Temps de lecture : 4 minutes

Karim Ikce, 30 ans, j’ai été embauché pour vous raconter la vraie vie, c’est-à-dire à travers mon regard et ses travers …

Publié le 30/06/2023 à 9:54

L’Aïd à Casa

Temps de lecture : 4 minutes

Cette semaine, Aïd al-Adha oblige, nous avons assisté à la disparition simultanée des moutons et des anti-moutons. Si les premiers ont fini en boulfaf, les autres ont pris la tangente vers d’autres cieux. Du coup, Casablanca s’est transformée en bourgade semi-déserte où le temps prend ses aises dans les rues.

Quel luxe de traverser la ville dans tous les sens comme un simple promeneur qui flâne sans but. J’en ai profité pour regarder autour de moi, prendre le temps de lever les yeux vers les façades qui sont autant de pages de pierre sur lesquelles s’écrit l’histoire des lieux. J’ai pris le temps de regarder cette beauté que la vitesse escamote, j’ai bien entendu également vu les verrues, ne nous voilons pas la face, ni les yeux.

Mais le tout forme quelque chose d’harmonieux. Quelque chose qui se fait presque de manière spontanée, malgré les coups portés par une architecture pas toujours heureuse, un urbanisme hésitant et une croissance effrénée.

La ville me fait penser à ces danseuses de flamenco. Même quand elles ne sont pas belles, dès les premières notes, elles se transfigurent en Vénus. Leur regard incandescent transperce ceux qui le croisent. Leurs mouvements ressemblent à un cœur qui bat au milieu de la foule hypnotisée.

Dar el Beida est une danseuse de flamenco, une poétesse qui parle toutes les langues, de l’amour, de la violence, de la misère, de l’espoir, du rêve et bien plus encore ; une femme forte et une princesse fragile.

Casablanca la fière ne pleure jamais en public, mais se livre, le soir, les jours de fête, les heures creuses à qui veut bien l’écouter. Mon oreille lui est acquise. Et quand je marche sur ses artères, j’essaie de ne pas peser inutilement.

Qui peut me raconter la ville étriquée dans ses limites, qui se répand dans toutes les directions pour accueillir ses nouveaux enfants ? Qui peut me raconter la ville fantasme, où nos parents ont connu leurs plus belles heures et qui ont tourné la page en même temps que celle de leur jeunesse ? Qui peut me raconter toutes les facettes de cette pierre précieuse qui brille de mille feux, où naissent des milliers d’histoires à la seconde ?

Casablanca n’est pas snob. Elle se vit au présent. Elle ne dit rien. Mais quand elle se vide, elle respire en attendant le retour espéré des flots automobiles, de la foule dense, de ses habitants sans qui elle ne serait qu’une ville parmi d’autres.

Casablanca est une dentelle, une toile de coton ou de bure. Selon le regard que l’on porte sur elle. Selon ses humeurs aussi. Elle n’a pas le temps de se faire belle. Elle n’en a pas besoin. Et quand un de ses enfants lui en donne l’occasion, en faisant briller son nom au firmament, elle se contente de sourire discrètement avant de reprendre le cours des choses du quotidien. Une ville ne s’arrête jamais.

Si c’était un personnage, ce serait celui de Médée. Pas la Médée jalouse et meurtrière de la mythologie grecque, mais celle, généreuse et altruiste du roman de Ludmila Oulitskaïa. Femme solaire, rayonnante sans aveugler, autour de laquelle gravitent une famille élargie qu’elle soutient dans un don de soi permanent.

Il y a tout cela dans cette ville, où le champ des possibles sert d’aimant, tandis que le chant des rues attire l’amant.

4 jours pour entendre le cœur de Casablanca à fleur de bitume, pour l’écouter se détendre et s’étirer comme un chat au soleil. C’est peu, mais l’intensité permanente, la durée même, dans sa limite imposée, en font une cure de jouvence pour qui veut bien s’en donner la joie.

C’est ce que j’ai fait, malgré la chaleur. J’ai rechargé mes yeux d’images nouvelles de lieux permanents, que je côtoie depuis tant d’années et dont j’assiste à la disparition pour certains, au ravalement pour d’autres et à l’éclosion pour les plus récents.

Images que je ne manquerai pas de faire défiler lorsque le bruit et la foule me submergeront ; dès lundi.



Né en 1966 à Casablanca, Saâd A. Tazi est anthropologue de formation. Sa pratique de la photographie se confond avec les premiers appareils de son adolescence. Après de nombreuses années passées en France et aux Etats-Unis, il revient dans son pays natal, dont la diversité est un terrain de jeu exceptionnel pour les amoureux de la lumière.

Auteur de plusieurs livres et d’expositions au Maroc et à l’international, il continue à découvrir et partager la beauté de notre petite planète

Un commentaire

  1. Je suis jalouse des danseuses de flamenco 😊
    Mille mercis à Monsieur Karim Ikce pour ses chroniques hebdomadaires qui enchantent nos couscous’ days 🥰
    Happy Aïd moubarak said à tous les lecteurs du « lebrief.ma » 🥳

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