Tunisie : entre pénurie d’eau et spéculation scandaleuse

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Tunisie : entre pénurie d’eau minérale et spéculation scandaleuseRassemblements, organisés à Tunis, notamment par le collectif d'opposition Nafas, exprimant le mécontentement populaire face aux coupures récurrentes d'eau et d'électricité, à la cherté de la vie et aux restrictions des libertés publiques, août 2026 © DR
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C’est le grand paradoxe de l’été tunisien : 31 usines d’embouteillage qui tournent à plein régime, une capacité théorique de 520.000 bouteilles par heure, et… des rayons de supermarchés vides. Pour étancher sa soif par 40 degrés à l’ombre, le citoyen tunisien doit se lancer dans un véritable parcours du combattant. Entre la canicule étouffante, les coupures de courant de la STEG qui paralysent les machines et une nouvelle loi sur les chèques qui a torpillé les stocks des grossistes, la bouteille d’eau ne suffit plus à étancher la soif. Et pour couronner le tout, la spéculation bat son plein. Décryptage d’un fiasco bien maghrébin.

Commençons par poser le décor. En Tunisie, on n’aime pas faire les choses à moitié. Officiellement les Tunisiens sont les quatrièmes plus grands consommateurs d’eau minérale au monde. En 2024, un Tunisien moyen a sifflé environ 241 litres d’eau en bouteille, contre « seulement » 225 litres en 2020. A ce rythme, c’est une véritable histoire d’amour.

Mais pourquoi un tel engouement ? Ce n’est pas par pur snobisme esthétique. Apparemment, rien ne va avec l’eau du robinet. Entre l’odeur de chlore et les dépôts de calcaire massifs, le choix est donc vite fait. L’eau de la SONEDE a beau être déclarée « potable » par les autorités, son goût suspect pousse tout le monde vers le plastique. Une famille moyenne de cinq personnes engloutit donc facilement six bouteilles par jour en été. Une dépendance totale qui coûte entre 130 et 140 dinars par mois (environ 450 dirhams). Un trou béant dans le budget de la classe moyenne et des ménages modestes.

Ration unique, flicage à l’épicerie et panique générale

Dans ce climat de panique, une rumeur s’est propagée sur les réseaux sociaux indiquant que les citoyens seraient rationnés à une seule bouteille par personne chez l’épicier du coin. Alors, qu’en est-il vraiment ? Du côté des temples de la consommation, les grandes surfaces se défendent d’avoir instauré un rationnement officiel. Le président de leur chambre syndicale, Hedi Bakkour, explique qu’ils préfèrent simplement échelonner la mise en rayon des bouteilles tout au long de la journée pour éviter les scènes d’émeutes devant les palettes. Bref, on distribue au compte-gouttes pour que tout le monde en ait un peu.

Par ailleurs, l’Organisation tunisienne de défense du consommateur (ODC) supplie les citoyens d’arrêter de stocker l’eau de manière compulsive. Mais quand vous voyez le rayon vide trois jours de suite, le civisme prend un sacré coup. Certains petits commerces en profitent pour faire la loi, limitant les achats pour mieux revendre les bouteilles fraîches sous le manteau, avec une petite taxe « de réfrigération » totalement illégale. On frôle le ridicule.

La spéculation scandaleuse et la danse des étiquettes

Face au grand bazar des prix de cet été 2026, le ministère du Commerce a dû taper du poing sur la table. Le 19 août 2026, l’Etat a sorti sa baguette magique, à savoir le plafonnement des prix. Désormais, la bouteille de 1,5 litre est fixée à 850 millimes maximum, et la marge brute des grossistes et détaillants est bridée à 15%.

Sauf que dans la vraie vie, beaucoup s’en tamponnent le coquillage. L’ODC signale des violations en cascade : des bouteilles vendues bien au-delà du tarif légal et des commerçants qui préfèrent détourner les stocks vers les cafés et restaurants. Ces derniers les revendent ensuite aux clients à des prix mirobolants. Pendant ce temps, les contrôleurs courent après les fraudeurs. Plus de 147.000 litres d’eau minérale ont été saisis par les autorités depuis la mi-juillet pour stockage illégal ou absence de factures. Une paille dans un océan de passe-droits.

Tunisie : à Korba la colère monte face aux coupures d’eau

Pour calmer le tout, certains ont tenté de faire croire que les sources nationales étaient taries. D’autres ont inventé un grand complot de contrebande massive vers la Libye. L’expert économique Moez Joudi a vite douché ces théories fumeuses. Selon lui, les nappes vont bien et le trafic vers les voisins est un mythe logistiquement absurde. Alors, pourquoi tant de désert dans les verres tunisiens ?

D’abord, il y a la canicule de l’été 2026, qui a fait bondir la consommation de 30% à 40%. Les besoins ont grimpé jusqu’à 10 millions de litres par jour. Les stocks de sécurité que les usines gardent pour l’été ont fondu comme neige au soleil.

Ensuite, ces chères usines doivent composer avec les coupures sauvages d’électricité de la STEG. Quand le courant saute en pleine canicule, les lignes de production s’arrêtent net, abîmant au passage le matériel de haute précision. Pour couronner le tout, des tensions géopolitiques dans le Golfe ont bloqué l’approvisionnement en PET et PEHD, le plastique indispensable pour fabriquer les bouteilles et les bouchons. Pas de plastique, pas de boisson.

Mais le clou du spectacle, c’est l’effet papillon de la loi sur les chèques promulguée en 2025 en Tunisie. Vous vous demandez quel est le rapport entre un bout de papier bancaire et la soif ? C’est très simple. Autrefois, pour préparer l’été, les grossistes achetaient des montagnes d’eau en hiver et au printemps, quand la demande était faible. Pour financer ces stocks de sécurité, ils donnaient des chèques de garantie à échéance différée aux usines. Les usines encaissaient les chèques plus tard, une fois l’eau vendue. Tout le monde était content.

Mais la nouvelle loi a criminalisé ces pratiques et le recours aux chèques a dégringolé, passant de plus de 43% à seulement 12% en 2025. Privés de leur moyen de financement favori, les commerçants n’ont pas pu constituer de stocks cette année. En plus, ils vivent dans la hantise d’être accusés de spéculation monopolistique s’ils stockent trop de palettes. Le marché s’est donc retrouvé à nu, dépendant uniquement de la production au jour le jour. Au moindre bug de courant ou retard de livraison, c’est la rupture immédiate.

Et maintenant, on fait quoi ?

En Tunisie, les professionnels du secteur promettent un retour progressif à la normale d’ici septembre, à condition que le thermomètre veuille bien redescendre. En attendant, certains consommateurs désespérés se tournent vers des vendeurs ambulants qui proposent de l’eau d’origine totalement mystérieuse, au risque de choper des maladies du foie. D’autres investissent dans des filtres par gravité ou des systèmes d’osmose inverse pour essayer de rendre l’eau du robinet buvable.

Ce qui est sûr, c’est que cette crise de l’eau en bouteille révèle une économie tunisienne fatiguée, qui fonctionne toujours en mode réaction plutôt qu’en mode prévision. Entre la fragilité de notre réseau électrique, des réformes financières pensées à l’emporte-pièce et des circuits de distribution gangrenés par la combine, le consommateur tunisien trinque. Et le pire, c’est qu’il doit payer de plus en plus cher pour le privilège d’avoir soif.

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