Les côtes atlantiques face aux incertitudes économiques et politiques

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Les côtes Atlantiques face aux incertitudes économiques et politiquesPanel de discussion autour des défis et des perspectives économiques et politique des pays à la rive de l'océan Atlantique, le 11 décembre 2025, Rabat © LeBrief

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À l’occasion de la présentation de la 12ᵉ édition d’Atlantic Currents par le Policy Center for the New South, Mohammed Loulichki, senior fellow de l’institution, a ouvert les débats en rappelant l’objectif central de ce travail collectif : analyser les dynamiques profondes d’un espace atlantique en rapide recomposition, marqué par l’incertitude stratégique, l’érosion du multilatéralisme classique et la demande croissante d’un nouveau paradigme de coopération.

L’Atlantique devient « un espace polycentrique et interconnecté », où la coopération Sud-Sud se structure durablement et où une vision commune est indispensable pour répondre aux défis transfrontaliers émergents. Dans ce cadre, les intervenants ont été invités à projeter leur vision de l’Atlantique à l’horizon 2050. Leurs analyses convergent sur l’idée d’un système international en transition, traversé par des ruptures technologiques, énergétiques, sécuritaires et démographiques majeures.

Un monde en transition systémique

Pour Ronak Gopaldas, directeur de Signal Risk (Afrique du Sud), la période actuelle est un moment charnière. Citant Gramsci, il rappelle que « l’ancien monde est en train de mourir et le nouveau tarde à apparaître », ouvrant la voie à des dynamiques chaotiques. Selon lui, cinq facteurs — les « cinq T » : trust, Trump, trade, tech et talent — façonneront la trajectoire atlantique. La confiance est en forte baisse, fragilisée par les incohérences perçues du Nord lors de la pandémie, de la guerre en Ukraine et du conflit à Gaza.

La politique américaine, désormais davantage guidée par les intérêts que par les valeurs, redéfinit la place des États-Unis comme puissance moins garante de l’ordre international qu’auparavant. Les transformations du commerce, la montée des politiques industrielles défensives et la fragmentation des chaînes de valeur reconfigurent déjà les rapports de force. Enfin, la révolution technologique et les dynamiques démographiques, notamment en Afrique, créeront autant d’opportunités que de vulnérabilités.

La jeunesse comme moteur géopolitique

Gaston Ocampo, secrétaire général de l’Institute for the Promotion of Latin America and the Caribbean (Argentine), insiste pour sa part sur le rôle central de la jeunesse, trop souvent considérée comme une catégorie dépendante plutôt que comme un acteur stratégique. Or, l’espace atlantique compte 1,3 milliard de personnes de moins de 35 ans, dont une large majorité en Afrique.

Ces jeunes créent déjà des entreprises, accélèrent l’adoption numérique, innovent et influencent les dynamiques politiques. Pour que l’Atlantique de 2050 devienne un espace stratégique intégré, il faudra selon lui placer la jeunesse au cœur des processus de décision, des politiques publiques et des stratégies économiques. Ocampo souligne également l’importance des infrastructures numériques.

Lire aussi: Le PCNS publie la 12ᵉ édition d’Atlantic Currents consacrée à la période d’instabilité

L’exemple d’un câble sous-marin reliant l’Amérique du Sud à l’île de Príncipe montre que la construction d’infrastructures ne suffit pas : sans compétences humaines, sans éducation numérique ni services adaptés, ces projets ne peuvent générer les transformations attendues. De même, la fragmentation politique au sein du Mercosur illustre l’écart entre les ambitions commerciales atlantiques et la réalité des blocages internes.

L’énergie et les ressources critiques comme leviers d’intégration

Oluwabamise Olanrewaju, directrice d’Energy Infrastructure Hub du Nigeria Energy Forum, rappelle que la transition énergétique mondiale place l’Atlantique, et particulièrement l’Afrique, au cœur des enjeux futurs. Les réserves de lithium, de cobalt ainsi que le potentiel solaire et éolien offrent une opportunité unique de développement. Mais la simple extraction ne suffit plus : « il faut passer de l’extraction à l’industrialisation », insiste-t-elle, en développant des chaînes de valeur locales et régionales.

Elle souligne également la nécessité d’infrastructures énergétiques interconnectées, décarbonées et résilientes, capables d’assurer l’accès à l’énergie, de soutenir l’industrialisation et de préparer la région à un avenir bas carbone. La diversification des marchés, la création de corridors énergétiques verts et l’instauration de normes harmonisées sont essentielles pour que l’Atlantique devienne un espace de prospérité partagée en 2050.

Le multilatéralisme, entre transformation et incertitudes

Pedro Seabra, directeur adjoint du Center for International Studies (Portugal), propose une lecture lucide de l’évolution du multilatéralisme. Contrairement à l’idée d’un effondrement, il estime qu’en 2050 le multilatéralisme subsistera, mais profondément transformé. Face aux défaillances des organisations existantes — de l’Union africaine à l’Union européenne, en passant par la CARICOM — émergent des formes de coopération plus souples, informelles et souvent bottom-up.

Il cite la lutte contre la piraterie dans le Golfe de Guinée ou la gouvernance des câbles sous-marins comme exemples de ce multilatéralisme agile, reposant sur des coalitions flexibles plutôt que sur des institutions rigides. Cette évolution soulève toutefois des questions de transparence et de responsabilité, qui devront être résolues pour que ces mécanismes gagnent en légitimité.

Les États-Unis entre ouverture économique, sécurité et course technologique

Enfin, Nicholas Vonortas, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université George Washington (États-Unis), analyse la position américaine dans ce nouvel Atlantique. Il rappelle que les États-Unis se tournent aujourd’hui davantage vers le Pacifique, où se trouve leur principal rival stratégique.

Lire aussi: Atlantic Dialogues 2025 : le PCNS lance la 14ᵉ édition de sa conférence internationale à Rabat

Par ailleurs, les flux d’investissement vers les États-Unis se composent en grande partie de fusions-acquisitions visant l’acquisition de technologies, alimentant un sentiment national de vulnérabilité. Le renforcement du Comité sur les investissements étrangers (CFIUS) illustre cette volonté de mieux contrôler les transferts technologiques.

Vonortas souligne également l’importance cruciale de l’intelligence artificielle dans la stratégie américaine. Dans cette « course » perçue comme existentielle, Washington adopte une approche dérégulatrice agressive, contrairement à l’Europe et à la Chine. La construction de capacités massives de traitement des données, l’absence de régulation contraignante et la mobilisation de ressources financières considérables façonnent déjà un nouvel ordre technologique mondial qui influencera profondément les relations atlantiques.

À travers ces contributions, une conviction se dégage : l’Atlantique de 2050 ne pourra être ni un simple prolongement des dynamiques actuelles, ni un espace fragmenté. Il devra être interconnecté, énergétiquement résilient, technologiquement intégré, multilatéralement innovant et surtout inclusif, notamment envers les jeunes générations et le Sud global.

Comme l’a souligné Mohammed Loulichki, c’est à cette condition qu’il pourra contribuer à l’émergence d’un « ordre mondial plus équilibré » et à la restauration de la confiance dans la coopération internationale. L’enjeu est immense : faire de l’Atlantique non pas un théâtre de rivalités supplémentaires, mais un laboratoire de solutions pour un monde en transition.

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