BAD : le Maroc peut-il financer ses ambitions 2030 sans creuser sa dette ?

profil ElMedhi El Azhary

Temps de lecture :

BAD : le Maroc devra mobiliser 14,9 milliards de dollars par an afin de financer 2030Siège de la Banque africaine de développement © DR

A
A
A
A
A

Le Maroc devra mobiliser 14,9 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour financer la transformation structurelle de son économie, selon le Rapport pays 2026 de la Banque africaine de développement (BAD). Pour réunir ces ressources, l’institution préconise de renforcer les recettes fiscales, de mieux orienter l’épargne nationale, d’élargir les marchés de capitaux et de faire davantage appel aux financements privés. L’enjeu est aussi d’améliorer l’efficacité des investissements et de limiter les risques que de nouveaux montages financiers pourraient faire peser sur les finances publiques.

Le montant donne la mesure du défi. Dans son Rapport pays 2026, intitulé « Mobiliser des ressources à grande échelle pour le financement du développement du Maroc dans un monde fragmenté », la Banque africaine de développement estime à 14,9 milliards de dollars les besoins annuels de financement du Royaume à l’horizon 2030, soit l’équivalent de 7,6% du produit intérieur brut (PIB). Les infrastructures concentrent la part la plus importante de cette enveloppe, avec 10,35 milliards de dollars par an. L’énergie arrive en deuxième position, avec 2,30 milliards de dollars.

Cette estimation intervient dans un contexte macroéconomique en amélioration. La croissance marocaine s’est établie à 4,9% en 2025, contre 4,4% en 2024, tandis que le déficit budgétaire a reculé à 3,5% du PIB, contre 3,8% un an auparavant. L’inflation a, pour sa part, été ramenée à 0,8%. La BAD relève toutefois des risques liés aux tensions géopolitiques, aux perturbations du commerce mondial et aux aléas climatiques.

Surtout, la progression de l’investissement ne suffira pas à elle seule. Le Maroc a consacré plus de 30% de son PIB à l’investissement au cours de la dernière décennie. La question porte désormais autant sur la mobilisation de ressources supplémentaires que sur leur allocation et leur rendement économique.

Lire aussi : Mondial 2030 : 840.000 emplois attendus au Maroc

Élargir l’assiette fiscale et formaliser l’économie

La première source de financement identifiée par la BAD reste la ressource publique intérieure. Les recettes fiscales ont progressé de 59,4% entre 2021 et 2025, sous l’effet de la reprise de l’activité et des réformes engagées. Leur évolution demeure néanmoins légèrement moins dynamique que celle du PIB. La BAD évalue à 0,98 l’élasticité des recettes fiscales à la croissance, contre une moyenne africaine de 1,05. Autrement dit, la progression de l’activité ne se traduit pas encore par une augmentation proportionnelle des recettes fiscales.

Pour améliorer ce rendement, l’institution recommande de réduire certaines exonérations, de renforcer le recouvrement et d’élargir progressivement la population assujettie. Les dépenses fiscales, c’est-à-dire les recettes auxquelles l’État renonce à travers les exonérations et avantages accordés, représentent près de 2% du PIB. Leur rationalisation constitue donc, aux yeux de la Banque, une marge de manœuvre budgétaire.

La modernisation des services fiscaux doit compléter cet effort, notamment par le développement de la facturation électronique, la généralisation des paiements dématérialisés et l’interconnexion des systèmes d’information avec les registres sociaux et commerciaux.

La formalisation de l’économie constitue un autre chantier. Selon les données reprises dans le rapport, le secteur informel représentait 33,5% du PIB sur la période 2015-2020. La BAD estime que son intégration ne peut reposer uniquement sur le contrôle ou la sanction. Elle préconise plutôt des procédures administratives simplifiées, des incitations fiscales adaptées et un accès plus aisé au crédit et à la protection sociale. L’objectif est d’élargir l’assiette fiscale sans fragiliser les petites activités qui restent en dehors du secteur formel.

Faire davantage appel aux capitaux privés

Les ressources budgétaires ne pourront, à elles seules, répondre à l’ampleur des besoins. La BAD invite donc le Maroc à étendre le recours aux partenariats public-privé (PPP). Jusqu’ici, ces montages ont principalement concerné l’eau, le dessalement et l’irrigation. L’institution estime qu’ils pourraient être mobilisés plus largement dans la santé, l’enseignement, les transports, la logistique, le traitement des déchets ou encore la décarbonation industrielle.

