Les dérives du féminisme moderne : quand la lutte pour l’égalité s’éloigne de ses fondements

Le féminisme, mouvement autrefois porteur de la noble cause de l’émancipation des femmes, semble aujourd’hui dériver vers des extrêmes préoccupants. Ce mouvement, qui visait à promouvoir l’égalité des sexes et à combattre les discriminations fondées sur le genre, a été peu à peu confisqué par des idéologies radicales qui tendent à diviser plutôt qu’à unir. La lutte légitime pour les droits des femmes est devenue un champ de bataille idéologique où la victimisation et la stigmatisation prévalent sur la recherche de solutions équilibrées et inclusives. Il est temps de revenir aux véritables fondements du combat des femmes et de reconnaître que leur émancipation ne peut se faire que dans un cadre consensuel et inclusif.

A A A A A

Tribune

Pr. Nabil Adel

Enseignant chercheur

Temps de lecture : Publié le 13/06/2024 à 14:54
favoris

Le féminisme trouve ses origines dans la lutte noble pour les droits des femmes, notamment pour le droit de vote, l’accès à l’éducation et l’autonomie financière. Son émergence coïncide avec la révolution industrielle et l’abolition de l’esclavage dans de nombreux pays. Ces deux évolutions ont transformé profondément les structures sociales et économiques, engendrant un besoin croissant de main-d’œuvre, ce qui a progressivement remis en question les rôles traditionnels assignés aux femmes au sein de la famille et de la société. Les féministes ont donc œuvré à faire bénéficier les femmes des mêmes droits que les hommes, tant sur le plan politique, avec le droit de vote, sur le plan social, avec l’accès à l’éducation, qu’économique, avec le droit à des emplois équitablement rémunérés. Les revendications étaient, pour l’essentiel, politiques, sociales et économiques ancrées dans le désir de justice sociale et d’égalité des chances. Elles reflétaient les aspirations légitimes des femmes à jouer un rôle actif dans la société et à prendre en main leur propre destin.

Mais progressivement, le mouvement a dévié vers des revendications sociétales, qui sont pour le moins controversées, surtout dans des sociétés conservatrices ayant un ancrage profondément religieux. À titre d’illustration, alors que certaines branches du féminisme soulèvent des questions éthiques et morales autour de l’avortement, d’autres militent pour le droit absolu à cette pratique. Si le sujet peut susciter des débats légitimes sur la santé reproductive et les droits des femmes, certains courants ont adopté une posture radicale en faveur de l’avortement, affranchi de toutes nuances éthiques et morales sur le droit à la vie qui sous-tend cette pratique.

La montée de la confrontation et la stigmatisation systématique des hommes dans certains cercles féministes soulève également des frustrations quant à la polarisation de la société dans le dialogue sur l’égalité des sexes, tant toutes les revendications sur le droit de la famille vont toujours dans un seul sens. Alors que la lutte pour l’égalité des sexes devrait être inclusive et viser à créer un monde où hommes et femmes s’épanouissent ensemble, cette tendance à la confrontation et la contestation systématiques hystérise le débat, ce qui accentue les tensions dans les couples et créé une société raide où les conflits sont réglés devant les tribunaux au lieu de l’être dans un cadre plus consensuel.

La théorie du genre est un autre sujet où le féminisme contemporain est entré en confrontation directe et frontale avec la société. Cette théorie qui remet en question les notions traditionnelles de masculinité et de féminité, affirme que les identités sexuelles sont socialement construites plutôt que biologiquement déterminées. Ce faisant, elle remet en cause les réalités biologiques et l’expérience vécue des individus. Cette évolution sociétale est vivement critiquée sur ses fondements rationnels et sur la volonté d’imposer par la force de la loi sa conception du monde, créant ainsi des situations de profonde détresse dans les familles qui voient leur progéniture leur échapper.

