Arnaud Blasquez Publié le 21/01/26 à 10:26
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Trump au sommet

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Depuis la publication de sa nouvelle stratégie de sécurité nationale début décembre, Donald Trump a accéléré le rythme. L’enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas a ouvert le bal. Puis sont venues les menaces répétées sur le Groenland, mêlant pression économique, chantage douanier et propos à peine voilés sur la répression envers toute opposition. Dans le même temps, la Maison-Blanche a couvert sans détour les exactions de la police de l’immigration (ICE), normalisant une violence d’État présentée comme nécessaire.

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À ces démonstrations de force s’ajoute une dimension plus personnelle. Trump ne tolère plus la contradiction. Emmanuel Macron, coupable de ne pas s’aligner sur son plan de paix pour Gaza (un concurrent de l’ONU ?), a aussitôt été menacé de droits de douane à 200%. Sa lettre au Premier ministre norvégien où il lui explique qu’il ne se sentait désormais « plus tenu de penser uniquement à la paix », faute d’avoir obtenu le prix Nobel, vient couronner cette diplomatie chaotique. Chaque refus devient un camouflet personnel justifiant des représailles économiques, et cette inflexibilité, couplée à une rhétorique de plus en plus agressive, interroge sur les limites qu’il est prêt à franchir pour imposer sa vision.

Une stratégie assumée

Cette vision n’a pourtant rien d’improvisé. Elle ne relève ni de l’humeur changeante ni du chaos décisionnel que l’on prête volontiers à Donald Trump. Elle s’appuie sur deux axes structurants, assumés et parfaitement publics, qui forment l’ossature de sa politique générale. Deux documents en libre accès, explicites, mais en telle rupture avec le multilatéralisme pratiqué jusqu’ici que nombre de dirigeants ont préféré les balayer d’un revers de main, les réduisant à de simples élucubrations idéologiques de l’entourage trumpiste.

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En premier lieu, la nouvelle stratégie de sécurité nationale formalise cette rupture. Le document, publié début décembre, articule sa vision autour de principes brutaux : « America First » sans concession, où les intérêts nationaux américains priment sur tout engagement multilatéral ; sécurité des frontières pour un contrôle strict des migrations ; partage du fardeau défensif avec exigence d’investissement militaire de 5% du PIB pour l’OTAN ; et fusion du commerce et de la sécurité, où tarifs douaniers et parapluie militaire deviennent des outils de négociation interchangeables pour forcer la réindustrialisation américaine et l’alignement géopolitique. Les institutions internationales, de l’ONU à l’OTAN, sont perçues comme des obstacles à contourner, voire à démanteler.

Cette vision géopolitique trouve son pendant économique dans le second document qu’est la stratégie portée par Stephen Miran, président du Conseil des conseillers économiques US. Son constat de départ reste contestable : la surévaluation du dollar, conséquence de son statut de réserve mondiale, aurait détruit l’industrie américaine. Et son projet est clair : restructurer le commerce mondial au bénéfice exclusif des États-Unis et d’une armée puissante qui bénéficiera aux “partenaires”. Droits de douane exorbitants, réindustrialisation forcée, relocalisation des chaînes de valeur, pression sur les monnaies étrangères : tout est pensé pour corriger ce que Washington considère comme des décennies de naïveté envers ses alliés. Les déficits commerciaux ne sont plus vus comme le prix du leadership, mais comme une erreur à corriger coûte que coûte (dilemme de Triffin), même au prix de tensions systémiques.

Des limites majeures

Le problème est que cette stratégie exclut toute logique de coopération gagnant-gagnant. Les alliés ne sont plus que des partenaires de circonstance, utiles tant qu’ils s’alignent sur l’agenda et les exigences du moment.

Cette fuite en avant comporte pourtant des limites majeures. La stratégie de Trump ne peut fonctionner que si tous les objectifs intermédiaires sont atteints. Or, les résistances s’accumulent. Les majors pétrolières américaines refusent d’investir au Venezuela. Les alliés rechignent à sacrifier leurs intérêts économiques et politiques. L’Europe s’organise, prépare son instrument anti-coercition et rejette l’accord commercial de l’été dernier. Aux États-Unis, la contestation s’élargit, nourrie par les atteintes répétées à l’État de droit et par la désillusion d’une partie de sa base, qui n’a pas vu l’inflation retomber. Restée élevée à 2,7% (23% sur 5 ans), elle est désormais assumée par Trump comme un « mal nécessaire », en contradiction frontale avec ses promesses de restauration du pouvoir d’achat.

Surtout, certaines contradictions sont explosives. Le président revendique un strict respect des sphères d’influence… sauf lorsqu’elles concernent les intérêts américains. La doctrine du « pas touche à notre hémisphère » révèle son incohérence avec Taïwan. L’île, clé de voûte de l’industrie mondiale des semi-conducteurs, est aujourd’hui indispensable à la croissance américaine étonnamment résiliente, mais tirée essentiellement par l’IA. 74% des revenus de TSMC (la plus importante fonderie de semiconducteurs indépendante) proviennent des clients nord-américains (Apple, Nvidia, AMD). Washington pousse donc l’île à délocaliser sa production aux États-Unis.

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Taïwan s’est alors engagé à investir 500 milliards de dollars pour sécuriser la production de puces aux côtés des États-Unis contre une réduction de 5% des droits de douane. Mais le jour où cette dépendance cessera, l’île pourrait perdre sa valeur stratégique et se retrouver seule face à Pékin. Lors de son discours du Nouvel An 2025, Xi Jinping a d’ailleurs clairement annoncé que « personne ne peut arrêter » la « réunification » avec Taïwan. Depuis, la Chine intensifie sa pression militaire et des analyses estiment qu’elle pourrait être prête à envisager une action contre Taïwan à l’horizon 2027. Européens et Taïwanais avancent ainsi sur un fil, tentant de ne pas froisser Trump sans se rendre inutiles.

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La machine est lancée. Il sera difficile de raisonner ce président qui, à presque 80 ans, se croit investi d’une mission “divine” après avoir survécu à l’affaire Epstein, à deux tentatives de meurtre, à quatre affaires pénales et deux civiles… Les élections de mi-mandat seront décisives, pour les États-Unis comme pour le reste du monde. Sa menace à peine voilée de les faire annuler ne peut être ignorée. L’avenir des équilibres internationaux dépend désormais de la capacité de la société américaine à imposer des garde-fous à son propre président. En attendant, Donald Trump arrive au sommet de Davos. Et il ne se déplace jamais sans intention.

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