Mouvement populaire : 69 ans d’histoire, de scissions et de renaissances
Revenons au Maroc de l’après-indépendance. En 1956, le pays vient de recouvrer sa souveraineté, mais l’euphorie laisse rapidement place aux rivalités politiques. L’Istiqlal, qui a joué un rôle important dans la lutte pour l’indépendance, occupe une position dominante dans le nouvel échiquier politique. Une partie des anciens résistants, des notables ruraux et des cadres issus de l’Armée de libération conteste toutefois cette domination.
C’est dans ce contexte que le Mouvement populaire voit le jour en septembre 1957, autour notamment de Mahjoubi Aherdane, Abdelkrim El Khatib et plusieurs figures issues de la résistance et du monde rural. Le parti se veut alors une alternative à l’hégémonie de l’Istiqlal, tout en affichant une forte proximité avec la Monarchie. Son implantation est particulièrement importante dans les campagnes, le Moyen Atlas, le Rif et auprès d’une partie des populations amazighes.
Mahjoubi Aherdane, ancien officier et ancien gouverneur de Rabat, est l’une des figures centrales de cette aventure. Né en 1921 à Oulmès, il avait participé à la lutte pour l’indépendance et faisait partie du Conseil national de la résistance. Il devient ensuite l’un des principaux animateurs du nouveau parti.
Le choix d’un ancrage rural n’est pas anodin. Le Mouvement populaire porte alors une forme de contestation de la concentration du pouvoir politique entre les mains des élites urbaines. Ses dirigeants cherchent à mobiliser les tribus, les agriculteurs, les notables locaux et les populations amazighes. Dans les premières années, la question de la représentation du « bled » face aux grandes villes constitue l’un des marqueurs du parti.
Une naissance immédiatement mouvementée
Le jeune parti ne va pas bénéficier longtemps d’une existence tranquille. Quelques semaines seulement après sa création, le Mouvement populaire est interdit par les autorités.
Cette interdiction s’explique notamment par un contexte politique extrêmement tendu, marqué par les affrontements entre les différentes forces issues du mouvement national. Le parti continue néanmoins à structurer ses réseaux. Après l’adoption du dahir des libertés publiques en novembre 1958, il peut reprendre une activité légale et organise son assemblée constitutive. Il est finalement reconnu officiellement au début de 1959.
A cette époque, le MP apparaît déjà comme une force politique capable de s’implanter dans les campagnes. La presse française de l’époque observe son développement avec attention et relève son influence grandissante dans le Moyen Atlas et auprès des populations rurales.
Pourtant cette apparence cachait déjà des divergences entre ses principaux dirigeants.
Aherdane contre Khatib, la première grande rupture
Mahjoubi Aherdane et Abdelkrim El Khatib sont les deux grandes figures de la première génération du Mouvement populaire. Leur proximité politique ne résistera pourtant pas longtemps aux divergences personnelles et stratégiques.
La rivalité entre les deux hommes atteint son paroxysme au milieu des années 1960. En novembre 1966, Aherdane sort vainqueur d’un congrès particulièrement tendu qui l’oppose à Khatib. Cette bataille pour le contrôle du parti débouche finalement sur le départ de ce dernier.
En 1967, Abdelkrim El Khatib fonde alors le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel, le MPDC. Pendant longtemps, cette formation restera relativement marginale sur le plan électoral. Mais son histoire va prendre une autre direction plusieurs décennies plus tard, après l’arrivée de nouveaux militants issus de la mouvance conservatrice, le parti deviendra le Parti de la justice et du développement, le PJD.
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La première grande scission du Mouvement populaire aura donc une conséquence considérable sur l’histoire politique marocaine. Elle donnera indirectement naissance, des années plus tard, à l’une des principales formations politiques du pays.
Le parti de l’épi s’installe dans le paysage politique
Malgré cette rupture, le Mouvement populaire conserve une place importante dans la vie politique marocaine. Son positionnement reste marqué par la défense de la Monarchie, son implantation rurale et la revendication de la reconnaissance de la composante amazighe de l’identité marocaine.