Cette diversification suppose toutefois un encadrement plus strict des risques. Les garanties accordées par l’État et les engagements contractuels liés aux PPP peuvent, en cas de difficultés, se transformer en charges pour les finances publiques. La Banque appelle ainsi à mieux évaluer et suivre les engagements contingents, plutôt qu’à considérer les partenariats comme une ressource extérieure au bilan de l’État.

Elle recommande également de poursuivre la rationalisation des entreprises et établissements publics, notamment à travers l’accélération de leur transformation en sociétés anonymes.

Déverrouiller le financement au-delà des banques

Le système financier marocain dispose d’une taille importante à l’échelle continentale, mais sa structure reste déséquilibrée. Ses actifs représentaient 223% du PIB en 2025, selon les données du rapport, et 61% de cet ensemble étaient détenus par les banques. Cette prédominance du crédit bancaire limite les possibilités de financement des entreprises qui ne remplissent pas les conditions d’accès aux prêts classiques, en particulier les petites et moyennes entreprises (PME).

La BAD plaide donc pour un approfondissement du marché des capitaux et une diversification des instruments. La Bourse de Casablanca constitue un levier déjà significatif puisque sa capitalisation atteignait 61% du PIB en 2025, contre une moyenne de 47,5% entre 2020 et 2024. Le marché comptait 80 sociétés cotées à la fin de 2025, avec une présence importante des banques, du bâtiment et des travaux publics et des télécommunications. Pour la Banque, cette base doit s’élargir, notamment en facilitant l’accès des PME à la cotation et en diversifiant les entreprises émettrices.

Au-delà des actions, le rapport met en avant le développement des fonds d’infrastructure, des obligations vertes, du capital-risque et des obligations dédiées au financement de projets. Ces instruments pourraient mobiliser des ressources de long terme sans faire peser l’intégralité du financement sur la dette souveraine. La finance participative constitue une autre piste, même si ses actifs ne représentaient encore que 2,1% du total bancaire.

La BAD évoque également le renforcement des mécanismes de partage des risques, notamment ceux portés par la Société nationale de garantie et du financement de l’entreprise (SNGFE), afin de faciliter l’accès des entreprises au crédit.

La diversification doit s’accompagner d’un renforcement de la stabilité du système. La Banque insiste notamment sur la cybersécurité des infrastructures des marchés financiers, la consolidation de la supervision et l’amélioration de la gouvernance institutionnelle. Elle relève aussi la nécessité de poursuivre la réforme des régimes de retraite, qui peut contribuer à renforcer l’épargne de long terme et à élargir la base des investisseurs institutionnels.

Orienter l’épargne et les transferts des MRE vers l’investissement

La mobilisation de l’épargne nationale constitue un autre axe central. La BAD recommande de mieux orienter les ressources des investisseurs institutionnels vers des projets productifs, en complément des placements financiers traditionnels. Le développement d’instruments de financement à long terme, notamment les obligations d’infrastructure et les produits liés à la transition verte, pourrait contribuer à cette réallocation.

Les Marocains résidant à l’étranger (MRE) représentent également une source de financement à mobiliser davantage. Leurs transferts ont atteint 13,4 milliards de dollars en 2025, en hausse de 2,6% sur un an. Une partie de ces fonds est destinée à la consommation ou à l’aide familiale ; la BAD souhaite faciliter leur orientation vers des investissements productifs. Elle recommande notamment de réduire les coûts de transfert et de simplifier les démarches d’investissement.

Le rapport relève les adaptations apportées aux dispositifs MDM Invest et MDM Tamwil. Le premier prévoit désormais un apport minimum en fonds propres de 20%, tandis que le second repose sur un mécanisme de cofinancement associant l’État et les banques, avec un taux préférentiel de 2%.

Cette mobilisation ne pourra cependant être durable sans élargissement de l’accès aux services financiers. En 2024, 58% des Marocains disposaient d’un compte bancaire, contre 53% en 2020. L’écart entre les sexes demeure marqué ; le taux atteignait 70% chez les hommes, contre 46% chez les femmes.

La BAD préconise de mieux adapter les offres aux petites entreprises, aux jeunes et aux femmes, ainsi que d’accélérer le développement des services financiers numériques. Les fintechs, le financement collaboratif, les mécanismes de garantie et les solutions de paiement numérique, notamment dans les zones rurales, figurent parmi les outils à développer pour toucher les populations encore insuffisamment bancarisées.

