Défis économiques : le Maroc entre pragmatisme et réformes urgentes

Avatar de Mouna Aghlal

Temps de lecture :

Le Maroc face aux défis économiques : entre pragmatisme et nécessité de réformes structurellesLahcen Oulhaj, économiste et membre du CESE © LeBrief.ma

A
A
A
A
A

Alors que l’économie marocaine fait face à une croissance poussive, à un chômage structurel élevé et à une inflation largement importée, la pertinence du cadre macroéconomique actuel est remise en question. L’économiste Lahcen Oulhaj, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), appelle à une refonte profonde des politiques économiques, plaidant pour un rôle plus affirmé de l’État, une meilleure coordination avec la Banque centrale et une relance orientée vers les secteurs stratégiques. À l’heure où les défis s’accumulent, le Maroc se trouve à un tournant décisif pour redessiner son modèle de développement.

Au cœur des débats économiques qui animent le Maroc, une tension grandissante se dessine entre les objectifs de croissance, la nécessité de résorber le chômage et l’impératif de préserver la stabilité des prix. Cette situation, souvent difficile à maitriser, révèle aujourd’hui les limites des modèles économiques traditionnels que le Maroc a longtemps adoptés. C’est dans ce contexte complexe que s’exprime Lahcen Oulhaj, économiste et membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Pour lui, il est temps d’engager une actualisation des politiques économiques nationales, plus en phase avec les réalités d’un pays en développement.

Un cadre économique importé, mal adapté au contexte marocain

Comme nombre d’économies émergentes, le Maroc a, au fil des décennies, intégré des standards macroéconomiques largement inspirés des critères de convergence européens, notamment ceux issus des accords de Maastricht. Parmi ces normes, on trouve une cible d’inflation fixée à 3% et un plafonnement de la dette publique à 60% du Produit intérieur brut (PIB). Si ces objectifs peuvent s’avérer pertinents dans des économies industrialisées aux structures productives diversifiées, leur transposition mécanique dans le contexte marocain pose de sérieux problèmes.

L’inflation observée au Maroc est en grande partie de nature importée. Les précédents historiques sont éloquents : qu’il s’agisse des chocs pétroliers des années 1970 ou plus récemment des répercussions économiques de la guerre en Ukraine, le Royaume a été confronté à des flambées des prix échappant à tout contrôle national. Dans ces conditions, les instruments de politique monétaire classiques, tels que la hausse des taux directeurs, se révèlent peu efficaces, voire contre-productifs. En cherchant à juguler une inflation exogène par des mesures restrictives, la Banque centrale contribue à étouffer une croissance déjà structurellement faible.

Lire aussi: Politique des changes au Maroc : entre prudence et libéralisation

Le chômage des jeunes : une urgence économique et sociale

Pour Lahcen Oulhaj, la priorité ne devrait pas être la lutte contre une inflation structurellement importée, mais bien la relance de la machine économique et la résorption du chômage de masse, particulièrement aigu chez les jeunes (36,7%) et les femmes (19,4%). Pour espérer inverser cette tendance, le pays devrait viser un taux de croissance supérieur à 7%, alors qu’il peine à dépasser les 3% à 4% dans les meilleures années. Or, le «policy mix» actuellement en vigueur, axé sur la stabilité monétaire, néglige trop souvent ces impératifs sociaux cruciaux.

Dans ce contexte, Lahcen Oulhaj plaide pour une réorientation de la politique économique, avec une place plus centrale accordée à la dépense publique et à l’investissement stratégique. L’État marocain, qui finance déjà près de deux tiers de l’investissement global, devrait selon lui jouer un rôle moteur encore plus affirmé dans des secteurs industriels à fort potentiel. Il cite, à titre d’exemple, le secteur automobile, aujourd’hui première source d’exportation industrielle en Afrique, ou encore la filière pharmaceutique, capable de produire localement des vaccins stratégiques. Ces réussites démontrent la pertinence d’un interventionnisme bien ciblé.

Lire aussi: Trump taxe le Maroc de 10% : quel impact sur l’économie ?

Vers une meilleure synergie entre politique budgétaire et monétaire

Néanmoins, pour être efficace, cette relance budgétaire ne peut se faire en vase clos. Elle nécessite une coordination étroite avec la politique monétaire. Lahcen Oulhaj critique à ce titre ce qu’il perçoit comme une indépendance excessive de la Banque centrale. Sans remettre en cause sa crédibilité ou son rôle de stabilisateur économique, il estime qu’elle devrait contribuer, à travers des mécanismes spécifiques, au financement de projets structurants à taux préférentiels, voire nuls. Il ne s’agit pas ici de sombrer dans le financement monétaire inflationniste, mais de s’inspirer de pratiques hétérodoxes appliquées dans d’autres pays émergents.