En 1963, le parti participe au Front pour la défense des institutions constitutionnelles (FDIC), aux côtés d’autres forces proches du pouvoir. Cette alliance permet au MP de renforcer sa présence parlementaire et de participer au gouvernement. Mahjoubi Aherdane devient notamment ministre de la Défense nationale entre 1961 et 1964.
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Le Mouvement populaire se présente comme un parti politique organisé, doté d’un électorat et d’une implantation territoriale, tout en restant historiquement proche de la Monarchie. Cette proximité avec le pouvoir constituera l’une des constantes de son histoire, mais aussi l’une des critiques régulièrement formulées à son encontre.
1986 : l’arrivée de Mohand Laenser et une nouvelle page
Après près de trois décennies à la tête du parti, Mahjoubi Aherdane est écarté de la direction en 1986. Mohand Laenser lui succède au secrétariat général.
Cette succession va profondément modifier l’histoire du MP. Laenser restera aux commandes pendant plus de trois décennies, devenant l’une des figures du paysage partisan marocain.
Mais l’ancien fondateur ne disparaît pas pour autant de la politique. En 1991, Aherdane crée le Mouvement national populaire, le MNP, nouvelle formation issue de la rupture avec le MP. La famille « harakie » se retrouve dès lors divisée en plusieurs formations.
Le phénomène va se poursuivre. En 1996, Mahmoud Archane quitte à son tour la mouvance et crée le Mouvement démocratique et social. En 2001, Bouâzza Ikken fonde l’Union démocratique, elle aussi issue d’une scission du MNP. La famille du Mouvement populaire se retrouve alors éclatée entre plusieurs partis.
Pendant une quinzaine d’années, les différentes formations vont donc se faire concurrence sur un électorat largement similaire.
2006, le retour aux sources
Après des années de divisions, vient le temps de la réunification.
En mars 2006, le Mouvement populaire, le Mouvement national populaire et l’Union démocratique décident de fusionner. Le MP retrouve ainsi une partie importante de sa famille politique historique.
Mais la fusion ne produit pas immédiatement les résultats espérés. Les anciennes cultures partisanes, les réseaux et les rivalités ne disparaissent pas par décret. Quelques années plus tard, le parti peine encore à transformer son addition de structures et d’élus en véritable dynamique électorale. Les résultats des élections locales et législatives montrent notamment les limites de l’opération.
Le MP reste néanmoins un acteur régulier des coalitions gouvernementales. Mohand Laenser occupe plusieurs fonctions ministérielles au fil des années et devient l’un des visages les plus connus de la formation.
De Laenser à Ouzzine
Après 36 ans de direction de Mohand Laenser, le Mouvement populaire ouvre finalement une nouvelle page en 2022.
Mohammed Ouzzine est élu secrétaire général lors du 14e congrès du parti, succédant à Laenser. Cette alternance met fin à l’un des plus longs cycles de direction d’un parti politique marocain contemporain.
Né à Oued Ifrane, dans la province d’Ifrane, il est lui-même issu du Moyen Atlas, un territoire historiquement associé à l’implantation du Mouvement populaire. Ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, il appartient à une génération différente de celle des fondateurs.
A sa prise de fonction, le nouveau secrétaire général affiche l’ambition de repositionner le parti et de lui redonner une capacité d’initiative politique. Il revendique notamment l’héritage historique du MP dans la défense de l’amazighité, tout en présentant cette question comme une composante de l’identité plurielle du Maroc plutôt que comme le fondement d’un parti communautaire.
De la résistance à l’Indépendance aux batailles électorales contemporaines, le « parti de l’épi » a finalement traversé presque toutes les transformations de la politique marocaine. Il a connu les interdictions, les gouvernements, les querelles de leadership, les scissions et les retrouvailles. Et s’il n’est plus la force politique qu’il représentait à certaines étapes de son histoire, il reste l’un des derniers témoins vivants de cette première génération de partis née dans le Maroc de l’indépendance.