Lire aussi : La BAD accorde 487 millions de dollars au Maroc pour soutenir les réformes

Renforcer l’ancrage financier africain

Le rapport inscrit enfin cette stratégie dans une dimension régionale. La BAD considère que le Maroc peut tirer parti de la présence de ses groupes bancaires sur le continent et du positionnement de Casablanca Finance City pour attirer des capitaux et soutenir le financement des échanges et des projets africains.

Cette ambition suppose une meilleure coordination des réglementations bancaires, une convergence des règles applicables aux partenariats public-privé et à la finance durable, ainsi que des mécanismes communs de gestion des risques.

Parmi les pistes avancées figurent la création de fonds obligataires régionaux dédiés aux infrastructures, susceptibles de mutualiser les ressources pour financer des projets transfrontaliers, et le développement de systèmes de paiement interconnectés. Une supervision bancaire mieux coordonnée et des dispositifs régionaux d’évaluation du risque souverain pourraient également faciliter l’accès à des financements de maturité plus longue et à des conditions plus favorables. La BAD voit dans ces évolutions un moyen de consolider le rôle de Casablanca comme plateforme financière à vocation continentale.

L’institution préconise une mise en œuvre progressive. À court terme, elle privilégie la consolidation de la stabilité financière, l’amélioration de l’efficacité des dispositifs de garantie et le développement de l’écosystème fintech. À moyen terme, l’élargissement de la base des émetteurs, le recours aux obligations d’infrastructure et la mise en place d’une taxonomie verte nationale devraient faciliter l’accès aux marchés durables. À plus long terme, l’intégration financière africaine pourrait ouvrir de nouveaux relais de financement.

La BAD estime qu’à l’horizon 2063, les besoins annuels de financement du Maroc seraient ramenés à 2,6 milliards de dollars, soit 1,3% du PIB. Les infrastructures routières représenteraient alors 69,3% de cette enveloppe, devant l’énergie, l’éducation et les investissements liés à la productivité.

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
Association ÉNERGIES : Youness Snoussi élu à la présidence

L’Association ÉNERGIES renouvelle sa gouvernance avec l’élection de Youness Snoussi et lance plusieurs initiatives pour accompagner le secteur énergétique marocain.

Ilyasse Rhamir - 4 novembre 2026
Industrie : 69% des entreprises jugent le climat des affaires normal

Au troisième trimestre 2026, 69% des industriels jugent le climat des affaires normal, malgré la hausse des coûts de production et les perspectives de recul de l'emploi.

El Mehdi El Azhary - 4 novembre 2026
Fonds Mohammed VI pour l’Investissement : 7,2 MMDH engagés à fin 2025

Le Fonds Mohammed VI pour l'investissement a engagé 7,2 MMDH de fonds propres à fin 2025. Ses interventions ont soutenu plus de 15.000 emplois et mobilisé des capitaux privés.

El Mehdi El Azhary - 4 novembre 2026
Ministère de l’IA : symptôme d’une technocratie de la réforme

Cette modeste réflexion montre que la création d'un ministère dédié constitue d'abord un acte de communication politique et de redistribution symbolique du pouvoir.

Rédaction LeBrief - 4 novembre 2026
Eaux et forêts : l’ANEF prévoit 8,45 milliards de DH d’investissement sur trois ans

L’ANEF prévoit 8,45 milliards de DH d’investissement entre 2027 et 2029 pour renforcer le reboisement, protéger les écosystèmes et prévenir les incendies.

Ilyasse Rhamir - 4 novembre 2026
Renault Boreal : le nouveau SUV arrive au Maroc

Renault lance le Boreal au Maroc, un SUV du segment C proposé en versions hybride et essence. Les commandes sont ouvertes dès le 3 novembre, à partir de 279.000 DH.

Rédaction LeBrief - 3 novembre 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Carburants : augmentations des prix à partir du 30 mars 2026 à minuit

Économie - Cette augmentation devrait impacter le budget des usagers, notamment les automobilistes et les professionnels du transport.

El Mehdi El Azhary - 28 mars 2026
Pilotage énergétique : pourquoi la data est un levier de compétitivité pour les entreprises ?

Économie – Si on réussit, l’impact est double : compétitivité économique et contribution aux objectifs de transition énergétique du Royaume.

Rédaction LeBrief - 13 mars 2026
Ramadan 1447 : la grande bataille des dattes

Consommation-Production locale, importations, prix, qualité, enquête sur le marché ramadanesque des dattes au Maroc.

Sabrina El Faiz - 21 février 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire