On connaît désormais le nom de la base attribuée par l’état-major nigérien au détachement de l’armée algérienne. Il s’agit de la base de Madama, située dans le nord du pays et longtemps convoitée par le maréchal libyen Khalifa Haftar. « La sécurité du Niger fait partie de la sécurité de l’Algérie », affirme officiellement Ahmed Attaf, ministre algérien des Affaires étrangères. Au passage, je n’y vois qu’une pâle copie des pires discours coloniaux et expansionnistes des siècles passés.
Ce redéploiement vise également à sécuriser les actifs de SIPEX, la filiale internationale de Sonatrach, présente au Niger depuis 2005. Il y a également le projet de gazoduc transsaharien, lancé dans les années 1980 et longtemps resté au point mort, jusqu’à l’annonce par le Royaume du projet de gazoduc Afrique-Atlantique.
Seulement, toutes ces raisons ne suffisent pas à expliquer pourquoi, précisément aujourd’hui, l’Armée nationale populaire (ANP) se déploie dans les confins sud-est de l’Algérie. Car il s’agit là d’un véritable revirement idéologique. Les dirigeants algériens ont longtemps juré que le refus d’intervenir hors des frontières constituait l’ADN même du pays.
Une première piste d’analyse réside dans la volonté de Niamey de s’émanciper de l’influence française, mais aussi, plus largement, occidentale. Les bases militaires américaines et françaises présentes sur le territoire nigérien ont d’ailleurs toutes été évacuées entre 2023 et 2025. Par ailleurs, face à un potentiel considérable en hydrocarbures, récemment mis en évidence dans le nord du pays, les autorités nigériennes voient dans l’expérience algérienne en matière d’exploration et de forage un modèle à reproduire sur leur sol. Jusqu’à 2,5 milliards de barils seraient en jeu, selon certaines sources. La coopération énergétique avec le Niger constitue donc un autre élément d’explication de ce déploiement soudain.
Soudain, certes, mais anticipé depuis que l’Algérie a opéré un changement majeur dans sa doctrine militaire. En 2020, lors de l’adoption de la nouvelle Constitution algérienne, l’article 91 a introduit la possibilité pour l’ANP de se déployer hors du territoire national. Beaucoup d’observateurs y voyaient alors un premier pas vers une possible escalade avec le Maroc. Dès l’été 2021, nombreux étaient ceux qui se demandaient non pas si, mais quand un affrontement armé entre l’Algérie et le Maroc aurait lieu.
Seulement, la reconfiguration mondiale amorcée depuis 2021 est considérable. Le retour de Trump à la Maison-Blanche en 2024, les divergences d’intérêts avec la Russie au Sahel, sans oublier les intérêts de la Chine et de l’Union européenne au Maroc, ont progressivement mis fin aux rêves de l’état-major algérien de mener un jour une guerre de conquête contre le Royaume.
Mais le véritable tournant qui permet de comprendre ce revirement idéologique de l’armée algérienne vient évidemment des États-Unis, et notamment du tweet de Donald Trump du 10 décembre 2020. La dynamique enclenchée depuis lors est irréversible. Que l’administration Trump soit affaiblie après les élections de mi-mandat, ou que les démocrates reviennent à la Maison-Blanche dès 2029, cela n’y changera rien. Non seulement le territoire restera sous souveraineté marocaine, mais la communauté internationale le considère de plus en plus comme tel.
C’est ici qu’il faut saluer le travail de fourmi du ministère marocain des Affaires étrangères. Un travail titanesque et acharné, capitale après capitale, pays après pays, forum après forum, pour expliquer la position marocaine, fondée sur une interprétation cohérente du corpus juridique international.
Face à une telle avancée en faveur du Maroc, le Polisario menace de se retirer et la tension reste palpable. Même s’il est encore trop tôt pour crier victoire, les avancées enregistrées depuis 2020 ne cessent de progresser et de s’accumuler. La dynamique est clairement à l’œuvre. La résolution définitive de ce conflit artificiel mettra les gradés algériens face à leurs responsabilités. Privés de leur éternel prétexte, il leur faudra présenter un calendrier de retrait des militaires de la vie civile et envisager le retour à la normalité d’une société embrigadée, que les médias officiels décrivent comme assiégée.
C’est donc là l’une des raisons qui pourraient expliquer ce redéploiement : s’offrir un nouveau cadre idéologique pour continuer à instiller une culture martiale au sein de la population algérienne. Et c’est, au fond, une bonne nouvelle pour le Maroc, à partir du moment où l’on nous fiche la paix.
En d’autres termes, si Alger s’improvise en gendarme du Sahel, cela pourrait nécessairement impliquer un retrait stratégique de la question du Sahara. On pourrait y déceler les contours d’un deal. Encore faudrait-il en connaître les acteurs.
Hafid Boutaleb est journaliste spécialiste des affaires internationales. Chroniqueur télévision et radio, il est également co-fondateur de "Intiatives pour la communauté économique du Maghreb".
Depuis 2014, Hafid Boutaleb travaille comme consultant en médias. En 2022, afin de perfectionner ses compétences en journalisme et médias, il a intégré et obtenu avec succès un Master of Letters (MLitt) en journalisme numérique à l'Université de Strathclyde Glasgow. Tout au long de sa carrière, Hafid Boutaleb a collaboré étroitement avec des institutions internationales prestigieuses telles que la CCNUCC, l'AIE, l'IPEEC, la BAD et la BERD.
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