Dimanche à Freetown, c’était salve d’applaudissements. La CEDEAO vient de signer pour le méga-gazoduc Maroc-Nigéria. C’est un vrai changement de paradigme avec les 6.800 kilomètres de tubes et 25 milliards de dollars pour éclairer l’Afrique. Mais nul besoin de se laisser emporter, on n’en est qu’à l’étape de projet. Le serpent n’est pas encore en acier, mais en papier, alors de là à nous pencher sur la gouvernance, c’est un peu prématuré. Arrêtons-nous plutôt sur le projet qui promet de changer la face de l’Afrique.

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Un tube de 6.800 bornes qui va irriguer l’Afrique de l’Ouest. Dimanche dernier, à Freetown, l’ambiance était aux grandes embrassades. Les chefs d’État de la CEDEAO ont officiellement dit banco au projet gazoduc Maroc-Nigéria. C’est beau, c’est grand ET… c’est africain ! Mais il faudra un peu plus que de la bonne volonté pour mener à bien ce chantier de 25 milliards de dollars. Parce qu’on ne le sait que trop, en Afrique, le diable se cache dans les détails.

On nous annonce déjà des sièges sociaux rutilants à Casablanca et Abuja. Magnifique, mais c’est un peu comme choisir les rideaux avant d’avoir acheté le terrain. « Parler de gouvernance maintenant est un peu prématuré », déclare à LeBrief le Professeur Nabil Adel, chercheur en géopolitique et géoéconomie.

Les études de détail (FEED : Front-End Engineering Design) commencent à peine à être financées, les investisseurs privés ne sont pas encore là et les adresses des sièges ne sont pas encore connues. Sans oublier la guerre des tubes avec le voisin algérien. Penchons-nous sur ce qu’il reste vraiment à bâtir avant que le gaz ne circule enfin.

Radiographie d’un projet gigantesque

Calmons les ardeurs deux minutes et sortons la loupe. Concrètement, ça ressemble à quoi ce fameux Gazoduc Africain Atlantique (AAGP) ?

Commençons par le plus flagrant, la taille. Il s’agit d’une véritable autoroute de gaz de 6.800 kilomètres. Pour vous donner une idée, c’est presque la distance entre Paris et New York, mais à parcourir sous l’eau et le long des côtes.

Ce serpent d’acier part du Nigéria, le 15ᵉ producteur mondial de gaz (qui cherche désespérément à arrêter de brûler son gaz pour rien), et il doit remonter toute la façade atlantique. En chemin, il traverse les eaux et les territoires de treize pays. Rien que ça ! On compte le Nigéria, bien sûr, mais aussi le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Libéria, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Sénégal, la Mauritanie, pour finir sa course au Maroc.

C’est un véritable casse-tête diplomatique et technique qui devrait voir le jour début des années 2030. Imaginons treize législations, treize administrations et autant de zones de sécurité à coordonner. Toutefois, ce chemin sera, à termes, la porte d’entrée du gaz africain vers l’Europe.

Maintenant, parlons du contenu. On nous annonce une capacité de transport de 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. À titre de comparaison, c’est un peu plus de la moitié de ce que pouvait transporter le défunt Nord Stream vers l’Europe.

Mais qui va consommer tout ça ? La communication officielle est très carrée sur le partage. 15 milliards de mètres cubes sont réservés pour les « marchés régionaux ». C’est-à-dire que le Ghana, la Sierra Leone ou le Sénégal pourront faire tourner leurs centrales électriques et leurs usines sans coupures de courant chroniques.
Les 15 autres milliards restants viendront directement vers le Maroc et, surtout, vers le marché européen qui a très soif de gaz depuis qu’il a fermé le robinet russe.

Le Nigéria, en bon fournisseur principal, se frotte les mains. Et le Maroc, en « tête de pont », renforce son statut stratégique de connecteur indispensable entre deux continents. Tout le monde est content.

Le tango Casablanca-Abuja

Pour piloter ce monstre à 25 milliards de dollars, il a fallu inventer une structure qui ménage tout le monde. L’accord signé à Freetown parle d’un premier pôle technique à Casablanca. C’est au Maroc que sera basée la « société de projet ». C’est ici qu’on va gérer le « dur », à savoir l’ingénierie, les contrats de construction et l’opérationnel. Le pôle politique sera, quant à lui, à Abuja. Au Nigéria, on installe la « Pipeline higher authority » (l’Autorité supérieure du gazoduc), afin de mobiliser les investissements, réguler et garder un œil sur le robinet.