La monarchie, de par sa position constitutionnelle surplombant les pouvoirs exécutif et législatif, pourrait jouer un rôle d’arbitre et de garant de cet équilibre stratégique entre rigueur monétaire et volontarisme budgétaire. Lors d’un colloque organisé à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Salé, Lahcen Oulhaj a également identifié plusieurs filières prioritaires. Le déficit commercial chronique du Maroc s’explique en partie par une dépendance excessive à l’importation de machines et de biens intermédiaires. Cela souligne l’urgence d’une industrialisation plus poussée, notamment dans des secteurs technologiques tels que l’aéronautique ou les industries de défense, où le potentiel d’intégration locale reste élevé.

Lire aussi: Hausse des volumes, baisse des marges : bilan du marché pétrolier

Par ailleurs, même si le pays a enregistré des avancées notables en matière d’infrastructures (ports, aéroports), les efforts doivent désormais s’orienter vers des projets à haute valeur ajoutée. La transition vers une économie verte et inclusive est également un chantier prioritaire. Cette transition implique d’intégrer davantage les dimensions sociales et environnementales dans les politiques économiques : accès des femmes à l’éducation, généralisation des énergies renouvelables, agriculture durable, etc.

Toutefois, une politique de relance ne saurait porter ses fruits sans un socle solide de réformes structurelles. La gouvernance économique doit être renforcée, avec une attention particulière portée à la lutte contre l’économie informelle, qui représenterait près de 30% du PIB. De même, le système bancaire, jugé trop concentré et peu compétitif, mérite d’être réformé pour mieux répondre aux besoins de financement des PME et des startups innovantes. L’éducation, la formation professionnelle et la recherche doivent également être au cœur de cette dynamique de transformation.

 

En somme, le Maroc se trouve à un tournant crucial de son développement. Les recettes orthodoxes ont montré leurs limites, et l’heure est à la construction d’un modèle hybride, adapté à ses spécificités. Cela implique d’assumer un certain interventionnisme économique, tout en maintenant une rigueur dans la gestion des finances publiques. Le défi est de taille, mais l’enjeu est vital : sans une croissance forte, inclusive et durable, les tensions sociales et politiques pourraient s’exacerber. C’est à cette condition que le Royaume pourra relever les défis de demain.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Coopération économique : la France renforce sa présence au Maroc

Économie - Le ministre français Nicolas Forissier a effectué une visite stratégique à Casablanca, mettant en avant les opportunités économiques liées au Mondial 2030 et renforçant les partenariats entre entreprises françaises et marocaines dans plusieurs secteurs clés.

Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026
Impériales Week 2026 : « Marketing houwa koulchi »

Économie - Aux Impériales Week 2026, le panel « Marketing houwa koulchi » redéfinit le rôle du marketing. Il s’impose comme une boussole stratégique qui guide innovation, production et croissance bien au-delà de la simple communication.

Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026
Casablanca-Settat : 27 stations pour sécuriser l’eau potable

Économie - La région Casablanca-Settat accélère son programme hydrique avec 27 stations de dessalement et de traitement des eaux. Déjà en grande partie opérationnelles, ces installations visent à sécuriser durablement l’approvisionnement en eau potable.

Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026
Commerce extérieur : importations en baisse, exportations en légère hausse au T4-2025

Économie - Recul des prix à l’importation et progression modérée à l’exportation au quatrième trimestre 2025. L’évolution des indices reflète des dynamiques sectorielles contrastées, entre baisse de l’énergie et hausse de certains produits industriels et alimentaires.

Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026
Pénurie de fruits rouges : un signal pour repenser la filière

Economie - En raison de multiples aléas climatiques, la filière des fruits rouges au Maroc, comme ailleurs, a subi un coup dur.

Mouna Aghlal - 3 avril 2026
Carburants : des écarts de prix qui interrogent le fonctionnement du marché

Économie - Des hausses anticipées des carburants au Maroc interrogent les pratiques des distributeurs et relancent le débat sur la régulation.

El Mehdi El Azhary - 3 avril 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Visa Schengen : le cauchemar européen à prix d’or

Dossier - Entre les délais interminables, les coûts exorbitants et les parcours semés d’embûches, obtenir un visa Schengen c’est devenu…

Sabrina El Faiz - 26 juillet 2025
Coût, impact… tout savoir sur la nouvelle LGV Kénitra-Marrakech

Économie - Le Maroc lance l’extension de sa LGV vers Marrakech, un projet structurant qui transformera durablement la mobilité, l’économie et la connectivité entre les grandes villes.

Hajar Toufik - 25 avril 2025
Pilotage énergétique : pourquoi la data est un levier de compétitivité pour les entreprises ?

Économie – Si on réussit, l’impact est double : compétitivité économique et contribution aux objectifs de transition énergétique du Royaume.

Rédaction LeBrief - 13 mars 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire