La traçabilité des minerais critiques, entre exigence mondiale et levier d’industrialisation africaine

Avatar de Mouna Aghlal

Temps de lecture :

La traçabilité des minerais critiques, entre exigence mondiale et levier d’industrialisation africaineDiscussion en paneliste, sous le thème : Valoriser les ressources africaines : traçabilité et transformation locale, le 12 mai 2026, Rabat © LeBrief

A
A
A
A
A

La montée en puissance des minerais critiques dans l’économie mondiale redéfinit les équilibres industriels et géopolitiques. Lithium, cobalt, graphite ou encore cuivre sont désormais au cœur de la transition énergétique, de l’industrie automobile électrique et des technologies numériques.

Réunis lors d’un panel organisé par le Policy Center for the New South (PCNS), intitulé « Valoriser les ressources africaines : traçabilité et transformation locale », plusieurs experts ont débattu des conditions nécessaires pour faire de cette exigence internationale un véritable levier d’industrialisation du continent, plutôt qu’une simple contrainte imposée par les marchés occidentaux.

Une exigence mondiale portée par la transition énergétique

Dès l’ouverture des échanges, Mounia Boucetta, professeur affiliée au PCNS, a replacé le débat dans un contexte économique global marqué par l’explosion de la demande en minerais critiques. Selon elle, le commerce mondial des minerais et métaux représente déjà plusieurs milliers de milliards de dollars et devrait tripler d’ici 2040 sous l’effet de la transition énergétique et du développement technologique.

Pour elle, la traçabilité est devenue centrale en raison des préoccupations croissantes liées aux conditions d’extraction, aux impacts environnementaux et aux enjeux sociaux. « Les investisseurs veulent aujourd’hui des garanties sur l’origine des matériaux, les conditions de production et le respect des standards environnementaux et sociaux », a-t-elle expliqué.

Elle a toutefois averti que la traçabilité, à elle seule, ne garantit pas l’industrialisation africaine. Sans infrastructures adaptées, sans capacités de transformation locale ni politiques industrielles cohérentes, cette exigence risque de devenir « une contrainte supplémentaire » pour les producteurs africains.

Selon elle, la réussite passe par une articulation étroite entre politiques minières, industrielles, énergétiques et logistiques. Elle a également insisté sur la nécessité de créer des écosystèmes capables d’intégrer les PME locales et les exploitants artisanaux, souvent exclus des mécanismes internationaux de certification.

La traçabilité comme outil de gestion des risques

Pour Johann Tuduri et Daniel Monfort, la traçabilité ne doit pas être interprétée comme une invention récente imposée par l’Europe. Les deux experts du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) ont rappelé que l’industrie minière utilise depuis longtemps des outils de suivi des minerais afin de contrôler la qualité des ressources, les teneurs et les flux de production tout au long de la chaîne de valeur.

Selon Johann Tuduri, directeur du programme scientifique « Ressources minérales et économie circulaire » au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), la traçabilité répond avant tout à une logique de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. « Elle permet d’apporter des preuves, de suivre les différentes étapes de transformation et de limiter les risques juridiques, réputationnels ou de rupture d’approvisionnement », a-t-il indiqué.

Lire aussi : Guinée : Nimba Mining réalise son premier chargement de 200.000 tonnes de bauxite

Il a rappelé que les nouvelles réglementations européennes, notamment le Critical Raw Materials Act, imposent des objectifs précis en matière d’approvisionnement, de transformation et de recyclage des matières premières critiques. L’Union européenne cherche ainsi à réduire sa dépendance vis-à-vis d’un nombre limité de fournisseurs.

Mais les experts du BRGM soulignent que cette dynamique dépasse largement le cadre européen. Les États-Unis, l’Australie, le Canada ou encore la Chine développent également leurs propres systèmes de contrôle et de certification des matières premières stratégiques.

Des standards internationaux encore difficiles à appliquer

De son côté, Daniel Monfort a insisté sur les difficultés concrètes liées à l’application des systèmes de traçabilité, notamment dans les régions marquées par l’exploitation artisanale et informelle.

Évoquant l’expérience de la région des Grands Lacs, il a rappelé que les dispositifs de certification mis en place depuis plusieurs décennies se sont parfois heurtés à des réalités complexes, notamment la contrebande, les conflits armés ou la faiblesse des capacités administratives. « Il ne faut pas voir la traçabilité comme un système binaire entre les bons et les mauvais élèves », a-t-il estimé, plaidant plutôt pour une logique d’amélioration continue.