C’est une gouvernance à deux têtes. Le Maroc apporte l’expertise de l’ONHYM et sa vision de connecteur, le Nigéria apporte la matière première de la NNPC Ltd et son poids lourd énergétique. C’est équilibré et diplomatique… mais est-ce que ça va marcher quand il faudra prendre des décisions difficiles sur le terrain ?

Pour le Professeur Nabil Adel, nous en sommes au stade des « grandes intentions concrètes ». C’est bien d’avoir le cadre institutionnel, c’est bien d’avoir l’adhésion de la CEDEAO, mais parler de gouvernance aujourd’hui, c’est un peu trop tôt.

Gazoduc Maroc-Nigéria : le projet du siècle qui va transformer le destin de l’Afrique

Nous n’avons pas encore fini les études détaillées (le fameux FEED). Nous n’avons pas encore sécurisé tout le financement (on en est encore aux centaines de millions pour les études, pas aux milliards pour les tubes). Et surtout, les « lots » n’ont pas encore été identifiés.

Comprenez bien, tant qu’on n’a pas découpé le projet en tranches de travaux, qu’on n’a pas lancé les appels d’offres et qu’on ne sait pas qui va construire quoi, la gouvernance reste sans réponse. Pour le Professeur, la vraie bataille de la gouvernance commencera quand les grandes puissances (la Chine, les USA, l’Europe et peut-être même la Russie) se bousculeront pour remporter les marchés de construction.

Qui paiera les 25 milliards de dollars du gazoduc ?

Alors là, on rentre dans le vif du sujet. Parce que les sourires à Freetown et les signatures sur papier glacé, c’est bien joli, mais ça ne paye pas les factures. Et ici, la facture, elle est salée. On parle d’un ticket d’entrée à 25 milliards de dollars.

Certains murmurent même 30 milliards, mais restons sur l’estimation officielle, ce qui est déjà, on va pas se mentir, une sacrée paille. Alors, question toute bête : qui va sortir le chéquier pour poser 6.800 km de tubes au fond de l’eau ? On a sorti la calculette et, surtout, on a écouté ce qu’en disent les experts.

L’OPEC Fund a mis 14,3 millions de dollars sur la table pour financer une partie de cette deuxième phase d’études. La Banque islamique de développement (BID) est aussi dans le coup, en co-financement.

C’est bien, c’est même indispensable pour finaliser les analyses techniques, financières et juridiques. Mais restons lucides, 14 millions face à 25 milliards, on est encore loin du compte. Le mot qui fait rêver (et un peu peur) dans ce genre de méga-chantier, c’est la DFI : la Décision finale d’investissement.

C’est le moment où les investisseurs disent : « Ok, le plan est solide, la rentabilité est là, on envoie les milliards ». Et c’est là que l’adhésion de la CEDEAO le 19 juillet dernier prend tout son sens. Parce qu’un investisseur a horreur du vide et du risque politique. Si le projet n’était qu’un deal entre le Maroc et le Nigéria, ce serait beau, mais peu. Mais maintenant que les douze pays membres de la CEDEAO ont officiellement rejoint la danse, le projet change de dimension.

Ce n’est plus un pipeline bilatéral, c’est une infrastructure qui possède désormais un marché garanti de treize nations. Pour un banquier à Wall Street ou à la City, ça rassure. On passe d’un pari sur deux pays à un investissement sur toute une région qui a faim d’énergie. (Et non, on ne sous-entend rien vis-à-vis de nos voisins). L’adhésion de la CEDEAO, c’est l’aimant à investisseurs que Rabat et Abuja attendaient pour enfin mobiliser les capitaux sérieux.

On a posé la question au Professeur Nabil Adel, et selon lui, quand la rentabilité économique est démontrée (et avec 30 milliards de mètres cubes par an, il y a de quoi faire), l’argent coulera aussi vite que le gaz. Pour lui, le financement n’est pas le « verrou le plus complexe ». Les vrais verrous sont ailleurs, mais pour l’argent, il y a du monde au portillon.