Par ailleurs, certaines factions du féminisme ont élargi leur champ d’action pour inclure les revendications des LGBTQ+ et la défense des relations sexuelles libertaires, poussant ainsi à des confrontations frontales dans des sociétés qui ne conçoivent ces relations qu’entre un homme et une femme au sein de l’institution du mariage. Cette conception n’est pas propre aux sociétés musulmanes. Dans les cultures influencées par des traditions religieuses fortes, telles que le christianisme et le judaïsme, le mariage est considéré comme une institution sacrée et les relations sexuelles en dehors de celle-ci sont inacceptables.  De même, dans certains pays à majorité chrétienne, comme ceux d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine, les normes sociales traditionnelles ne tolèrent les relations sexuelles que dans le cadre du mariage hétérosexuel. Elles ont mis en place des normes sociales strictes qui voient d’un mauvais œil les relations sexuelles en dehors du mariage. Il en est de même, des cultures traditionnelles chinoise, indienne et slave où le mariage est considéré comme sacré et les relations sexuelles en dehors de celui-ci sont socialement inacceptables, bien que des changements sociaux et culturels puissent être observés dans certaines régions urbaines et parmi les jeunes générations. De même, les relations homosexuelles sont généralement taboues et peuvent être socialement stigmatisées en raison des normes conservatrices liées à la religion et à la culture.

Toutefois, l’une des critiques les plus fortes au féminisme moderne est sa contribution à diminuer le statut de la mère au sein de la société moderne. Ainsi, les pressions sociales autour de la participation des femmes sur le marché du travail et la limitation de la réussite à la carrière professionnelle, ont conduit à la dévalorisation du travail au foyer et de l’éducation des enfants. Cette évolution a conduit, entre autres facteurs, à une baisse des taux de fécondité, un effondrement démographique et une implosion de la cellule familiale dans les sociétés où les mouvements féministes ont le plus dévié de leur cause originelle. La diminution du statut social de la mère et la dévalorisation de son rôle au sein de la famille ont contribué à des changements sociétaux profonds, affectant les dynamiques démographiques et familiales. Cette tendance a de lourdes implications à long terme sur la dynamique économique, l’harmonie sociale et l’équilibre démographique au sein de ces sociétés.

Aujourd’hui le combat légitime pour l’égalité a été confisqué par des activistes aux financements conséquents, à l’organisation redoutablement efficace et aux objectifs bien éloignés des préoccupations réelles des femmes. Leur dérive vers des agendas plus idéologiques et polarisants a contribué à fragmenter les sociétés, en stigmatisant les individus qui adhèrent aux valeurs traditionnelles, mais qui se sentent concernés par les débats sur l’égalité des sexes. Leur focalisation obsessionnelle sur des questions controversées aliène l’opinion publique et compromet la lutte noble dans son ensemble, en reléguant au second plan les véritables défis et luttes auxquels les femmes sont réellement confrontées dans leur vie quotidienne.

Mais ces préoccupations, pour nobles qu’elles soient, n’attirent pas les financeurs. Et c’est peut-être là le problème.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié le 19/05Le pouvoir du bouche-à-oreille électronique : quand les consommateurs deviennent les nouveaux prescripteurs

À l’ère du numérique, un autre pouvoir s’est imposé, plus diffus mais infiniment plus influent : celui des consommateurs eux-mêmes. À travers les avis en ligne, les commentaires sur les réseaux sociaux ou les vidéos de test, une nouvelle forme d’influence s’est installée durablement dans notre quotidien : le bouche-à-oreille électronique, ou e-WOM (electronic Word of Mouth). Une influence démultipliée Le bouche-à-oreille n’a rien de nouveau. Recommander un produit à un proche ou déconseiller une marque a toujours pesé dans…

Par El Idrissi Mariyam, Docteure en Marketing, et Enseignante chercheure en Marketing à l’ISGA, Edvantis Higher Education Group
Publié le 12/05L’innovation responsable : faire du capital humain le pilier de la transformation numérique

Tout commence en novembre 2022, dans un contexte d’effervescence technologique mondiale. Un cadre, identifié sous le nom de Mr. Zhou, rejoint une entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies. Son rôle est alors jugé critique et hautement stratégique : en tant que superviseur de l’assurance qualité, il doit orienter les résultats produits par les Grands Modèles de Langage (LLM), filtrer les biais, assurer la sécurité des contenus et affiner la pertinence des réponses algorithmiques. À cette étape, l’intelligence artificielle est perçue…

Par Pr. Mourad Alami, Professeur des Universités Maroc, Allemagne, Chine
Publié le 07/05L’OTAN : l’effondrement silencieux

Après le 11 septembre 2001, l’OTAN a activé pour la première fois l’article 5, proposant immédiatement aux États-Unis une riposte militaire collective. Mais ce sont les Américains qui ont refusé l’aide directe de l’Alliance, préférant mener l’opération Enduring Freedom avec une coalition ad hoc. Vingt ans plus tard, la situation s’est inversée : lors de la guerre d’Iran de 2026, Washington a appelé l’OTAN à ses côtés, mais les Européens ont refusé catégoriquement. L’Alliance, jadis empressée à combattre aux côtés…

Par Mohamed Zilaoui, Ecrivain et chercheur en sciences politiques
Publié le 04/05Design thinking : pourquoi la RSE doit changer de méthode ?

Le débat sur la RSE est souvent mal posé. On parle de conformité, de communication, parfois de philanthropie. On oublie l’essentiel : si l’entreprise doit répondre de ses effets sur la société, alors la RSE dépend d’abord de la manière dont elle décide, collabore et apprend. Repenser la RSE à travers les pratiques d’innovation Avant le virage étudié par les auteurs, l’innovation du groupe observé restait surtout incrémentale : on améliorait l’existant, on optimisait l’opérationnel, on gagnait en efficacité. C’était…

Par Hanane El Amraoui, Enseignante chercheuse à HEC Rabat Business School
Publié le 30/04L’IA : l’arabe marocain au service de la vulgarisation des sciences

Il serait réducteur de penser que l’arabe marocain reste une préoccupation purement locale de certains pionniers ou de différentes start-ups marocaines. En réalité, elle bénéficie d’une véritable reconnaissance internationale, mobilisant l’expertise de centres universitaires prestigieux tels que la fameuse « Harvard University », (arXiv), Darija Open Dataset, travaux sur la Darija Open Dataset (DODa), l’un des plus larges datasets open-source pour la traduction darija-anglais, MIT, Maryland University, EPFL, Columbia University, Carnegie Mellon University, Inalco, Université de Malte, Université de Grenade,…

Par Dr Mourad Alami, Universitaire, écrivain et traducteur en Allemagne et au Maroc
Publié le 23/04IA et Maroc 2030 : pourquoi le défi n’est pas technologique

Car derrière l’enthousiasme technologique, une réalité plus discrète s’impose. L’intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, ne transforme pas un système par elle-même. Elle s’inscrit dans un environnement existant, avec ses logiques, ses forces… et ses limites. Elle peut accélérer, affiner, optimiser. Mais elle ne remplace ni la cohérence organisationnelle, ni la clarté des processus, ni la fluidité des interactions. Autrement dit, elle agit sur ce qui est déjà là. Le véritable enjeu est-il technologique ou structurel ? Si la question est…

Par Ihsane El Fakid, Professeure-chercheuse en sciences de gestion à l’École HEC Rabat. Spécialisée en marketing digital et transformation des organisations, elle analyse les dynamiques managériales à l’ère du digital.
Publié le 22/04Négociation commerciale : pourquoi le prix affiché n’est jamais le prix définitif

Cette focalisation quasi-automatique sur le prix révèle un malentendu profond. Car en réalité, le prix n’est presque jamais le véritable enjeu d’une négociation. Il en est le symptôme. Derrière chaque débat tarifaire se cachent des questions de valeur, de perception, de confiance et de positionnement. La négociation est considérée au Maroc non pas seulement comme étant une technique commerciale. Mais bien, elle est un réflexe culturel, une pratique sociale, parfois même un rituel. Du souk traditionnel aux contrats B2B, en…

Par El Idrissi Mariyam, Docteure en Marketing, et Enseignante chercheure en Marketing à l’ISGA, Edvantis Higher Education Group
Publié le 21/04Talent Labs : le nouvel atout stratégique pour révéler les compétences de demain

Longtemps cantonnée à des formations classiques, la gestion des ressources humaines évolue vers des approches plus dynamiques et expérientielles. Le Talent Lab s’inscrit précisément dans cette logique : il ne s’agit plus seulement d’apprendre, mais de tester, expérimenter et révéler les compétences en situation réelle. Une nouvelle manière de développer les talents Concrètement, un Talent Lab est un espace – physique ou digital – où collaborateurs et étudiants participent à des ateliers immersifs, des simulations professionnelles, des projets collaboratifs ou…

Par Safaa Makati, Professeur chercheur, responsable pédagogique de la filière comptabilité finance et contrôle à l'ISGA
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub