Fournaise
Pénible fin d’été en Tunisie. 49 degrés. On le répète, on le sait, mais on n’arrive toujours pas à se le représenter. 49 degrés à l’ombre, ce n’est plus un été, c’est une étuve. Et dedans, des gens qui se battent pour une bouteille d’eau.
Tout le monde a vu les images. Le camion qui débarque, à peine le temps de freiner. Les portes s’ouvrent, et c’est la pagaille. Bras tendus, coups de coude, packs qui partent en trente secondes chrono. Personne pour tenir l’ordre. Juste la soif. La vraie, celle qui fait oublier qu’on est des êtres humains.
@m6info_ La grogne monte en Tunisie, frappée par une vague de chaleur et des pénuries d’eau. Les files s’allongent devant les magasins pour acheter des bouteilles. L’armée et la garde nationale distribuent de l’eau potable en citerne. #SinformerSurTiktok #actu #m6info #info ♬ son original – M6 Info
Dans les supérettes, c’est un pack par personne. Rationné. Comme en temps de guerre, sauf qu’on est en 2026 et que la Tunisie n’est pas en guerre. Officiellement. Parce que quand une mère dit qu’elle a cherché pendant trois jours, qu’elle a fait le tour de tous les magasins et que les rayons sont vides, râpés jusqu’au bout, comment on appelle ça ? « On peut se passer d’électricité, mais pas d’eau ». Elle le dit calmement, presque gênée. Comme si elle s’excusait d’avoir soif.
Un commerçant, lui, n’a même plus ça. Pas une goutte pour sa fille. Le congélateur est vide. Rien. Il parle face caméra, les yeux rouges, pas de larmes, juste la fatigue. La fatigue d’essayer d’expliquer l’inexplicable : comment un pays entier peut se retrouver sans eau.
Et le robinet… n’en parlons même pas.
Des vidéos floues tournent partout. Une eau marron, boueuse, qui sort à peine. On laisse couler, espérant que ça va s’éclaircir. Ça ne s’éclaircit pas. Une retraitée à Djerba sume le tout en quatre mots : « J’en peux plus ». Quand une vieille dame apprend à boire le strict minimum parce qu’elle ne sait pas si demain il y en aura encore, c’est incompréhensible.
Les autorités, bien sûr, rassurent. Comme toujours. A la télé publique, des images d’entrepôts remplis de packs, 8 millions de litres distribués en quatre jours. Chiffre bien propre, bien rassurant. Sauf que dans la rue, personne n’a vu ces 8 millions. Ou alors ils sont passés trop vite. Ou ils ont fini stockés dans des caves, par ceux qui ont anticipé. Le stockage, cet instinct de survie qui finit par tuer le voisin.
Parce que c’est ça le vrai problème. Les 49 degrés, les coupures de courant qui arrêtent les usines d’eau minérale… tout ça, c’est juste le déclencheur. Derrière, il y a des années de tuyaux pourris, de plans d’eau oubliés, de budgets qui ont disparu ou qui n’ont jamais existé. On a laissé le réseau pourrir. On a fermé les yeux. Maintenant on les ouvre et il n’y a plus rien.
Depuis dix jours, ça gronde en Tunisie. Contre le président Saïed d’abord. Contre les coupures ensuite. Mais au fond, c’est la même colère. Celle de se sentir abandonné par un Etat qui demande à ses citoyens de voter, de payer, d’obéir… et qui, le jour où ils crèvent de soif sous son ciel, les abandonne à leur sort.