L’expert a également souligné le rôle croissant des consommateurs et des grandes industries, en particulier le secteur automobile, dans la pression exercée sur les chaînes d’approvisionnement minières. Les constructeurs cherchent désormais à garantir l’origine responsable des matériaux utilisés dans les batteries électriques afin d’éviter des scandales susceptibles d’affecter leur réputation.

Selon lui, cette évolution peut représenter une opportunité pour les producteurs africains capables de répondre aux nouveaux standards internationaux. Il a notamment évoqué l’émergence d’un « premium » pour certains minerais certifiés responsables, c’est-à-dire vendus à des prix plus élevés grâce à leurs garanties environnementales et sociales.

Lire aussi : Côte d’Ivoire : 730 milliards de FCFA d’investissements pour deux grands projets aurifères

Le défi central des infrastructures et du financement

Pour Paul Noumba, professeur invité à l’Africa Business School (UM6P) et ancien directeur régional de la Banque mondiale, la question essentielle reste toutefois celle du financement des infrastructures nécessaires à la transformation locale.

L’ancien directeur régional de la Banque mondiale a rappelé que l’industrialisation minière nécessite des investissements massifs dans les routes, les chemins de fer, l’énergie, l’eau et les unités de transformation.

Selon lui, les pays africains ne peuvent plus se contenter d’exporter des matières premières brutes sans capter davantage de valeur ajoutée. « Lorsque vous exportez le minerai brut, vous exportez également les emplois liés à sa transformation », a-t-il affirmé.

Paul Noumba estime que les ressources minières doivent être considérées comme un véritable patrimoine national susceptible de servir de levier financier pour mobiliser des capitaux locaux et régionaux.

Il a notamment plaidé pour une implication plus importante des fonds de pension et des compagnies d’assurance africaines dans le financement des infrastructures minières et industrielles. Selon lui, ces ressources financières domestiques restent largement sous-utilisées alors qu’elles pourraient contribuer à structurer des projets de long terme.

Au-delà des questions techniques, le débat a finalement mis en lumière une problématique plus large : celle de la souveraineté économique africaine dans un contexte mondial marqué par la compétition autour des ressources stratégiques.

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
« Africa Forward » : le Maroc en première ligne des alliances économiques continentales

Économie - Aziz Akhannouch a représenté le roi Mohammed VI au sommet Africa Forward consacré aux investissements et partenariats africains.

El Mehdi El Azhary - 12 mai 2026
Recul des exportations espagnoles de viande au premier trimestre

Économie - Les exportations espagnoles de viande reculent de 13% au premier trimestre 2026. Le porc et le bovin chutent fortement, tandis que la volaille progresse légèrement.

Ilyasse Rhamir - 12 mai 2026
Matières premières critiques : l’Afrique face au défi de la transformation locale

Economie - Face aux rivalités mondiales autour des minerais critiques, des experts réunis ont alerté sur la dépendance de l’Afrique à l’exportation de ressources brutes.

Mouna Aghlal - 12 mai 2026
L’arganiculture, nouvelle révolution de la filière argan ?

Économie - Passée d’un modèle forestier à une logique agricole structurée, la filière argan connaît un tournant décisif. Innovation scientifique, productivité et préservation des équilibres, l’arganiculture redéfinit l’avenir d’un écosystème emblématique.

Ilyasse Rhamir - 12 mai 2026
Mission italienne au Maroc pour dynamiser l’industrie du verre

Économie - Casablanca accueille une mission italienne dédiée aux technologies du verre, réunissant industriels et opérateurs marocains.

Ilyasse Rhamir - 12 mai 2026
Le Maroc au cœur de la diplomatie économique africaine à Nairobi

Économie : Le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch a représenté le Roi Mohammed VI, lundi 11 mai 2026 à Nairobi, lors de la cérémonie de clôture du forum d'affaires « Africa Forward : Inspire & Connect », co-présidée par le président kényan William Ruto et le président français Emmanuel Macron.

Wissal Bendardka - 11 mai 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Pilotage énergétique : pourquoi la data est un levier de compétitivité pour les entreprises ?

Économie – Si on réussit, l’impact est double : compétitivité économique et contribution aux objectifs de transition énergétique du Royaume.

Rédaction LeBrief - 13 mars 2026
Ramadan 1447 : la grande bataille des dattes

Consommation-Production locale, importations, prix, qualité, enquête sur le marché ramadanesque des dattes au Maroc.

Sabrina El Faiz - 21 février 2026
Crise au Moyen-Orient : vers une hausse de la facture d’électricité au Maroc ?

Économie - Fortement dépendant des importations et du charbon pour produire son électricité, le Maroc pourrait voir sa facture énergétique augmenter si la crise perdure au Moyen-Orient.

El Mehdi El Azhary - 11 mars 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire