire la pression sur les mers, à condition d’être menée de manière responsable et respectueuse des équilibres écologiques ».
Un océan d’emplois : quand l’économie résonne jusqu’au rivage
L’impact du secteur dépasse largement le cadre marin. Plus de 1,17 million d’emplois en dépendent directement ou indirectement. De la capture à la transformation, du transport à la commercialisation, ce secteur fait vivre des milliers de familles et structure l’économie de nombreuses communautés côtières.
Entre réalité et ambition : les fondations d’un avenir maritime durable
Le rapport trace une voie claire pour les années à venir : renforcer les aires marines protégées, consolider la gestion scientifique, améliorer la surveillance et promouvoir des pratiques de pêche responsables en partenariat avec les professionnels. Dans une région où les enjeux environnementaux, économiques et sociaux s’entrecroisent intensément, ces orientations deviennent essentielles pour préserver le capital biologique des mers.
L’espoir avance au rythme des vagues
Entre défis persistants et progrès tangibles, la mer Méditerranée et la mer Noire demeurent des espaces vivants, réactifs aux efforts des communautés qui cherchent à concilier production alimentaire, protection de la nature et durabilité des moyens de subsistance. Comme le rappelle la conclusion du rapport : « Ces deux mers n’ont pas seulement besoin d’être protégées : elles ont besoin d’être gérées avec sagesse pour retrouver ce qu’elles ont perdu. Sans cela, elles ne seront plus jamais les mers que nous avons connues.»
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