Trump au Caucase : le coup de billard à trois bandes qui redessine l’échiquier eurasiatique

Deux jours à peine après avoir réuni à Washington Ilham Aliev et Nikol Pachinian pour sceller un accord « historique » entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, Donald Trump a réussi ce qu’aucune capitale occidentale n’avait osé : s’installer au cœur du Caucase en terrain conquis, sans passer par Moscou ni Téhéran.

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Tribune

Abdellah Ghali

Spécialiste en géopolitique et en questions internationales

Temps de lecture : Publié le 19/08/2025 à 16:00
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Cette paix, qui met officiellement fin à plus de trente ans de conflit autour du Haut-Karabakh, est bien plus qu’un arbitrage régional : c’est une projection stratégique directe dans l’un des carrefours les plus sensibles de l’Eurasie.

Un gain stratégique pour Bakou… et pour Washington

L’élément central de l’accord est la création du corridor « TRIPP », un axe de 43 kilomètres en territoire arménien reliant l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan. Pour Bakou, c’est l’assurance d’un accès terrestre continu à la Turquie et, au-delà, aux marchés d’Asie centrale. Pour Washington, c’est un pied ferme au cœur des routes énergétiques reliant la mer Caspienne à la Méditerranée et un instrument de contournement des tracés sous contrôle russe ou iranien.

Trump n’a pas seulement parrainé la paix : il a verrouillé l’exploitation économique du corridor pour les entreprises américaines, de l’énergie à l’intelligence artificielle. Derrière le geste diplomatique, c’est donc un ancrage géoéconomique durable qui se dessine, et une dépendance structurelle des deux pays caucasiens vis-à-vis de l’infrastructure et de la protection américaines.

Les grands absents : Moscou et Téhéran relégués aux marges

Que la Russie, puissance tutélaire du Caucase depuis deux siècles, soit tenue à l’écart, en dit long sur l’état de son influence. Engluée en Ukraine, fragilisée par des tensions internes, Moscou n’a ni la disponibilité militaire ni le poids politique pour contrer une opération de ce type. L’Iran, voisin direct, voit quant à lui s’installer aux portes de son nord une présence américaine durable, ce qui ne manquera pas d’être interprété comme une menace stratégique. Les réactions ne se laissent pas attendre, et les deux poids lourds locaux grincent déjà des dents.

En une poignée de main, Washington a donc déplacé le centre de gravité de la région : le Caucase Sud, longtemps verrouillé par l’axe Moscou–Téhéran, bascule désormais dans l’orbite occidentale.

Un pied de nez à Poutine

Trump n’a pas seulement avancé ses pions : il est venu « jouer sur le balcon du Vokzal », pour reprendre l’expression russe, c’est-à-dire s’installer symboliquement dans la maison des Slaves. Une provocation calculée : montrer qu’il peut agir en profondeur dans l’espace post-soviétique sans demander la permission du Kremlin.  Le message est limpide : si Moscou veut négocier sur l’Ukraine, elle devra composer avec une Amérique capable de remodeler ses marges d’influence historique.

Paix durable ou dépendance déguisée ?

Sur le papier, l’accord promet une stabilité inédite au Caucase. Dans les faits, il ouvre une ère nouvelle où la sécurité de la région dépendra directement de la permanence d’un protectorat américain. L’Arménie, fragilisée et contrainte de renoncer à toute revendication sur le Karabakh, devra gérer une opinion publique amère. L’Azerbaïdjan, vainqueur politique, devra lui aussi composer avec une présence américaine qui, à terme, pourrait peser sur sa marge de manœuvre diplomatique.

L’histoire récente du Caucase l’enseigne : les accords imposés par un rapport de force asymétrique durent rarement sans révision. La « pax Trump » sera jugée non sur la photo d’une signature, mais sur sa capacité à survivre aux réalités d’une région où chaque trêve contient en germe le conflit suivant.

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