Santé mentale au Maroc : briser les tabous, réformer le système

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Santé mentale des jeunes : le Canada tire la sonnette d’alarmeImage d'illustration © DR

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Entre stigmatisation, manque de moyens et absence d’un cadre structuré, la santé mentale au Maroc reste un défi majeur. Alors que les troubles psychiques augmentent sous l’effet des pressions socio-économiques, un véritable appel à l’action se fait entendre pour réformer le système, briser les tabous et offrir une prise en charge humaine et adaptée.

Au Maroc, la santé mentale demeure un domaine préoccupant, longtemps négligé dans les politiques publiques. Les chiffres sont éloquents : près de 48% des adultes marocains ont souffert d’un trouble psychique au cours de leur vie, selon le Conseil économique, social et environnemental (CESE).

Pourtant, la prise en charge reste largement insuffisante, avec des infrastructures limitées, une pénurie de professionnels et une stigmatisation persistante. Dans un contexte où les besoins en prévention et en traitement ne cessent de croître, il est impératif de repenser le système de santé mentale pour garantir un accès équitable et durable aux soins.

Santé mentale et pression socio-économique : un cercle vicieux

L’environnement socio-économique joue un rôle central dans l’aggravation des troubles psychiques au Maroc. Selon le Dr. Imane Kendili, psychiatre et addictologue, près de 48% des adultes marocains ont souffert d’un trouble psychique à un moment de leur vie. Cette réalité est largement influencée par des facteurs comme le chômage, la précarité financière et l’isolement social, exacerbés par la pandémie.

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Le chômage, qui touche 12,9% des Marocains, engendre un sentiment de perte d’utilité sociale, nourrissant dépression et anxiété. La précarité détruit l’estime de soi et l’isolement social renforce ces mécanismes, créant un cercle vicieux où la santé mentale fragilisée limite l’insertion sociale et professionnelle, aggravant encore la situation.

Un déficit alarmant en infrastructures et professionnels

Le Maroc souffre d’un manque criant de structures adaptées pour la prise en charge des troubles mentaux. À ce jour, seule la moitié des provinces disposent d’hôpitaux psychiatriques ou de services spécialisés, laissant une grande partie de la population, surtout en milieu rural, sans accès aux soins. Ce déficit d’infrastructures s’accompagne d’une pénurie de professionnels de santé mentale. Avec seulement 343 psychiatres pour 36 millions d’habitants, le Maroc affiche un ratio largement inférieur aux normes de l’OMS, qui recommande un minimum de 1,7 psychiatres pour 100.000 habitants.

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Cette pénurie se fait particulièrement sentir dans les zones rurales, où l’absence de spécialistes oblige les patients à parcourir de longues distances pour consulter. Selon le Dr. Kendili, cela entraîne des délais d’attente interminables et limite l’accès aux cliniques privées, souvent inabordables pour la majorité des Marocains. Les familles, démunies face à des troubles complexes, se retrouvent dans l’obligation d’assumer un rôle de soignant pour lequel elles ne sont ni formées ni préparées.

Une jeunesse sous pression

Les jeunes marocains ne sont pas épargnés par cette crise. Selon une étude du CESE, un jeune sur trois âgé de 15 à 24 ans est en situation de décrochage scolaire ou sans emploi, un facteur qui alimente les troubles psychiques. Ces jeunes subissent une pression constante, qui génère un sentiment d’échec et une anxiété chronique.

Pour répondre à cette urgence, le Dr. Kendili propose plusieurs solutions concrètes. Elle préconise l’instauration de cellules d’écoute psychologique dans les écoles et universités, pour offrir un accompagnement aux jeunes en détresse. Elle insiste également sur l’importance d’introduire l’éducation émotionnelle dans les programmes scolaires, afin d’aider les élèves à gérer leurs émotions et à réduire la pression liée à la réussite scolaire.

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Enfin, elle plaide pour une sensibilisation accrue des familles, afin qu’elles puissent détecter les signes précoces de mal-être et intervenir rapidement, sans crainte de stigmatisation.

Repenser la santé mentale : une urgence sociétale

Pour transformer durablement le système de santé mentale, le Maroc doit s’engager sur plusieurs fronts. Selon le Dr. Kendili, il est impératif de former et recruter davantage de professionnels spécialisés en psychiatrie, psychologie et soins infirmiers, tout en mettant en place des incitations financières et professionnelles pour attirer ces experts dans les régions les plus reculées.

Il est également essentiel d’intégrer la psychiatrie au réseau de soins général, en créant des services dédiés au sein des hôpitaux régionaux, pour garantir un accès équitable à tous les patients. Enfin, des campagnes nationales de sensibilisation doivent être menées pour briser les tabous entourant la santé mentale, en insistant sur son importance au même titre que la santé physique. La télémédecine, quant à elle, pourrait représenter une solution innovante pour offrir des consultations à distance dans les régions sous-dotées.

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La santé mentale au Maroc ne peut plus rester le parent pauvre des politiques publiques. Face à l’augmentation des troubles psychiques, il devient impératif de bâtir un système inclusif, humain et efficace. Comme le souligne le Dr. Kendili, «il est temps de traiter la santé mentale avec la même importance que la santé physique». Investir dans les infrastructures, renforcer les compétences des professionnels et sensibiliser la société sont les clés pour offrir à chaque citoyen le droit à une prise en charge digne et adaptée. Au-delà d’une question de santé, c’est une question de dignité et de cohésion sociale.

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