L’Europe, le client qui a très soif

Le premier sur la liste des investisseurs potentiels, c’est l’Europe. On le sait, depuis que le gaz russe est devenu persona non grata, Bruxelles cherche désespérément à diversifier ses sources. Le Professeur Adel le confirme d’ailleurs, l’Europe voit ici un moyen de « renforcer son indépendance énergétique ».

Investir dans ce gazoduc, pour les Européens, c’est s’assurer un flux de 15 milliards de mètres cubes par an qu’ils peuvent en partie contrôler pour sécuriser leurs propres process industriels. C’est stratégique, et quand c’est stratégique, on trouve l’argent.

Mais l’Europe n’est pas seule. Le Professeur Adel pointe du doigt d’autres acteurs qui ont les poches très profondes. A commencer par les États-Unis, via des fonds souverains ou des acteurs institutionnels qui cherchent des projets « économiquement intéressants ». Il y a aussi les institutions multilatérales, comme la Banque Mondiale, pour qui c’est typiquement le genre de projet « après ce jeu » (structurant) qu’elles adorent financer pour booster le développement. Et bien sûr, la Chine. Les Chinois ne vont pas regarder passer le train sans rien faire. Ils voudront « s’y mettre » pour les gros œuvres et la technologie.

Finalement, le problème ne sera vraiment pas de trouver les 25 milliards, mais de savoir qui va les donner et, surtout, ce qu’ils vont demander en échange.

Un corridor de développement

L’idée, la « grande vision » derrière tout ça, c’est de créer ce qu’on appelle un « corridor de développement ». La première chose qui saute aux yeux quand on regarde le dossier, c’est l’absurdité de la situation actuelle au Nigéria. Le pays est le 15ᵉ producteur mondial de gaz, mais il en brûle une partie de manière totalement inutile, c’est le fameux torchage. C’est là que le gazoduc change la donne. Il permettra de réduire ce torchage pour enfin utiliser cette énergie de manière « fiable et durable ».

L’idée, c’est aussi de doper l’électrification et l’industrialisation de toute l’Afrique de l’Ouest. Parce qu’aujourd’hui, pour une usine au Ghana ou au Sénégal, le prix de l’énergie est un boulet au pied. Avec du gaz bon marché, on nous promet une compétitivité retrouvée et des créations d’emplois en cascade.

Et puis il y a la dimension politique. La CEDEAO, en ce moment, ce n’est pas franchement la joie. Entre les coups d’État, les divisions avec les pays du Sahel et une organisation qui semble parfois naviguer à vue, il fallait un projet rassembleur. Le Maroc et le Nigéria l’ont proposé ! Un vrai fleuron de la coopération Sud-Sud, chère au Maroc.

Sénégal et Mauritanie s’invitent à la table

Le projet ne s’appelle plus seulement « Maroc-Nigéria » pour rien, il est devenu le « Gazoduc Africain Atlantique ». Et pour cause, entre le point de départ et l’arrivée, le paysage gazier a totalement changé ces dernières années. On ne peut plus ignorer le Sénégal et la Mauritanie qui dorment sur des réserves colossales avec leur gisement offshore « Grand Tortue Ahmeyim » (GTA).

Pour ces deux pays, le gazoduc est une aubaine. Ils vont pouvoir utiliser ce corridor pour exporter leur propre production. On passe d’un schéma simple (un vendeur, un acheteur) à un réseau complexe où plusieurs producteurs injectent du gaz dans le même tube pour arroser toute la zone. C’est ce qu’on appelle un marché régional intégré, et c’est sans doute l’un des aspects les plus solides du dossier technico-économique !

Enfin, parlons du terminus, à savoir le Maroc. Le Royaume se rêve en « tête de pont » entre deux continents. En se raccordant au gazoduc Maghreb-Europe dans le Nord, le Maroc devient le poste d’aiguillage du gaz africain vers l’Europe.

C’est aussi une question de survie stratégique. Depuis 2021, le Maroc achète du gaz naturel liquéfié (GNL) sur les marchés mondiaux et le fait livrer… via les ports espagnols. Autant dire que pour la souveraineté nationale, on a fait mieux.

Avec ce nouveau pipeline, le Maroc sécurise son propre approvisionnement et change de statut. Il devient l’indispensable intermédiaire.

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